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Le triomphe de la vérité

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Edito : Les réécritures de l’histoire


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On était en 1999. En excursion sur les sites historiques d’Abomey, nous avions prévu une rencontre avec Justine Béhanzin, petite fille du roi Béhanzin. Figure de la lutte politique au Dahomey dans les années 1950-60, elle gardait une étonnante  énergie malgré son âge avancé (près de 100 ans à l’époque). Nous faisons donc un tour chez elle. L’un d’entre nous commet la maladresse de l’appeler amazone pour mettre en exergue les luttes qu’elle a menées en son temps. Erreur ! Elle se met en boule en nous tançant vertement : « Je croyais que vous étiez des historiens ! Comment pouvez-vous me confondre, moi, une authentique princesse d’Abomey, à une amazone ! » Je me rappelle encore ses cheveux blancs qu’elle secouait énergiquement pour ponctuer sa colère toute majestueuse. Dans sa bouche en effet, « amazone » signifiait une femme de condition inférieure utilisée pour défendre le Danxomè. Et rien d’autre.  

C’était essentiellement des captives de guerre à qui il était fait obligation d’aller combattre pour sauver la vie des leurs faits prisonniers lors des razzias qu’opérait l’armée du Danxomè. En clair, si vous voulez que votre père ou votre mère soit libéré, vous devrez combattre avec fougue. A défaut, vous savez le sort qui leur était réservé. De mes recherches ultérieures, j’ai pu apprendre que quelques femmes volontaires faisaient aussi partie de ces contingents peuplés en grande majorité de forçats.  

D’où vient alors l’étiquette de bravoure qui leur a été collée ? En fin de compte, leur bravoure n’était pas usurpée. Mais l’on a tôt fait de la lier à un certain patriotisme anticolonial. Les réécritures opérées dans les livres d’histoire du primaire et du secondaire ont fait le reste. Tant et si bien qu’on a désormais la place de l’amazone qui célèbre les femmes et leur courage. Ce travestissement passera à la postérité, en gommant astucieusement un pan de cette histoire pour la présenter sous des jours commodes. Tourisme oblige, appât  du gain aussi, volonté d’héroïcisation du passé, tout cela confère à ces initiatives une volonté d’appropriation mercantile. On s’éloigne allègrement de la vérité.

A Ouidah, on en est arrivé à créer une place Chacha pour célébrer le vendeur d’esclaves le plus célèbre de la ville voire du pays. On a ainsi transformé une activité pour le moins répugnante en un acte parfaitement  héroïque que la nation doit célébrer. Pendant ce temps, le nom du roi Adandozan qui fut le premier à interdire la pratique de l’esclavage, est banni de tous les livres d’histoire. Il avait osé faire des réformes qui lui ont valu un coup d’Etat. Un coup financé par Chacha au profit de son ami, le prince Gakpé devenu Ghézo.

Les réécritures de l’histoire ne concernent pas que les intrigues de cour. L’une des plus époustouflantes concerne l’odieux crime de l’esclavage. Tous les livres d’histoire parlent de traite négrière, en utilisant bien le mot « traite » pour montrer qu’il ‘agit d’un commerce. Et en commerce, tant qu’il y a un acheteur, c’est qu’il y a un vendeur. En l’occurrence, le vendeur c’était bien nos ancêtres. Par une manipulation lexicale historique, on a transformé un génocide authentique en un commerce légal. De la sorte, les descendants des survivants ont été chargés d’accuser leurs parents d’avoir nourri l’odieux crime. On a passé par pertes et profits toutes les razzias, toutes ces guerres commanditées par les négriers pour ramasser de force des captifs présentés dès lors comme des gens vendus par leurs propres parents. C’est ce que nous continuons d’enseigner à nos enfants. C’est ce que nos artistes, y compris l’illustre Sagbohan Danialou, s’ingénient à nous chanter.

 Par contre, la manœuvre a permis de faire oublier les  compagnies de commerce françaises, anglaises, néerlandaises, directement auteurs de ces crimes. Près de 200 ans après, elles existent toujours sous diverses appellations aussi prestigieuses les unes que les autres. Je les vois faire leurs activités à Cotonou, sans que personne ne s’en émeuve. C’était le but visé.  Faire croire aux descendants des survivants du génocide que ce n’était qu’un simple commerce !  L’historien tchèque Milan Hübl a dit ceci : « Pour liquider les peuples, on commence par leur enlever leur mémoire. On détruit leurs livres, leur culture, leur histoire. Puis quelqu’un d’autre leur écrit d’autres livres, leur donne une autre culture, leur invente une autre histoire. Ensuite, le peuple commence lentement à oublier ce qu’il est, et ce qu’il était. Et le monde autour de lui l’oublie encore plus vite. »

Par Olivier ALLOCHEME

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