.
.

Le triomphe de la vérité

.

Réflexion de Jean-Pierre Edon, Ancien Ambassadeur du Benin en Afrique du Sud sur l’abolition de l’Apartheid: Les Sud-Africains appelés à s’inspirer de Mandela et de Frederik de Klerk


Ambassadeur Jean-Pierre Adelui EDON

L’AFRIQUE DU SUD AVEC LA DISPARITION DU DERNIER PRESIDENT DE L’APARTHEID

Le 11 Novembre 2021, la nouvelle du décès de l’ancien président sud-africain Frédérik de Klerk a gagné le monde. Il s’agit de celui qui s’est rendu célèbre par ses actions politiques inattendues visant à mettre fin à l’Apartheid, cette monstruosité institutionnelle, qualifiée de crime contre l’humanité. Malgré ses défauts et son adhésion à l’apartheid pratiqué pendant de longues années, il a joué un rôle déterminant et inestimable dans le démantèlement de ce système politique inique.
Rentré très tôt en politique dès son jeune âge, de Klerk a été pendant longtemps militant de la formation politique, Parti National, au sein duquel il a évolué pour en devenir plus tard le chef. Il était un pur produit de l’apartheid dont son parti défendait l’idéologie et les pratiques.
L’Apartheid était le régime de ségrégation raciale systématique qui existait en Afrique du Sud entre Blancs et Noirs. Il était une politique de « développement séparé » affectant selon les critères raciaux et ethniques, les populations du pays dans des zones géographiques déterminées. Il fut institutionnalisé et appliqué à partir de 1948 par le parti national (PN) dont le grand- père de de Klerk fut l’un des fondateurs.
Ce régime racial et ségrégationniste, condamné par la communauté internationale, a pris fin en 1991 avec l’abolition des lois y afférentes, grâce à la volonté politique de Klerk, de la lutte de l’ANC, mouvement de libération soutenu par tout le continent africain, et la communauté internationale.
Etant partisan de ce système fasciste pendant des décennies, le président défunt, malgré sa bonne volonté et sa résolution à y mettre fin, n’a pourtant jamais pu le renier, ni le dénoncer fermement. Jusqu’en 2020 encore, il n’avait pas admis que l’Apartheid était un crime contre l’humanité, alors que les Nations-Unies l’ont ainsi déclaré, par une résolution datant des années 1980. Le président Ramaphosa a, du reste qualifié de trahison ce comportement.
Voilà pourquoi le Pasteur Desmond Tutu, héros de la lutte anti-apartheid qui vient de fêter ses 90 ans, a déclaré que : « Monsieur de Klerk aurait pu marquer l’histoire comme un grand homme, mais il a érodé sa stature et est devenu un petit homme manquant de magnanimité et de générosité d’esprit ». Le parti Democratic Alliance de John Steenhuisen, majoritairement constitué de militants blancs, estime de son côté que « sa contribution à la transition démocratique de l’Afrique du Sud, ne peut pas être surestimée ».
Les travaux de la commission Vérité et Réconciliation, chargée en 1994 de faire la lumière sur les crimes de l’apartheid, éclaireront d’un jour peu flatteur, le rôle de cette personnalité politique au sein du régime blanc, oppressant la majorité noire.
Il y a donc beaucoup de controverses sur la personnalité de celui qui est devenu Vice-Président sous Mandela de 1994 à 1996. Quels que soient ses insuffisances et défauts, il a été, un tant soit peu, un grand homme en favorisant des négociations ayant abouti à la disparition de l’Apartheid.
En effet, à la tête du Parti National et du Gouvernement en 1989, il a eu la clairvoyance et le réflexe de se rendre compte que la situation politique de l’époque allait conduire à la guerre civile. Le pays était affecté par des sanctions économiques qui se sont progressivement intensifiées depuis les années 1980. A l’intérieur, la mobilisation sociale contestant de plus en plus l’apartheid était devenue très forte et la montée de violences a pris une allure inquiétante. Dès lors, et contre l’avis de beaucoup de membres de son parti, il a entrepris les réformes politiques et raciales.
C’est ainsi que le 02 Février 1990, le président en exercice, Frederik de Klerk a rétabli l’existence légale des partis politiques noirs, environ une trentaine, dont l’ANC, bannis depuis trente(30) ans. A l’issue des négociations, plusieurs dirigeants historiques de l’ANC emprisonnés, ont retrouvé la liberté, y compris Mandela. Celui-ci, libéré le 11 Février 1990 après vingt-sept(27) ans de prison, signe alors avec le président blanc, un accord national de paix en Septembre 1991. En Mars 1992, par un referendum, les électeurs blancs ont approuvé massivement ses reformes, ce qui le conforte dans la poursuite des négociations avec Mandela et son camp.
Deux ans plus tard, en Avril 1994, les premières élections libres, inclusives et multiraciales dans l’histoire de ce pays, offrent logiquement une grande victoire à l’ANC. De Klerk devient vice-président dans le premier gouvernement d’union nationale formée par Mandela. Un an plus tôt en 1993, Mandela et son libérateur avaient reçu le prix Nobel de la paix.
En Mai 1996, de klerk quitte le gouvernement, du fait des remous au sein de son parti, selon lesquels les intérêts de la minorité blanche ne sont plus assurés. Ce fut la fin de la cohabitation. En 1997, il se retire de la vie politique. Il n’est pas une icône comme Madiba, mais il a eu le mérite et le courage politique de démolir son propre régime politique impopulaire universellement condamné, en y jouant un « rôle historique fondamental ».Nelson Mandela lui-même avait souligné de son vivant, le «rôle incontesté » de son prédécesseur dans l’évitement d’une explosion de violence aveugle en Afrique du Sud.
Le président actuel, Cyril Ramaphosa qui, à l’époque, conduisait la délégation de l’ANC aux négociations avec les Blancs pour la fin de l’Apartheid, vient de reconnaitre le rôle historique de Klerk par la déclaration suivante : « Il a pris la décision courageuse de légaliser les partis politiques, de relâcher les prisonniers politiques et d’entamer les négociations avec le mouvement de libération au milieu de fortes pressions de nombreuses personnes au sein de sa formation politique. Le vice- président était un sud-africain engagé, qui a embrassé le système constitutionnel démocratique et a placé l’avenir avant les intérêts politiques étroits ».
Abondant dans le même sens, le dirigeant de la formation politique Inkatha Freedom Party (IFP) du prince Mangosuthu Buthelezi, âgé de 93 ans, une personnalité politique zoulou qui combattait l’ANC du temps de l’Apartheid, et devenue Ministre de l’intérieur dans les gouvernements de Mandela et de Thabo Mbeki, le décrivait comme « un champion des principes démocratiques et du constitutionnalisme qui a continué de servir l’Afrique du Sud, après son retrait du pouvoir ».
Le président défunt mérite ces éloges. Il a été l’auteur du grand changement politique et social intervenu dans ce pays. De ce point de vue, certains politologues le comparent à Gorbatchev dont les reformes politiques engagées, ont entrainé l’effondrement de l’URSS. Comptant sur son pouvoir et les forces de répression, de même que sur le soutien de la population blanche, il pouvait rester insensible à la situation dégradante sur le terrain, et aux pressions internationales. Mais il a choisi la voie de la sagesse et fait preuve d’humanisme.
De la même manière, Mandela, libéré de prison après 27 ans de détention dure et cruelle, a fait montre de sagesse en collaborant franchement avec de Klerk, et surtout en pardonnant les Blancs sud-africains qui l’ont sérieusement maltraité, et ont mené la vie dure aux Noirs dont beaucoup ont trouvé la mort, du fait des pratiques inhumaines de l’Apartheid. Cette force morale(le pardon) du prisonnier historique qui a eu le mérite de rejeter systématiquement les règlements de comptes, a énormément contribué à la paix et au vivre-ensemble des deux races. Ces deux hommes politiques méritaient donc le prix Nobel de la paix qui leur avait été décerné.
Ces personnalités n’étant plus de ce monde, il conviendra d’honorer leurs mémoires, en faisant de leurs valeurs et œuvres, une source d’inspiration pour la jeunesse sud-africaine et de tout le continent africain. Cela constitue, à notre avis, un défi à relever d’abord, par les citoyens et dirigeants de ce pays, ensuite par les Africains.
Trente ans après l’abolition des lois de l’apartheid, et 27 ans d’exercice du pouvoir par l’ANC, où en est cette nation de l’Arc-en-ciel aujourd’hui ? Loin de prétendre à faire le bilan des actions gouvernementales, tâche complexe et fastidieuse, il s’agira d’évoquer tout simplement quelques actes et préoccupations édifiants.
En effet, d’énormes progrès ont été réalisés dans tous les domaines. Les nouveaux dirigeants depuis 1994, ont fait preuve de dynamisme et de compétences dans la gestion des affaires publiques, ce qui a surpris ceux qui ne croyaient pas à leur capacité à diriger le pays. Ils ont pu entretenir et renforcer ce qui a été hérité de l’ancien régime, notamment les infrastructures socio-économiques et industrielles.
La construction du pays est en cours, malgré la corruption qui constitue un fléau à combattre. Ce combat est assez bien mené quels que soient les mis en cause. Reconnaissons néanmoins que les résultats de cette lutte sont mitigés, car les résistances sont très fortes, y compris au sein même de l’ANC. Les déboires judiciaires de l’ancien président Jacob Zuma en sont une illustration.
Toutefois, les préjugés raciaux demeurent, mais à un degré moindre que par le passé. La collaboration entre Noirs et Blancs progresse de façon admirable, mais encore insuffisante. Il faut du temps pour corriger une situation de « développement séparé » qui a duré plusieurs décennies.
Le pouvoir économique est encore largement détenu par les Blancs. Mais la politique de discrimination positive mise en œuvre depuis 1994 à travers le projet « Economic Black Empowerment »a permis de voir émerger une classe d’hommes d’affaires noirs prospères. Toutefois les inégalités sociales demeurent surtout au sein de la population des Townships. Le chômage est toujours élevé et la question de la formation professionnelle des jeunes est à poursuivre et renforcer.
Le problème qui porte atteinte à la réputation de ce pays ces dernières années, du fait de sa récurrence, est celui de la xénophobie surtout à l’égard des expatriés africains. Ceux venant d’Europe, d’Amérique et d’Asie, en sont épargnés. Du fait du chômage galopant, il se développe une opinion erronée et facile, selon laquelle les emplois sont accaparés par les étrangers. Or la plupart de ces derniers créent leurs propres activités économiques. On les tient aussi responsables de criminalité, ce qui n’est pas prouvé par les statistiques officielles. La bonne nouvelle est qu’il faut compter sur la vigilance et l’esprit de justice des Autorités, déterminées à empêcher la reproduction à l’avenir, de ces actes xénophobes.
Les œuvres et la vie de Mandela, de même que le rôle de Frederik de Klerk dans le démantèlement de l’Apartheid, doivent continuer d’inspirer les Sud-Africains, dans la perspective d’une bonne et franche collaboration entre les différentes races noire, jaune et blanche. C’est cette multiplicité de races condamnées à vivre ensemble et en harmonie, dans un cadre fraternel et empreint de solidarité, qui a amené Mandela à qualifier cet Etat de pays « Arc-en-ciel », c’est-à-dire plusieurs couleurs. C’est une richesse à préserver.
L’optimisme est permis pour l’avenir de l’Afrique du Sud, dont les potentialités économiques et minières énormes, sont les garants de son décollage renforcé et d’une industrialisation certaine et solide dont les bases existent déjà. Il passe pour être la nation africaine la plus industrialisée et mieux organisée sur le plan économique. Son niveau de développement actuel est admirable, et fait de lui, l’un des membres du groupe des pays émergents appelés BRICS (Brazil, Russia, India, China, South Africa) représentant 27% du PIB mondial.
Il revient aux Autorités politiques de tout faire dans l’esprit de Mandela, pour mettre en confiance la population qui est pressée de voir s’améliorer considérablement l’accès à l’emploi et ses conditions de vie. Les résultats du parti au pouvoir, aux récentes élections municipales du mois de Novembre 2021, interpellent à un haut degré, les dirigeants de cette formation politique. En effet, avec un score de 45,6%, ce parti a obtenu un résultat inférieur à 50% pour la première fois depuis 27 ans (1994).
Les dirigeants actuels doivent toutefois garder leur sérénité et éviter l’influence des partis d’opposition d’extrême gauche qui, à des fins électoralistes et en vue de discréditer l’ANC, promettent des monts et merveilles à la population. Les idées extrémistes, parfois démagogiques qu’ils défendent avec un esprit de haine et de vengeance, sont de nature à perturber la paix et à rompre l’équilibre racial, résultant du travail inlassable, sacrificiel, méthodique de Mandela, et dans une certaine mesure, de Frederick de Klerk. Il n’y a pas de doute que ce grand pays, victorieux de l’Apartheid et défenseur du panafricanisme avec le Nigéria, saura éviter tout risque et combattre tout obstacle à la liberté, la paix et le développement.

Jean-Pierre A. EDON
Ancien Ambassadeur du Benin en Afrique du Sud,
Spécialiste des questions internationales

N'hésitez pas à partager ...Share on Facebook
Facebook
0Tweet about this on Twitter
Twitter
Share on LinkedIn
Linkedin

Reviews

  • Total Score 0%



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *