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Le triomphe de la vérité

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Entretien avec le rappeur “Smockey”, cofondateur du « Balai Citoyen »: « Nous sommes passés à l’action pour chasser le régime de Compaoré»


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smokey-okDe 2011 à 2015, le Burkina-Faso, ex-Haute Volta a connu un tournant favorable dans sa vie démocratique. L’épilogue de cette période est l’insurrection populaire qui a « balayé » le régime de l’ex président Blaise Compaoré après plus d’une vingtaine d’années de règne sans partage. Ce soulèvement populaire né du refus du peuple burkinabè de voir l’ancien homme fort s’éterniser au pouvoir à travers la modification de l’article 37 de la constitution, a été rendu possible grâce à l’action de plusieurs organisations de la Société civile dont la plus emblématique est le mouvement « le Balai Citoyen ». Pour la première fois depuis ces évènements, la figure la plus connue de ce mouvement, Serges Martin Bambara alias « Smockey » (Se moquer) se livre à un organe de presse béninois, l’évènement précis. En marge de l’atelier sur le thème « Migration, mobilités et développement en Afrique » qui se tenait à Ouagadougou, l’envoyé spécial de l’événement précis, Gérard AGOGNON, a rencontré pour vous  l’artiste de profession et cofondateur du « Balai Citoyen », Serges Martin Bambara, à sa résidence,  le jeudi 16 juin 2016 à Ouagadougou pour une entrevue sur les contours de cette révolution démocratique. Sans détour, il se prête volontiers à l’exercice. Occasion pour l’un des meneurs du « Balai Citoyen » de revenir, dans cet entretien exclusif, sur le bien-fondé de ce mouvement qui fait figure désormais de référence parmi les mouvements de sauvegarde de la Démocratie sur le continent africain. Il met également en lumière les raisons profondes de son engagement personnel dans la défense des droits des peuples et fait des révélations.

L’Evénement Précis : Monsieur Serges Martin Bambara, quelle est l’origine de votre nom d’artiste, Smockey?

Serges Martin Bambara : Smockey vient de la contraction de deux mots : Se Moquer. Il signifie deux choses. L’une, pour mettre de l’ironie dans mes textes et mes chansons parce que l’humour est une chose très efficace. La deuxième chose, c’est qu’on s’en fout de ce qui veut être dit. C’est l’envie de dire ce que je veux et le dire quand je le pense.

Quand a commencé votre envie de dire ce que vous pensez ?

C’est une question du milieu dans lequel on grandit. J’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’ont éduqué de manière plutôt libre, ce qui m’a permis de dire ce que je pensais. En dehors de mes choix personnels qui n’ont toujours pas fait l’unanimité, j’avais la liberté de faire ce que je voulais. J’étais timide quand j’étais petit mais en grandissant, j’ai commencé par l’ouvrir et avoir une plus grande gueule.

 Smockey est né ici au Burkina-Faso ou à l’étranger ?

Je suis né au Burkina-Faso plus précisément à Ouagadougou. J’ai grandi ici jusqu’à l’âge de la majorité. J’ai décidé d’aller découvrir ce qui se passait ailleurs.

Vous n’avez pas un teint typiquement burkinabé…

C’est lié au métissage. Ma mère est d’origine française.

Vous êtes donc de la diaspora ?

Je reste burkinabé. D’abord culturellement. Pour paraphraser Frantz Fanon qui parle de « peau noire, masque blanc », les couleurs ne disaient pas grande chose dans le contexte intellectuel.

Votre goût pour la chanson date t-il de votre enfance ?

Non. Mon choix n’était pas orienté. On m’appelait pourtant artiste parce que j’aimais dessiner des choses. J’aimais sortir des phrases bizarres comme la différence entre un homme noir et un homme blanc. Ça faisait sourire les adultes. Je ne savais pas trop ce que je voulais faire. J’adorais les animaux et je me voyais peut être finir vétérinaire. Je n’étais pas forcément destiné à faire de la musique. Même si ma mère a été la première à m’offrir un synthétiseur, je n’ai pas fait une école de musique. Je suis autodidacte. J’ai commencé tout seul à faire du piano et à apprendre quelques notes. C’est venu petit à petit,  surtout avec l’influence du hip-hop dans les années 80. J’ai choisi le rap alors que la plupart de mes amis avaient choisi le Break Dance. J’ai choisi quelque chose qui correspondait à ma personnalité.

Produit de deux cultures, vous avez été influencé par la culture française ou burkinabé ?

On ne sait pas d’où viennent les influences. J’ai pris un peu de tout et en toute objectivité, il y a du bon et du mauvais partout. Je n’ai pas envie de me faire mouler. J’essaie de découvrir, d’échanger même si à priori, je suis né et que ma culture est plutôt burkinabé.

Combien de productions comptez-vous à ce jour?

J’ai cinq albums et le dernier en date, « Révolution », est un album en trois volets pour signifier trois concepts que j’ai ressentis dans mon expérience sur le terrain. Prémonition, évolution et révolution qui donnent « Prévolution ». Le premier album était  « Epitaphe » en 2001. Ensuite, il y a eu « Zamana », Corde noire et CCP qui veut dire « Cravate, Costard et Pourriture ». J’ai aussi deux maxi, « Votez pour moi » et « A balle réelle » qui avaient été réalisés quand les étudiants s’étaient fait battre sur le campus. J’ai aussi plusieurs participations dans les compilations et autres.

Visiblement, vous tirez votre inspiration de l’actualité quotidienne du Burkina-Faso ?

Non, de l’actualité en général. Je n’ai pas envie de m’intéresser tout court à l’actualité burkinabé vu que nos destins sont tous liés. Il serait idiot de penser que ce qui arrive aux burkinabés ne pourrait pas arriver ailleurs pour que cette « éventuelle insurrection que nous avons envie d’officialiser au Burkina-Faso ne pourrait être freinée dans son élan par ce qui se passe autour de nous. Nous vivons dans un continent qui a été réclamé à cors et à cris par Sankara, N’Krumah et autres. Nos destins sont condamnés.

Comment vous positionnez-vous aujourd’hui par rapport à ce panafricanisme ?

Pour moi, le panafricanisme, c’est beaucoup de choses mais moins de théorie. C’est-à-dire que ça se vit. Il faut que les Africains apprennent à circuler dans leurs pays, à consommer africain, ce qui n’est pas facile. Si on attend que ce soient les séminaires qui finalisent ce processus, nous allons encore attendre longtemps. Je crois qu’il faut commencer par penser, vivre et consommer africain, comme le disait Thomas Sankara. C’est une manière de se rendre digne.

Est-ce le rap qui vous a transformé en un artiste engagé ou bien c’était déjà dans le sang ?

Je ne sais pas si je suis un artiste engagé. Un artiste ne devrait pas avoir de limites. Pour moi, c’est un peu un pléonasme de parler d’artiste engagé. Un artiste est avant tout, un original. C’est quelqu’un qui marche à l’envers. S’il ne le faisait pas, il ne pouvait pas créer. Il va un peu plus loin et est censé ne pas être comme les autres.

Mais il y en a quand même qui chantent pour faire danser. Ce n’est pas votre cas ?

Je crois qu’il y a certains qui aiment amuser la galerie. Il faudra peut-être faire réfléchir cette galerie. On se complète. Moi, j’ai fait mon choix avant de faire de la musique. C’est d’abord sur la base d’une passion qu’on fait de la musique. Ensuite, on raconte ce qu’on est dans la musique. Je suis comme une éponge qui s’imprègne de la réalité qui l’entoure. Je ne peux pas vivre dans le pays le plus pauvre du monde et commencer à chanter sur les oiseaux bleus et autres. Il y a des réalités plus importantes que celles qu’on veut nous vendre.

Pour en venir à l’actualité socio-politique dans votre pays, le contexte était-il favorable à la contestation ?

Oui, même s’il est favorisé dans certains espaces. Il y a énormément de possibilités de contestations aux Etats Unis qui constituent la plus grande puissance. Pour moi, l’être humain est quelqu’un qui ressent des émotions. Il est citoyen qui s’intéresse à la façon dont les choses sont gérées en son nom. Si on a un droit, c’est pour s’en servir et je compte jouir de mes droits d’abord en tant qu’humain et en tant que citoyen.

Vos réactions ont-elles toujours intéressé les politiques ?

J’ai acquis la conviction que oui. Personne ne croyait à notre mouvement et on se demandait ce qu’un balai pouvait faire. Ils auraient préféré des coupe-coupe ou des machettes. On a toujours minimisé la puissance du message de la dénonciation. On a été inquiété. On a mis la pression de manière pacifique mais, eux nous menaçaient. D’abord, de façon voilée mais après avec beaucoup plus de fermeté. En général, on ne s’en prend jamais directement à vous. Mais, à votre famille, votre entourage. C’est eux qui ont la mission d’émousser vos ardeurs. Quand ils n’y arrivent pas, ils passent aussi par d’autres méthodes.

Qu’est-ce qui vous a fait passer le cap de la dénonciation artistique à l’action sur le terrain ?

C’est l’urgence de ce qui se préparait. Ce n’est pas un hasard si j’ai appelé mon label « Abazon » en langue bissa, qui veut dire « Il faut faire vite ». C’est le nom de mon studio qui a été rocketté par les éléments du RSP (Ndlr : Régiment de Sécurité Présidentielle). Il y a une urgence qui nous tenait à cœur. C’est d’empêcher Compaoré de toucher à l’article 37. Sinon, il en avait pour quinze ans minimum, peut-être pour la vie ou pour sa descendance. « J’avais dit que si Blaise Compaoré restait au pouvoir au Burkina-Faso, je renie ma nationalité ». Je l’ai dit publiquement et j’étais sérieux quand je le disais parce qu’on ne pouvait pas comprendre. A un moment donné de notre vie, on doutait de la capacité de nos frères et sœurs d’aller jusqu’au bout de ce refus de se soumettre. On s’est dit qu’à un moment donné, certains vont lâcher et ce n’était pas tolérable que certains restent dans leur maison alors que la nation était menacée par une énième tentative de tripatouillage de la constitution qui allait installer définitivement le pouvoir de la quatrième république. Ce qui va définitivement éloigner toute justice contre tous ceux qui ont commis des détournements de fonds.

A quel moment avez-vous été inspiré par cette urgence ?

Tout le monde n’a pas la même vision. Beaucoup d’institutions internationales sont arrivées au Burkina-Faso nous interviewer. Les sondages ont été effectués pour savoir ce qui allait se passer si Blaise restait toujours au pouvoir, puisque c’était prévisible au sein des populations. On l’a su en créant des débats au sein des populations, lors de nos tournages et conférences. Avec ces échanges, on prend la température réelle du pays. Avec ces données, nous avons compris qu’il fallait un temps pour agir. La première occasion qui m’a décidé était en 2011, lorsque l’ex-président du Faso, Blaise Compaoré s’est fait chasser de son palais par sa propre garde, le RSP. En ce moment, il y avait une porte ouverte à la protestation. J’étais dans un groupuscule de jeunes réfractaires de ce système et on se rencontrait dans certains quartiers, de manière illicite, pour mener quelques actions. C’est en ce moment que certains ont lancé la campagne « Blaise dégage » sur les réseaux sociaux. L’opposition s’en est inspirée pour organiser une campagne « Blaise dégage » sur la place de la révolution, anciennement appelée place de la nation. C’était le message auquel j’adhérais mais il se trouvait que les syndicats ont boycotté cette protestation en se disant qu’ils voulaient éviter de se faire prendre par les politiques. Ils ont même fait des communications demandant à leurs militants de ne pas y aller. Moi, je suis allé à cette campagne avec ma fameuse pancarte « Blaise dégage ». Je vous rappelle que je menais cette lutte depuis la sortie de mon premier album dans lequel le premier titre avait pour nom, « putsch of Ouagadougou ». Dans cette chanson, je racontais l’histoire de mon grand-père qui me disait : « mon petit. Fais attention, reste sur tes gardes. Ici, ce n’est pas chez les Blancs. Si tu continues, tu finiras comme l’autre ». C’est ce que j’ai repris dans mon message à la seule différence que la mélodie est une mélodie du salut.

Smockey a rejoint le balai citoyen ou il l’a fondé ?

Je suis cofondateur du Balai citoyen. On a pris l’initiative de créer ce mouvement mais il y a toute une équipe de jeunes qui ont travaillé depuis le début et qui militent activement depuis le début.

D’où venait l’inspiration ?

La fuite du palais de Blaise en 2011 n’a pas donné la réponse qu’on pensait avoir. C’est à dire une manifestation pour le changement. Pour la première fois dans l’histoire de ce pays, les organisations de lutte n’ont pas répondu à l’appel et pour profiter de cette opportunité, pour en finir avec cette politique de quatrième république. Et pour cause, beaucoup se demandaient par qui on allait remplacer Blaise.  A partir de ce moment, la question d’organisation s’est posée. Mais, Blaise aussi nous a aidés en lançant son projet de Sénat qui n’avait pour objectif que d’avoir la majorité à l’Assemblée et modifier la constitution. Nous ne sommes pas sortis pour contester ce projet puisqu’on a compris que le message ne passerait pas. On a voulu le faire par des arguments très simples pour le faire comprendre aux populations. C’est-à-dire ne pas permettre la création du Sénat qui est une structure budgétivore, alors que les paysans crèvent de faim. Quand vous le dites comme ça, les populations le comprennent. Ils sont prêts à remplacer Blaise mais ne savent pas qui pourrait le remplacer. Il y a des logiques qui permettent aux populations de bien comprendre où se situent les enjeux.

Chasser Blaise Compaoré et toute son équipe du pouvoir ne peut pas réussir facilement. Comment a été pensée cette stratégie pour que vous en soyez là aujourd’hui ?

Il faut  noter deux choses. La première qui est une victoire du peuple burkinabé dans son entièreté y compris ceux de la diaspora et celle de la jeunesse des pays frères et amis. Ces derniers y sont allés par le relais de l’information. J’ai l’habitude de raconter une anecdote qui est même devenue célèbre au sein du mouvement. J’étais à Casablanca pour un concert et dans la rue,  j’ai rencontré un clochard qui m’a demandé une cigarette. Après m’avoir remercié pour lui avoir donné la cigarette, il m’a livré un petit secret, « s’organiser, c’est gagner ». J’ai réfléchi et je me suis rendu compte que la quintessence de son expérience l’a amené à comprendre que s’organiser, c’est gagner. C’est devenu un symbole pour moi mais une chose est de s’organiser, une autre est d’y arriver. Une autre chose nous a aussi amenés à aller plus loin. C’est la naïveté. Si vous êtes naïfs, on vous dira que vous n’irez pas loin ou que vous ne ferez pas long feu. Moi, je me dis que si nous avons pu mener notre combat, c’est parce qu’on a été naïf et qu’on a lutté pour préserver cette naïveté et ne pas l’intoxiquer par des grandes lignes.

Est-ce que la lutte était douce?

Non. D’abord, c’est un mouvement pacifique. Notre seule force est le nombre. Il faut convaincre les gens pour avoir ce nombre sans leur expliquer ce qui nous attend : L’enfer. Le minimum d’optimisme est lié à la naïveté. Il ne faut pas que vous doutiez de votre combat puisqu’il y a deux qualités qui mènent à la foi. C’est le combat et la croyance. J’estime que la foi réside dans un atout essentiel qui est l’égoïsme. Si vous n’êtes pas égoïste dans votre lutte, vous ne pouvez pas aller jusqu’au bout de votre combat. A un moment donné, vous allez toujours attendre un retour de ce que vous faites. On dit aux autres de ne pas se battre pour les autres mais pour soi. Ce qui est essentiel, c’est d’être en phase avec ce qu’on croit. Finalement, des gens vous ressembleront. J’ai dit aux étudiants de l’université de Kossoro que j’étais prêt à marcher le jour où on aura à réviser l’article 37 de la constitution et s’il le faut, je marcherai seul

Vous étiez donc prêt à sacrifier votre vie ?

On est prêt à sacrifier notre vie mais pas celle des autres. Il y a une qualité qui a pour nom la responsabilité. Lorsque vous devenez par la force des choses un leader d’opinion, vous devenez aussi un responsable de la vie des autres que vous engagez. A partir de ce moment, vous ne pouvez pas faire tout et n’importe quoi. Certes, nous avons envie d’un résultat mais nous n’allons pas emmener les gens à l’abattoir. Il faut être clair. Nous avons tout fait pour ne pas être au parfum des vérités politiques sinon, on se ferait manipuler. Nous n’avons pas dit à ceux qui nous suivent où on finirait mais dans notre combat, des gens étaient même déterminés à mourir. Je me suis toujours méfié de ces derniers car l’expérience a révélé qu’ils sont les premiers à fuir sur le terrain. On n’a jamais prôné la violence ou aller au-delà du sacrifice. Il faut se battre continuellement mais certains jeunes ont baissé les bras. A un moment donné, il faut tenter des choses.

Qu’est-ce qui vous a convaincu de votre victoire ?

On était persuadé qu’il y aurait une réaction. Nous n’étions pas sûrs de son ampleur mais il faut se battre pour sa propre conviction. « La certitude que Blaise ne pouvait plus rester au pouvoir était générale dès lors que le premier jeune a été abattu devant la maison de François Compaoré (Ndlr : Frère de l’ex président et ancien maire de Ouagadougou). Ce n’était pas possible qu’on lui permette de faire cela pour une énième fois. C’était une mort qui n’était pas nécessaire ».  En ce même moment, l’assemblée venait d’être brûlée. Les manifestations ont redoublé d’ardeurs et les gens ont décidé de marcher sur le palais très clairement.

Les artistes au sein du « Balai citoyen » ont fait le Balai citoyen ou le concept leur a donné une opportunité pour s’exprimer ?

Ni l’un ni l’autre. Nous sommes des individus pensant et c’est nous qui menons les actes, qui menons les mouvements. Je me considère comme un ‘’mouvementiste’’ et non comme un activiste. On vous enferme, on vous stigmatise et enfin, c’est des stratégies. J’aime être ‘’mouvementiste’’ parce que c’est perpétuel et insaisissable. Ça certifie une certaine forme de dynamique. Mais dans certains cas, le mouvement ne peut faire de moi ce que je suis.

Comment arriviez-vous à canaliser les nombreuses foules qui venaient pour éviter les dérapages ?

Ce n’est pas évident. Je pense que nous avions déjà prévu le coup et nous nous étions déjà sensibilisés à cela. Il faut donner le bon exemple. Il fallait avoir ce comportement de responsable. Au-delà de tout, vous deviez donner du contenu à cette action. Lors de notre marche sur la place de la révolution, on nous dit d’y mettre fin pour faire un meeting. Nous avons refusé et avec nos mégaphones, nous avons pris la foule qui nous imposait le meeting à revers. Il y a des jeunes qui ont poussé les barrières et se sont attaqués aux CRS. Il y a eu ensuite une chasse-poursuite dans toute la ville pendant 24 heures. On a résisté. On est resté sur la place vers le soir et les CRS nous ont encadrés. Ils jetaient des gaz, certains jeunes leur lançaient des pierres mais on le leur interdisait. Tellement les CRS continuaient à gazer qu’à un moment donné, une voiture 4×4 est arrivée, à foncer sur les manifestants. Un manifestant a lancé une pierre qui a atteint un CRS. Une fois tombé, la foule voulait en finir avec lui mais quelqu’un a fouillé le CRS et a trouvé qu’il était d’origine togolaise, grâce à sa pièce d’identité. C’est là qu’on s’est dit que Blaise a fait appel à des mercenaires togolais. Les gars voulaient le lyncher mais on le leur a interdit formellement. Il y avait une chose aussi qui fonctionnait : c’était l’hymne national. Lorsque des gens étaient en mouvement et furieux de faire violence, on les faisait asseoir et entonner l’hymne national. Ils se mettent au garde à vous, par respect pour son concepteur, Thomas Sankara et vous faites en sorte qu’il soit chanté plus longtemps et pour que les esprits se calment. C’est une stratégie qui marchait tout le temps.

L’artiste que vous êtes a joué un rôle important puisqu’on vous écoute ?

Oui bien sûr. Il faut être confiant de l’influence qu’on a sur les gens et il faut en user. On a eu la chance d’avoir un micro devant nous et une tête qui passe à la télévision. Si vous avez le peu de crédibilité, vous devez le mettre au service d’une vraie lutte. J’ai toujours dit aux organismes, d’utiliser les artistes car ils sont des véhicules de la transformation. L’artiste a le moyen d’amener cette transformation jusqu’à sa finalité.

Quand vous tentez de canaliser la foule, n’avez-vous pas le doute de rater votre mission ?

On a fait plus d’une semaine sans dormir. J’avais les yeux hagards à cause de la fumée des gaz et autres. J’avais sur moi mon sac à dos dans lequel il y avait ma brosse à dents et autres objets. Vous êtes dans un état d’esprit où ce qui importe est de résister. Il y a aussi un certain crédit que vous avez pour vos manifestants. On était juste trois à quitter le studio de presse Norbert Zongo et, malgré que toute la voie était barricadée, on drainait du monde. Simplement par affinité, respect mutuel. On a décidé devant chaque barrage, de drainer du monde si bien qu’on a marché de Goumin à Borossaré. On était enfin des milliers de manifestants. C’est important que les gens vous voient comme un leader d’opinion et comme un rassembleur. Ça facilite les choses et ça permet d’aller plus rapidement tant qu’ils sont convaincus de ce que vous ne les avez pas trahis.

Votre famille était-elle à vos côtés ?

Bien sûr. J’ai dit qu’à un moment donné, il faut être égoïste. Cette lutte est pour votre famille et implique le reste de votre entourage. Mais, vaut mieux ne pas y penser.

La lutte est-elle maintenant terminée ?

Non. Elle n’est pas terminée mais plantée. Même dans les pays les plus riches au monde, il y a encore un gros tas à balayer. Ce n’est pas nous qui allons changer la donne. Pour moi, la lutte est une course de fond et de relais.

A qui passerez-vous le relais ?

Nous le passerons à tous ceux qui auront suffisamment d’énergie pour continuer cette lutte. A un moment donné, il faudra que cette lutte soit relayée et nous ne sommes pas éternels.

C’est quoi le prochain projet ?

Le prochain projet, c’est de faire mon métier. Pendant six ans, j’ai essayé de bousculer les choses en tant que citoyen. Pendant six ans, je n’ai pas sorti d’album. Maintenant, j’en ai sorti et c’est des concerts, des tournées qu’on a commencés. C’est d’autres créations parce que ma production est en retard. J’ai des compilations, des productions personnelles, des ambitions personnelles, des spectacles qu’il faut préparer. Il faut inviter le continent à maintenir sa position de sentinelle.

Peut-on espérer votre prochain album dans les six mois ?

Ce serait trop tôt parce que ce projet est différent. Dans un premier temps, j’ai un album live à sortir mais un autre qui est la suite de « Prévolution ». Celui-là, je le veux beaucoup plus osé, novateur en y impliquant des gens qui ne sont pas du monde musical. Je veux en faire une résidence qui fera au moins deux ans pour que ce soit un spectacle qui soit vendu et non un album.

La musique burkinabé nourrit son homme ?

Suffisamment pour que je puisse me tenir devant vous. Mais ce n’est pas évident qu’elle permette de goûter aux douceurs de la vie. Le Burkina-Faso n’est pas la grande discothèque de la musique mais on arrive à en vivre.

Vous avez un physique attirant. Comment arrivez-vous à résister aux tentations féminines ?

Je ne vous ai jamais dit que je résistais (sourire). Je rencontre des gens, pas forcément pour leur physique. On n’est pas obligé de gouter à tout ce qui est beau.

Comment sait-on que vous êtes de bonne humeur ?

Mais ça se voit. Je souris, je rigole. Mais je suis rarement de mauvaise humeur. Il est vrai qu’on m’a dit que j’ai souvent le visage fermé et des gens s’étonnent même de m’approcher et de discuter avec moi. C’est peut- être un masque que j’ai.

Est-ce qu’il vous est arrivé une fois de cracher le feu en souriant ?

Je ne triche pas. Quand je crache le feu, je le fais et c’est différent quand je souris ou quand je suis de bonne humeur. Je pense que je suis ce que je pense. Je ne triche pas dans mes chansons.

Vous allez continuer à cracher le feu ou vaquer à autre chose ?

Je pense rendre à César ce qui est à César.

Entretien réalisé à Ouagadougou par Gérard AGOGNON le jeudi 16 juin 2016.

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