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Le triomphe de la vérité

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Un béninois de la diaspora, Dr Alexis Célestin Agbessi, médecin des hôpitaux de Paris. spécialiste de médecine d’urgence «SOUS L’ARBRE À PALABRES» à L’EVENEMENT PRECIS: «Le Bénin a besoin d’un nouvel humanisme pour une nouvelle espérance»


Dr Célestin Alexis Agbessi est Béninois, natif de Porto-Novo et médecin des hôpitaux de Paris. Il a, accepté d’être l’invité de la rubrique phare « Sous l’arbre à palabres » de L’Evénement Précis. C’était le mardi 3 décembre 2019. Le spécialiste de médecine d’urgence est fortement préoccupé par la gouvernance de son pays le Bénin, à tel enseigne qu’il ne marchande pas sa disponibilité pour opiner sur sa gouvernance de façon globale, mais aussi et surtout, sur la situation de crise très préoccupante qui y prévaut depuis quelques mois. Pour lui, les Béninois qu’ils résident en permanence sur le territoire national ou ailleurs dans d’autres régions du monde, ont le droit de savoir ce qui se passe chez eux et d’apporter leur contribution. Ainsi, Dr Célestin Alexis Agbessi n’a pas hésité à faire partie des membres du Comité d’organisation des récentes assises de PARIS, assises au cours desquelles, la gestion du président Patrice Talon a été ouvertement critiquée. Sous l’arbre à palabres, il évoque la forte préoccupation des atteintes à de la liberté et à la démocratie et n’approuve pas la révision de la constitution et le votes des lois électoraux par les députés de la 8ème législature dans les conditions d’exclusion et d’absence de consensus ayant prévalu. Après plus de 20 ans d’activité professionnelle en France, Dr Célestin Alexis Agbessi reconnaît le talent des médecins béninois, mais estime que le manque d’accompagnement est le mal qui ronge le système sanitaire du pays. L’invité du journal dénonce la politique « d’ultralibéralisme d’extrême droite » en cours au Bénin et qui vise, selon ses explications, à ne protéger que des intérêts de quelques-uns au détriment de la grande masse. Dr Agbéssi n’approuve pas aussi le style des infrastructures routières en construction où l’on ne pense qu’à de grandes voies pour la circulation des véhicules, sans y intégrer aussi des pistes pour les piétons, afin que toutes les couches sociales y trouvent leur compte.

Et si on en parlait

Vous avez lu le rapport d’une commission mise en place par le chef de l’Etat pour investiguer sur le système de soins au Bénin. De votre point de vue de spécialiste praticien, est-ce que nos hôpitaux sont vraiment des mouroirs ?

Dire les choses ainsi, c’est jeter la pierre à tous les soignants qui travaillent tous les jours pour servir au mieux leurs concitoyens. Ce qui n’empêche pas de reconnaître que les structures dans lesquelles travaillent ces femmes et ces hommes sont à un niveau de mort cérébrale. D’abord, la pyramide sanitaire de notre pays est extrêmement bien construite, en commençant par les centres de santé en périphérie qui sont en réalité les éléments de base devant permettre la prise en charge du plus grand nombre pour les pathologies de base avec des moyens les moins coûteux et les plus simples ;puis les hôpitaux de zone qui réfèrent aux hôpitaux départementaux qui, en dernier recours, réfèrent au CNHU Hubert Maga.
La pyramide sanitaire est telle qu’on quitte la périphérie pour le centre de référence par augmentation progressive de moyens. Or il y a un triple déficit : un déficit de soignants également réparti dans tous les centres, un déficit de matériels structurels et enfin un déficit de formation continue et adaptée. Quelle que soit la forme de la pyramide sanitaire, si les conditions ne sont pas réunies pour une prise en charge optimale des populations à des coûts supportables, ce sera toujours la misère sanitaire et les plus pauvres en seront toujours les premières victimes.
Pour faire une analogie, si vous avez une Rolls-Royce et que vous n’y mettez pas du diesel, elle ne roulera pas. Je le dis en toute connaissance de cause, parce que j’ai travaillé pendant trois années dans un centre périphérique de manière discontinue pendant mes recherches sur le terrain. J’ai étudié le centre médical de santé de Gohomè, (Mono-Couffo ndlr) pendant trois années pour connaitre son fonctionnement, comprendre les raisons de son succès et surtout la désaffection des patients des centres périphériques pour recourir directement à l’hôpital de zone ou départemental.

Qu’avez-vous observé ?
Cette structure assure les soins que devraient assurer les hôpitaux publics. Dans cette organisation mise en place en partenariat avec une ONG allemande APH (Action pour l’humanité), les médecins, infirmières, aides-soignants, plantons et techniciens sont tous des Béninois (à l’époque de mon travail) et ils font un travail exceptionnel. Il n’y a pas un seul soignant étranger et ça fonctionne, parce qu’ils sont payés au juste prix,quel que soit leur statut. Ils ont une organisation rigoureuse et disposent grâce au partenariat allemand d’un investissement au niveau du matériel. Il y a toujours du matériel bien entretenu. Les patients paient les services et les médicaments comme ils le font dans tous les autres centres médicaux (CMS, HZ, CHDO etc).
Ce qui a changé, c’est la ponctualité, la disponibilité et la bienveillance des soignants pour les soigner. Quand il est prévu des plages de consultation à 8h, le médecin est présent pour la consultation. C’est aussi le cas du bloc opératoire. Quand on vous fait un diagnostic, vous êtes sûr que cela respecte les règles de l’art. Si vous consultez la nuit, il y a un médecin de garde pour vous accueillir. Le plus intéressant se situe au niveau du coût de la consultation (médecin, sage-femme et infirmiers). Nous sommes dans un département où le taux de fécondité est extrêmement élevé. Les femmes sont des mères, des travailleuses, des commerçantes, des agricultrices qui ont besoin de ressources et qui travaillent souvent plus que les hommes. Ainsi, la maternité et la petite enfance ont été considérées comme des secteurs prioritaires dont la consultation médicale ne devrait pas coûter énormément pour les familles : 500F et celle de la sage-femme à 300F. Cette mesure a été initiée pour minorer le coût de revient du suivi d’une grossesse et la consultation médicale est pour un événement unique. Ceci permet de préserver la santé des femmes à un coût défiant toute concurrence, en mettant en place des mécanismes de suivi et des matériels adaptés comme dans les grands centres. Des soins de qualité à moindre coût avec une rémunération adaptée pour les soignants : une sorte d’hôpital-providence pour le dire ainsi, à défaut d’état providence. Ces médecins qui font ce boulot sont formés ici, au pays.

Pensez-vous qu’il faut agir sur le plateau technique en vue de changer le système sanitaire au Bénin ?
Si le premier enjeu de la médecine c’est d’abord l’humain, il n’est plus possible de faire de la bonne médecine sans un plateau technique approprié à minima. Les machines ne sont pas que des moyens complémentaires pour affiner un diagnostic. La complexité de la médecine aujourd’hui nécessite absolument des machines de diagnostic, et de traitement comme dans l’imagerie médicale (Scanner, IRM, échographie etc..). En effet aujourd’hui certaines méthodes de traitement sont uniquement radiologiques. Un diagnostic fiable de nos jours nécessite des laboratoires de biologie de haute qualité et une automatisation qui réduise la part de l’erreur humaine. Enfin dans le domaine chirurgical, la présence des robots modifie l’approche opératoire des patients, ouvre l’accès à un éventail de possibilité technique qui permet une diminution de la morbidité et une qualité de prise en charge pour nos patients. Un excellent plateau technique est un outil indispensable aujourd’hui dans la prise en charge moderne des pathologies dans nos contrées d’autant plus que la répartition entre les pathologies infectieuses et non infectieuses change progressivement. Comme dans beaucoup de pays nous sommes confrontés de plus en plus aux pathologies chroniques comme le cancer (sein, prostate, colon, utérus etc..), les pathologies cardio-vasculaires (infarctus du myocarde, hypertension, AVC etc…) les pathologies métaboliques comme le diabète dont les prise en charge complexes nécessite des ressources efficientes afin d’éviter à nos concitoyens de devoir aller dans des pays étrangers. C’est indispensable et nécessaire.
En même temps il faudrait que toute cette technique, soit entretenue et soit au service de l’humain. Et l’humain, c’est d’abord l’accueil. Imaginez que vous allez dans un hôpital et qu’on ne vous regarde pas parce que vous êtes pauvre. Il faut alors mettre un matériel accessible au plus grand nombre, et c’est le devoir de l’état qui a le devoir de protéger sa population. En effet la vie est un ensemble de risques qui doit être soutenue par une protection sociale que dans nos sociétés joue la solidarité familiale. Celle-ci doit être plus institutionnalisée pour le plus grand nombre encore une fois.
Au Bénin, le taux de chômage est extrêmement élevé, même si formellement inconnu, puisqu’il n’y a que 10% de la population qui évolue dans le système formel. On pourra en déduire que les autres sont dans le secteur informel. Ils ont un accès restreint ou inexistant à la protection des risques maladie et accident de travail du secteur formel. L’Etat doit protéger en mettant en place des mécanismes de protection. L’assistanat doit exister pour les gens pauvres parce qu’il y a une inégalité de naissance et une inégalité territoriale. L’endroit où je suis né m’a donné un accès prioritaire à la santé et à l’éducation. Il faudrait qu’il y ait une égalité d’accès au service de l’état entre les contribuables sur tout l’ensemble du territoire.
Il est donc urgent de réformer le système de protection sociale. Le RAMU a été un précurseur mal né malgré ses qualités et est en train d’être remplacé par l’Arch dont les gens ne voient pas encore l’application concrète dans leur vie. C’est le même travail qui doit être fait dans l’éducation nationale. La santé et l’éducation aujourd’hui sont dans les mêmes tourmentes.

Donc, c’est plutôt le système qui est mauvais ?
Je le disais déjà plus haut, les médecins béninois sont bons dans leur formation théorique initiale. A contrario, vous prenez un médecin béninois, j’en ai connu à l’hôpital Bichat, il sort du Bénin formé, il va faire son internat en France ou ailleurs il est brillantissime. Parce qu’il est dans un environnement qui favorise la connaissance, l’expertise et le savoir-faire. Ce qu’il n’a pas forcément au Bénin car, effectivement, aussi bien formé soit-il, il a peu de moyens pour exprimer ses talents. C’est ça la double variation.

Vous êtes rentré chez vous comme vous le dites, est-ce que votre ville Porto-Novo change-t-elle ? Est-ce qu’il y a eu d’amélioration selon vous ?
La vieille ville de Porto-Novo se meurt. Elle se meurt d’être délaissée.Vous savez, quand on aime, on ne compte pas. Je suis né à Porto-Novo et j’ai vécu à la place Toffa-Bayol symbole de mon enfance et mon adolescence. J’en garde encore un souvenir émouvant. Je ne suis pas rentréd’hier ou d’avant-hier dans mon pays, dans ma ville. Je rentre chez moi depuis plus de 20ans depuis que j’étais étudiant. J’ai fait une partie de mon externat de chirurgie à la CUGO au CNHU et réalisé des travaux de recherche sur la protection sociale à Gohomè. Mais ce que je vois, c’est qu’il y a une stagnation, une véritable stagnation de cette ville qui a des potentialités extraordinaires. Une stagnation architecturale, pour commencer par là.
C’est un patrimoine universel. Je dis bien universel parce que rien de ce qui est humain n’est étranger aux autres humains. Si nous considérons que la grande muraille de Chine que nous pouvons observer depuis la lune est une œuvre humaine, et donc nous l’admirons en tant que phénomène et que tous les hommes sont comme nous, il n’y a pas de raison que moi je ne dise pas que mon Vodoun Gbèloko qui est une œuvre humaine, n’est pas universel. Il n’y a pas de raison que je ne dise pas que la Grande termitière Vodoun de Porto-Novo n’est pas une œuvre universelle. Sur le plan patrimonial, la ville se meurt.
Je remercie le centre Culturel Ouadada qui s’efforce de rénover les places Vodoun de la ville afin de lui restituer cette part de dignité perdue. C’est un travail incroyable avec l’aide des partenaires comme l’agglomération de Cergy Pontoise, la ville de Lyon qui ont pris conscience de notre incapacité institutionnelle à dépasser ces insuffisances.
Regardez la grande mosquée de Porto-Novo derrière le grand marché. C’est terrifiant. Cette ancienne église aujourd’hui mosquée, œuvre architecturale d’inspiration afro-brésilienne sans pareille est pourtant classée au patrimoine mondial.Sur Google, si vous tapez Porto-Novo, vous avez deux images en priorité. C’est extraordinaire : la grande mosquée de Porto-Novo et la place Toffa 1er. Ces deux images vous surprennent par leur beauté incandescente. Ensuite viennent les images de la cathédrale Notre Dame et d’autres vestiges patrimoniaux de la ville comme le Musée Honmè. Nous avons un patrimoine matériel et immatériel que le monde entier nous envie mais que nous délaissons, soit par ignorance, soit parce que, je n’ai pas envie d’utiliser le mot stupidité, nous n’avons pas conscience nous-mêmes de qui nous sommes pour imaginer un autre destin à ce que nos ancêtres nous ont légués. Puis, c’est sur le plan éducatif, bien que ne relevant pas stricto sensu du domaine municipal. J’ai essayé de faire le tour des écoles primaires, des collèges et lycées de la ville et qu’est-ce qu’on constate ? Des salles de classes décrépies qui sont toujours extraordinairement bondées. En 6éme au Lycée Béhanzin on devrait être environ une quarantaine si ma mémoire est exacte. Aujourd’hui, c’est des classes de 50, 60 élèves, 120 dans certaines écoles et collèges. Une quarantaine c’était déjà énorme et au vu des normes éducatives d’aujourd’hui.
Permettez-moi de revendiquer mon appartenance à une partie de la crème de l’intelligence de notre cursus dans le système scolaire public, des moins connus aux plus connus, dont Daré Okoudjou, fondateur de Mobile Money ; Gbaguidi Georgio, brillant polytechnicien ; Chognika Donkaire, grand pharmacien ; Kasso Okoudjou, Professeur de Mathématiques aux Etats-Unis…Et ceci grâce à la qualité des enseignants de l’école publique, des gens exceptionnels qui auront éternellement notre reconnaissance.
Ensuite, la ville de Porto-Novo et ce n’est pas une spécificité propre à la ville : la propreté urbaine. L’absence complète d’un réseau urbain de collecte de déchets publics qui ne favorise pas la citoyenneté au quotidien. L’absence d’un réseau de transport en commun municipal pouvant permettre une plus grande mobilité des Porto-Noviens et une diminution de la pollution urbaine, responsable de nombreux décès comme dans toutes les grandes villes.
Enfin je suis toujours aussi étonné de constater que sur le plan institutionnel git encore cette masse de béton à l’entrée de la ville capitale, symbole d’une honte nationale : le parlement inachevé. Nos parlementaires s’ingénient à utiliser l’ancien palais du gouverneur (installé dans la forêt sacrée du Migan, aujourd’hui Jardin des Plantes et de la Nature) comme symbole ultime de notre dépendance. C’est d’une tristesse infinie. A Lomé l’ancien palais du gouverneur est aujourd’hui un musée appelé le Palais de Lomé, scénographié par un Franco-Béninois Franck Houndégla. Une satisfaction tout de même avec la création de musées privées du vodou sur la place Toffa et le musée Da Silva qui y est toujours.

Dans le PAG, une place de choix a été accordée à Porto-Novo, les chantiers sont ouverts ; que dites-vous des infrastructures en construction dans la ville ?
Sérieusement oui, il y a une partie de Porto Novo qui est en travaux, c’est évident et bienheureux. Mais est-ce que vous avez remarqué que sur toutes ces infrastructures qu’on nous réalise à coup de milliards d’emprunts (il faut le préciser), qu’il y a quand même quelque chose de frappant et ce n’est pas propre à Porto-Novo. Je me demande si on pense réellement aux populations qui vivent au bord de ces voies ? Je m’explique. Est-ce qu’il y a des plans pour le piéton afin de lui permettre de circuler ? Non, nous ne les avons pas encore vus. On a l’impression que tout le monde devrait circuler en voiture ou à moto. Il n’y a pas de trottoirs pour piétons sur les routes qu’on nous construit. Pas de passage piéton. Pas de signalisations. Or, la plus grande circulation dans l’espace urbain se fait à pieds. Les plus grands mouvements, c’est les piétons, et bientôt les vélos. Oui, il faut que les voitures passent, puisque nous sommes comme on nous le dit toujours, un pays de transit. Et cet état de choses qui nous permet sur le plan économique de générer des taxes. Mais pour tous ceux qui y vivent, quelles sont les infrastructures qui leur sont destinées ? L’environnement immédiat des personnes vivant au bord de ces routes est-il préservé ? Je l’espère bien dans les études environnementales qui doivent avoir été faites. La sécurité, les éclairages, la végétation etc… Je félicite l’Etat qui fait son travail normal pour les axes routiers en chantier, mais l’Etat est une continuité et chaque président laisse son écho à la postérité. Ceci depuis Nicéphore Soglo qui a commencé les pavés, Mathieu Kérékou et Yayi Boni qui ont continué avec les grands axes. Aujourd’hui, le PAG s’est concentré sur les villes pour les désengorger et les réhabiliter et c’est tant mieux, même si ça nous coûte toujours trop cher par rapport aux mêmes travaux dans d’autres pays.
Actuellement, la Cop 25se déroule en Espagne, la Bolivie ayant renoncé pour cause d’insurrection populaire contre Evo Morales. Et la Cop 25 nous dit : « Nous devons rétropédaler sur le plan mondial sur les industries fossiles, nous devons protéger la planète. » Mais, nous en Afrique qu’est-ce que nous voulons faire ? Nous voulons en même temps avoir l’énergie fossile, c’est notre droit mais en même temps nous devons y associer les énergies renouvelables dès maintenant. Je dis ça pourquoi ? Ça peut paraître brut ce message qui lie ville et énergie. Nous devons penser dès maintenant à la transition énergétique et écologique. Nous devons déjà penser à demain. Et quand je parle des trottoirs, ce n’est pas anodin, parce notre vie publique se passe devant les maisons. Elle se passe dehors. Il faudrait implémenter des instruments écologiques dans la ville aujourd’hui. Les lampes solaires, photovoltaïques, les contrôles de vitesse à énergie propre, la signalisation adaptée est-ce que tout ceci est prévu ? Quel est l’impact de ces travaux sur les populations dans leur environnement ? Parce que quand vous mettez les lampes solaires sur les trottoirs, au bord d’une voie, les gens y vont pour discuter et même les étudiants et les élèves pour y étudier, les vendeuses le soir pour faire leur commerce. C’est une transformation de l’urbanité qui se crée forcément. La ville n’est pas faite pour séparer les voitures des piétons. La ville est faite pour inclure tout le monde avec des espaces de telle manière que tout le monde se rencontre en toute sécurité. Il n’y a pas des passages piétons dans nos villes. Il n’y a pas de feux dans nos villes. La piétonisation de nos espaces urbains, c’est indispensable. Nous devons anticiper le futur. Nous devons penser à demain. Si nous faisons les choses pour aujourd’hui, nous avons déjà perdu parce qu’aujourd’hui s’arrête dans quelques heures. Demain commence après. Et si nous ne discutons pas des défis qui s’offrent à nous pour demain, on sera vieux avant de naître. On mourra jeune, et ça c’est grave.

Quel regard jetez-vous sur les 4 ans de gestion du Président Talon ?
D’abord, je vais stratifier cette question qui est extrêmement dense. Il y a la question de l’idéologie. C’est en partant d’une idéologie qu’on arrive à comprendre les déclinaisons de chaque type de politique. L’idéologie qui guide aujourd’hui le Président de la République est une idéologie foncièrement ultra-libérale. Nous ne pouvons pas et nous ne devons pas avoir l’ultra-libéralisme comme devise, comme dogme pour diriger un pays. Un pays, ce n’est pas une entreprise. L’entreprise fait des bénéfices et le pays protège : Ce sont deux visions radicalement différentes. Si on se réfère au type de politique menée, nous avons affaire à une sorte de gouvernement d’extrême droite économique.

Vous êtes très percutant sur ce sujet !
Oui, parce que l’extrême droite économique signifie que chacun pour soi, l’État pour personne ou pour quelques-uns et cet Etat ne se met à la disposition que de ceux qui ont les moyens. Et ça c’est grave.
L’Etat béninois, c’est 11 millions de personnes. Et si on fait une politique économique pour 100 ou 150 Béninois, c’est qu’on a échoué. Et si on a échoué, étant donné que vous représentez le peuple par lequel vous avez été désigné, le peuple a le devoir de récupérer son bien et vous devez le laisser faire. Et c’est là où j’en viens à la deuxième chose.
Si dans votre échec, vous empêchez le peuple de récupérer ce qui lui appartient, parce que vous pensez que c’est par des lois, que j’appelle la dictature des lois, que vous allez pouvoir confisquer le bien du peuple, vous allez encore échouer. Tous les dirigeants africains qui réfléchissent en pensant faire peur à la supposée« grande masse analphabète », sont voués à une série d’échecs. On pense les embrigader dans un système où on leur impose une manière de penser, de réfléchir d’une certaine manière sans tenir compte de leurs réalités historiques et culturelles. C’est désormais une hérésie. Or, je dis encore que si la puissance de l’État qui est la manifestation de la volonté du peuple, est en échec, le peuple a le devoir de reprendre son bien. Et pour cela, l’Etat doit proposer à tout le monde, à tous ceux qui en sont capables, de participer à la gestion de l’Etat. C’est là où j’en viens à ma troisième démonstration, celle de la dictature des lois.
La conséquence, c’est la mise en place de lois qui empêchent le plus grand nombre de s’exprimer. On a vu avec la Charte des partis, les nouvelles lois électorales qui ont, de facto, créé une situation de tensions politiques majeures et qu’on n’a jamais connues dans ce pays. De tous temps, à l’époque de Kérékou ou de Soglo, malgré toutes les tensions et les iniquités, les trahisons et même les coup-bas, il y avait toujours, à un moment donné, un ensemble de gens qui aboutissaient à un consensus pour rediscuter des règles. Or aujourd’hui, comme en Russie avec Poutine, qui a décidé volontairement de recréer l’ancienne Russie, on promulgue des lois sous prétexte. C’est vrai, pendant les quinze ou vingt dernières années, il y a eu un environnement politique dégradé où également les tenants du pouvoir aujourd’hui étaient les mêmes, à commencer par le premier magistrat du pays. Il l’a très bien dit: « j’ai financé les partis politiques depuis Kérékou ». Aujourd’hui il prétend vouloir nettoyer les écuries d’Augias, en s’entourant de la grande majorité de ceux qui ont perverti le système. Que comprendre ? Et de plus pour le faire, si on doit priver la grande masse de liberté, quelle est la signification de la démocratie ?

Voulez-vous dire qu’il y a absence de consensus ?
Je vous signale qu’en 2006, la Cour constitutionnelle a intégré dans notre Constitution, la notion de consensus. Le Consensus ne signifie pas unanimité. Le consensus signifie qu’on rassemble tout le monde, on discute et de manière majoritaire, on décide ensemble. Il y a des gens qui seront pour et d’autres qui seront contre. Dans une discussion, on peut ne pas être d’accord, mais au moins on discute ensemble et on le propose au peuple qui est dépositaire de sa loi. Or aujourd’hui, les lois qui ont été votées ont renversé la table. Ce renversement qui devrait être au profit du peuple ne l’est pas. Et le peuple lui-même s’en désolidarise : « non, je ne vais pas aller voter, parce que ce qu’on me propose ne me plait pas ». Et le 28 avril, ils n’ont pas voté. J’ai fait une vidéo ce jour-là sur les bureaux de vote de Porto-Novo et la ville de Cotonou. Je peux vous assurer que la ville de Cotonou était vide.

Mais il paraît que ce sont les menaces de l’opposition politique qui ont dissuadé les populations!
J’étais à Porto-Novo en ce moment-là et je suis rentré chez moi à 4h du matin. Les gens étaient dans les boîtes de nuit, dans les buvettes. Ils ont préféré la fête au vote. Ce qui devrait être une fête publique et collective, comme une union dans le choix de nos dirigeants ;les citoyens ont été privés de ce qui fait l’essence de ce qu’ils sont. Être Béninois, c’est la capacité que nous avons chacun,aussi différent que nous sommes, de nous retrouver autour d’un bien commun, notre pays.
Mais si on vous prive de cela, on vous enlève ce bien commun-là, qu’est-ce que vous faites ? Vous dites : « Je ne suis pas dedans. Cela ne me concerne pas. Je n’irai nulle part ». Et si vous n’êtes pas inclusifs et que vous les excluez, ils vont vaquer à leurs occupations. J’ai des vidéos des boîtes de nuit de Porto-Novo versus les bureaux de vote et versus la circulation. C’est extraordinaire, il y a un contraste très net. L’opposition ne pouvait même pas donner de consignes de vote parce que tous ceux qui ont haussé la voix, on les a arrêtés. La Députée PRD de Porto-Novo, a été arrêtée à Ouando, comme son parti n’est pas partie prenante des élections, on a dit qu’elle n’a pas la légitimité pour aller faire campagne. Même pour dire un mot, elle n’a plus de légitimité. La société civile a été muselée. Elle ne pouvait même pas donner de consignes, parce que ce n’est pas son rôle. On ne peut pas mentir, travestir la vérité, travestir l’histoire, parce que ce qui est factuel, il y avait 90% de la population béninoises qui n’est pas sortie pour aller voter.

Officiellement, c’est 73% !
Très bien. Je vous renvoie le chiffre officiel qui est d’ailleurs le chiffre de la Cour de Monsieur Djogbénou, alors que la CENA a dit elle-même 23% et la Cour constitutionnelle a dit 27%. Je ne sais pas comment on part de 23 à 27%. Je ne suis pas mathématicien, je suis juste médecin. Mais je sais que quand il n’y a personne qui sort dans la rue, c’est qu’il n’y a personne. Soyons sérieux, c’est de la rigolade ! C’est du déni de droit le plus élémentaire. Dans notre Constitution, il est dit que les droits du Béninois c’est manger, se nourrir, se loger, se vêtir, mais aussi voter. C’est un droit.

Pensez-vous, comme beaucoup d’autres Béninois, que la vieille classe politique a échoué et que ce qui arrive aujourd’hui au Bénin est de leur faute ?
Je vous disais tout à l’heure que Porto-Novo reste pour moi un souvenir d’enfance marquant, mais que Porto-Novo n’a pas changé, malheureusement. J’aurais voulu le voir grandir, changer de forme, prospérer, changer de visage, être plus à même de répondre aux aspirations de sa population. Je fais une transition du passé vers le présent, parce que le présent se construit toujours dans le passé. Il n’y a pas de génération spontanée, il n’y a rien qui se fait ex nihilo ; tout vient de quelque part. Ce qui s’est passé hier a fait le lit d’aujourd’hui ; ce qui était hier a favorisé ce qui est aujourd’hui. Et si nous disons que ce qui est aujourd’hui ne nous plaît pas, il faut avoir la lucidité de dire que ceux qui sont passés avant, d’une manière ou d’une autre, ont permis ce qui se passe aujourd’hui. Il ne faut pas se voiler la face parce que, quand on fait un diagnostic, il faut aller au bout et ne pas avoir peur de dire les choses. Je vais vous citer Albert Camus : « Mal nommer les choses, c’est rajouter aux malheurs du monde ».
Si on dit, de manière erronée, farfelue, démagogique un mensonge, on ne pourra jamais apporter la bonne solution. Je ne dis pas que je la détiens, mais je dis que pour bien changer, pour bien évoluer, changer de direction, de paradigme, il faut que nous fassions un bon diagnostic et pour ça je dis, j’affirme et j’assure que oui, ce qui s’est passé avant a fait le lit de ce qui est aujourd’hui pour que demain notre génération ne fasse pas les mêmes erreurs. La vielle classe politique a bien évidemment une lourde responsabilité dans ce qui se passe aujourd’hui. Gouverner, c’est prévoir n’est-ce pas. En même temps en tant que peuple, que désirons-nous ?
Nous-mêmes, en tant qu’individus citoyens, que voulons-nous ? Est-ce que nous faisons tout pour l’avoir ? Est-ce que les élections sont le seul moment où on doit demander des comptes à nos dirigeants ? Sommes-nous un pays qui a envie d’avancer pour l’intérêt du peuple ou devons-nous toujours penser à notre intérêt particulier en tant qu’individu avant d’agir ? Moi, je suis là parce que je ne me demande pas ce que mon pays peut faire pour moi, mais ce que je peux faire pour mon pays. Je n’attends pas que l’Etat fasse pour moi, je veux faire pour mes concitoyens. C’est ce que j’ai envie de faire.

Quel regard portez-vous sur ces Béninois de la diaspora qui se sont réunis il y a quelques jours à Paris pour dénoncer la gestion du président Talon ?
J’ai eu l’honneur infime de lire le discours de bienvenue de ces assises. Ce qui en ressort, c’est que nous avons posé une question : « Qu’est-ce que c’est être Béninois ?» ; c’est toujours le fil conducteur de la pensée. Être Béninois, ce n’est pas seulement être né de père et de mère Béninois, comme le dit le Code de famille ; ou bien de s’être fait naturaliser Béninois. En même temps, est-ce que tous les Béninois sont au Bénin ? Non. Il y a des Béninois qui sont nés à l’étranger. Est-ce pour autant qu’ils sont moins Béninois que vous et moi? Non ! Donc, les Béninois, où qu’ils se trouvent, ont le devoir et le droit de s’interroger sur ce qui se passe dans leur pays. Et on a vu très bien que depuis trois ou quatre ans, il y a un exode massif de Béninois vers l’étranger. Nous qui sommes de la diaspora, nous avons les mêmes droits et les mêmes devoirs que les Béninois de l’intérieur. Or, nous sommes systématiquement écartés. Et pour cela, il faut rassembler les gens et dire voilà ce qui se passe. Nous avons aussi un droit de regard. Je paie des impôts fonciers au Bénin ; j’ai une maison familiale à Porto-Novo. Cette citoyenneté fiscale (qui vire aujourd’hui au matraquage fiscal)nous donne le droit d’interroger notre pays sur ce qu’il fait pour nous. Nous payons vous et moi l’ambassadeur du Bénin en France, au Togo, aux États unis avec notre argent, l’argent du pays. Ils sont à notre service. Ils sont au service de l’Etat. Or, l’Etat c’est vous, c’est moi, c’est nous. Donc, nous avons le droit d’interroger les serviteurs de l’Etat. Ceux qui nous dirigent sont nos serviteurs, car nous les payons. Les Assises de Paris ont le mérite de ne pas avoir laissé la diaspora indifférente au sort de sa patrie et ses résolutions sont une expression de l’amour qu’elle lui porte. Ses résolutions sont fortes et sont entendues par tout le monde.

Quand on suit votre diagnostic on a l’impression qu’il n’y a pas de solution
Bien sûr qu’il y a des solutions. La toute première solution, c’est d’abord que dans l’environnement dans lequel nous sommes, chaque individu, où qu’il se trouve, où qu’il soit, se dise qu’en tant que Béninois, il a le droit de savoir et il prend le droit constitutionnel de dire : « je veux savoir ». Ça signifie que même si vous refusez de me dire ou m’interdisez de dire, vous ne pouvez pas m’interdire de penser ce que je pense. Il est de notoriété publique que les libertés individuelles sont de plus en plus menacées. Toutes les chaînes Radio et TV internationales parlent de dérive autoritaire pour ne pas employer le mot dictature. On impose une dictature des lois contre le peuple et non pas pour le peuple. La loi est faite pour servir le bien commun, et non pas pour protéger les dirigeants du peuple. La loi n’est pas un mur qu’on érige pour se protéger du peuple. La loi est un ciment, un lien qu’on jette entre les individus pour les souder ensemble et se respecter les uns les autres. C’est de notre vivre-ensemble qu’il s’agit, et c’est la première chose. La deuxième chose, c’est qu’on ne peut plus rester les bras croisés comme des gens qui regardent la scène se dérouler. Il n’y a rien qui viendra de l’extérieur pour nous aider, nous les Béninois, à nous en sortir, si comme nous le pensons il y a un problème.

Pourquoi Paris et non Cotonou ?
Parce que la diaspora par définition est à l’extérieur du pays. Elle vit et travaille partout dans le monde. Et moi même jusqu’à récemment je vis et travaille à Paris et qu’il n’y a pas un endroit au Bénin où on peut organiser un événement de ce genre au Bénin contre le gouvernement. Nous parlons de la diaspora. La diaspora a le droit de regard sur ce qui se passe au Bénin mais elle ne vit pas en permanence au Bénin. C’est ça la diaspora. C’est l’ensemble des Béninois qui ne vivent pas au pays mais qui y sont attachés au plus profond de leur âme. Il est plus facile en termes de logistique de les rassembler au plus près de leur lieu de résidence c’est plus pratique.

Oui mais lors de votre initiative, vous n’avez craché que du feu !
Vous pensez que plaider auprès des institutions sous régionales, c’est cracher du feu ? D’ailleurs, vous allez remarquer que sans faire un lien de cause à effet, c’est lors de nos assises que la délégation de la CEDEAO est arrivée avec Monsieur Yayi Boni pour une rencontre avec le Président de la République, avec le résultat que l’on connait.Voyez-vous ? Je vous dis cela juste en passant. C’est à méditer.

Vous êtes de la diaspora, dites-le afin que nous en ayons une idée ?
La diaspora béninoise,est pourvoyeuse d’aides de toutes sortes à son pays et j bien entendu j’en fais partie jusqu’à présent. Elle pourvoit au besoin de millions de cons compatriotes. A titre d’exemple savez-vous le montant mensuel de son apport au Bénin actuellement ?Personnellement, chaque semaine, pour manger, se soigner, payer les frais de scolarité, des frais de cérémonie et autres, j’envoie avec ma famille trois cent mille francs par semaine parfois. Je vous donne toutes les preuves que vous voulez et vous pouvez publier. Par an,ma famille et moi subvenons aux frais de scolarité de la Fac, du collège, du lycée pour tout un ensemble de personnes qui souvent ne sont ni de près ni de loin de notre famille biologique (c’est un devoir sacré me disait ma mère de tendre la main aux autres. Je ne la remercierai jamais assez de nous avoir inculqué ces valeurs et de nous permettre de reprendre son flambeau). Je vais vous donner malgré moi un prénom : Germaine, d’Avrankou, 15 ans, élève en seconde. Elle fait partie de cette génération de jeunes femmes que j’admire. Ses parents sont comme beaucoup de gens dans notre pays, pauvres, mais présents et aimants comme les miens le furent et comme beaucoup d’autres le sont. Le major de la promotion du Bénin pour l’entrée en médecine est mon filleul de cœur. Je me suis engagé à l’aider pendant toutes ses études médicales et au-delà en commençant par son loyer par exemple à Cotonou et quelques livres, bien qu’il soit boursier. Et ce ne sont que des exemples factuels. Je connais des gens qui font la même chose que nous en mieux et en plus grand et qu’ils ne disent pas. Moi je le dis parce qu’ils sont une preuve de l’aide que la diaspora dispense auprès de nos concitoyens.Et cette aide se chiffre en milliards chaque année. Elle pourrait être mieux investie si les politiques publiques le permettaient.

Qu’est-ce que de votre point de vue, il faut faire pour faire baisser la tension, pour ramener la température à la normale ?
Vous savez, pour discuter il faut être deux. Si moi je dis discutons et on dit « Qui es-tu ? Que veux-tu faire ? Dégage !» Vous voulez que je fasse quoi ? Que je dégage. Ou bien je leur dis : « Ah, Ok, vous ne voulez pas discuter, très bien. Quelles sont les conditions que vous posez pour discuter avec nous ? » Il s’agit de cela également. Des préalables de la discussion. Les partis de l’opposition et la société civile ont émis des préalables au dialogue : annulation des lois crisogènes, annulation des élections législatives qui en sont issues… Vous savez, souvent les opposants font la politique de la chaise vide. Il n’y a qu’au Bénin qu’on puisse dire que « toi là, tu n’iras pas aux élections. Toi là, je ne veux pas te voir… » Tout ça devant la chaîne publique. Sur l’Ortb, le Président de la République vient et dit : « Vous n’avez pas satisfait aux exigences….» Me Adrien Houngbédji, on peut dire tout ce qu’on veut sur lui, il a beaucoup de défauts, il a commis sans doute beaucoup d’erreurs en sa qualité d’homme politique. Mais quand vous voyez un grand homme comme lui qui a sacrifié une partie de sa vie pour la gestion de la Cité qui fait un geste de dépit en écartant les bras face au Président de la République, vous vous dites que quelque chose ne va pas. Deux grandes institutions, l’une est en train de crier sur l’autre, en direct à la télévision nationale, et de lui parler comme un petit garçon, vous vous dites non il y a comme le dirait Hamlet « Something iswrong in thiskingdom » : il y a quelque chose de mauvais dans ce royaume. Et ça, on doit le combattre. On vous impose des règles, ce qui est en soi normal : « vous devez faire ci, vous devez faire cela. » Ils sont allés, ils ont fait. On leur a dit : « non, c’est mal fait, il faut repartir. » Ils sont revenus. Et le Président de la république leur dit encore : « Si moi j’étais vous, je pourrai organiser un congrès extraordinaire cette nuit-là et demain être en conformité. »Si le Président de la République peut faire un congrès extraordinaire en une nuit, répondre à toutes les injonctions illégitimes (dont on a vu par la suite qu’elles sont mal faites) je comprends très bien que nos 83 députés aient pu voter le même jour des lois qui sont passées à la cour constitutionnelle le même jour et promulguées le même jour.

Les frontières béninoises sont fermées, il y a plus de trois mois. Qu’est-ce que cela vous a fait quand vous avez appris cette nouvelle ? Encore que Porto-Novo est à la porte du Nigéria.
Pas que Porto-Novo. Vous savez, nous avons 700 km de frontières du Sud au Nord, avec le Nigeria. D’abord, j’ai eu mal, j’ai eu mal parce que nous formons une famille. Moi mon arrière-grand-mère, elle venait d’Oyo. C’est très grave. C’est le plus grand marché de l’Afrique, c’est la première puissance économique de l’Afrique. C’est la première puissance de l’Afrique Subsaharienne. Vous voulez qu’on se fâche avec nos frères, nos cousins, nos amis, nos voisins, notre famille ? Bien évidemment que cela nourrit le commerce informel. Et quand je dis le commerce informel, je parle de ces mafias, j’emploie le mot mafia. C’est une mafia à la tête de laquelle gravitent quelques personnes bien connues dont les noms sont dans les journaux et qui paient des millions de taxes au fisc béninois. Il faut qu’on dise les choses telles qu’elles sont. Je dis encore une fois, mal nommer les choses, c’est retarder les solutions qu’on peut apporter. On nous dit : « vendez-nous vos produits. » A la limite, c’est incroyable, le Nigeria nous demande de nous transformer au plan économique, pour être compatible avec son économie à lui avec toutes les portes ouvertes. Et nous ? Nos dirigeants font quoi ?
Et pourtant, vous verrez à peine deux ou trois produits béninois qui entrent sur le marché nigérian, parce que le Nigéria fait tout pour empêcher les produits béninois d’entrer sur son territoire. Sauf quelques rares exceptions, même fabriqués ici, les produits béninois n’entrent pas sur le territoire nigérian légalement. Donc lorsque les Nigérians disent « fabriquez et on va vous acheter », c’est faux.
C’est factuel ça. Si on prend le système économique dans lequel nous vivons, nous sommes dans la CEDEAO. Dans la CEDEAO, il y a des règles. Il y a des normes, il y a des lois. Contentons-nous d’abord de respecter les règles de nos institutions. Le Nigéria n’a pas le droit de refuser nos produits. Encore qu’il ne suffit pas qu’un produit quitte le Bénin pour être une production typiquement béninoise. La CEDEAO a prévu les dispositions règlementaires pour servir d’attestation.

Et ce n’est pas seulement les produits du Bénin…
Justement, les produits ivoiriens, du Niger, etc.
Cela fait partie des raisons pour lesquelles les Présidents du Ghana et autre boudent aussi l’économie nigériane. Les nigérians depuis toujours n’ont jamais aimé qu’on amène des produits de la CEDEAO chez eux. Nous avons mené des enquêtes là-dessus donc nous sommes en mesure de l’affirmer avec certitude.
Comme toute puissance, aujourd’hui, le Nigéria nous livre une guerre économique et commerciale de la même manière qu’entre les Américains et les Chinois. Qu’est-ce qui se passe ? Les Américains disent : « nous voulons faire du protectionnisme ». Évidemment, il y a des accords entre les pays. Entre la Chine et les États-Unis, il y a des accords. Quels sont les accords que nous avons depuis 30ans avec le Nigéria et qu’il ne respecte pas? Et s’il ne les respecte pas, pourquoi n’allons-nous pas nous plaindre? L’avons-nous fait une seule fois? Non. Cela signifie que si notre voisin refuse que certains produits entrent chez lui, il a ses raisons. Et si nous ne nous sommes jamais plaints en 30 ou 40 ans, cela veut dire que nous avons aussi des raisons pour lesquelles nous ne nous plaignions pas. Peut-être parce que nous faisons beaucoup plus de bénéfices sur les produits illégaux avec notre voisin et que ceux qui devraient se plaindre pour nous ne le font pas pour leur bénéfice personnel… Qui sait ? Qu’ils nous expliquent eux-mêmes.
A contrario, il y a près de 10 mille produits nigérians qui viennent chez nous, dans chaque maison de Porto Novo, il y a des produits d’origine nigériane…
Pourquoi nous en tant que peuple, en tant que Nation souveraine, n’avons-nous pas porté plainte contre le Nigéria ? Autrement, à qui profite le crime?

Quand on organise généralement des initiatives comme celle de Paris, c’est qu’on a déjà un pied dans la politique. Alors dites-nous, êtes-vous rentré définitivement au pays?
Vous savez, on ne peut jamais cesser d’être Béninois. Je voudrais que les gens gardent cela dans leur tête. Être béninois ce n’est pas vivre seulement sur le sol béninois. Donc cela vous confère la légitimité déjà de qui vous êtes. Je n’ai pas dit que je suis Japonais. Si je vais au Japon, on dira que je suis Béninois. Alors, en tant que Béninois, j’ai le droit constitutionnel de participer aux affaires de mon pays.
Maintenant, en tant que citoyen engagé, je peux aussi m’ajouter le devoir de regarder d’un peu plus près ce qui se passe pour l’intérêt de mon pays en étant sur son territoire. Dans cette démarche-là, je dis oui, je veux m’engager pour mon pays en étant à l’intérieur de mon pays. Sous quelle forme ?Ça reste à déterminer. On peut aider son pays sans faire de la politique, de manière élective, ou pas.

Est-ce que vous avez des ambitions politiques? Concrètement…
Si je vous demande à tous ici, est-ce que en tant que journaliste vous voulez gagner le prix Pulitzer, vous allez répondre quoi?

Bien sûr qu’on veut ça.
Très bien. Si vous le voulez, moi aussi je le veux pour vous.

Et que voulez-vous pour vous-même?
Honnêtement, je souhaiterais profondément que dans quelques années on puisse dire qu’il y a des gens, dans les moments difficiles de notre pays, qui ont dit : « Non. On ne peut pas rester les bras croisés sans rien faire. »

Et si on vous demandait :pour qui travaillez-vous ?
Je vous ai dit il y a un instant, qu’en tant qu’être humain, rien de ce qui touche à l’humanité ne m’est indifférent. En tant que Béninois, rien de ce qui touche l’ensemble des 11 millions de Béninois ne m’est indifférent. Donc je peux le dire aujourd’hui, par prétention peut-être, que je parle pour les Béninois qui ne peuvent pas parler; pour les Béninois qui ne peuvent rien dire; pour des Béninois qui ne pensent même pas qu’on peut parler en leur nom.
Tellement aujourd’hui il y a une chape de plomb sur le pays que ceux qui disent des choses vraies sont envoyés en prison. Des gens qui contestent des vérités factuelles sont envoyés devant la CRIET. Nous sommes dans une dictature des lois qui dans leur essence sont là pour protéger les citoyens. Je travaille donc pour mes concitoyens. Je voudrais travailler pour 11 millions d’employeurs.

Et s’il vous était donné de faire des propositions, qu’allez-vous proposer au chef de l’État?
Je n’ai pas la prétention de dire au Président de la République ce qu’il doit faire. Ce que je voudrais moi en tant que citoyen, c’est que mon pays retrouve cette lumière qui a toujours été la sienne. Les amis de la sous-région quand ils nous appellent,se lamentent pour nous : « ce n’est pas vrai ce que devient le Bénin. » Un pays dont ils se sont inspirés pour grandir, pour améliorer leur constitution, pour améliorer leur démocratie, ce pays quartier latin… Je vous assure.Vous savez, ce qui est au-dessus de tout pour moi, c’est mon pays. Orphelin complètement il n’y a plus rien d’autre au-dessus de moi dans cette vie que mon pays. Avant, j’avais ma mère et mon père pour me consoler et m’orienter. Maintenant, les gens me regardent et attendent que je me décide tout seul. Mes enfants me regardent. Avant, je pouvais les envoyer chez ma mère ou mon père. Je ne peux plus maintenant. Car, au-dessus de moi, il n’y a que le ciel. Or, avant le ciel, il y a mon pays.Moi je regarde mon pays et je dis à mon pays :« demande-moi ce que je peux faire pour toi. Je me donne à toi maintenant. Parce que l’état dans lequel tu es me désole. Tu es malade. On peut te soigner. Mais la guérison ne viendra pas en un coup de magie. » On pense souvent qu’il faut des solutions chap chap. Non. C’est un processus. Ce que nous vivons aujourd’hui, je vous l’ai dit plus haut, c’est le résultat de toute l’histoire qu’on a connue jusqu’à présent. Donc, il faut enclencher un nouveau paradigme, une nouvelle dynamique avec des gens nouveaux. Des gens qui veulent juste apporter leur contribution. Il faut les laisser s’ouvrir et travailler pour leur pays. Ne pas les contraindre par des lois qui les excluent.

«Des lois qui les excluent». De quelles lois parlez-vous au juste?
Dites-moi comment faire aujourd’hui pour être maire d’une ville.

Il faut d’abord militer dans un parti.
Ce n’est pas ce que je veux dire. Prenez Cotonou par exemple. Pour être maire ici, quelles sont les conditions à remplir? Dites-moi.

Avoir été élu conseiller, avoir la majorité. Que votre parti ait 10% au plan national.
Merci. Cela n’existe nulle part au monde. Cela veut dire que même si les habitants de Cotonou votent pour vous. Si votre liste rafle tous les conseillers, majorité absolue et même super absolue, on va vous dire que vous n’allez pas être maire parce que votre parti a fait 1,5% à l’échelle nationale. Et pourtant les gens de votre localité ont dit que c’est vous le meilleur, c’est vous qui avez la carrure pour diriger leur localité, en votant massivement pour votre liste. On va demander aux gens de Malanville, Kétou, Savè, Kilibo, Parakou, Dassa, Sakété Lokossa et autres de voter pour votre parti. C’est une blague. Puisque s’ils ne votent pas pour votre parti (10%), vous ne serez pas élu maire même si vous aviez 100% des voix de votre commune. C’est ce que j’appelle encore la dictature des lois stupides faites pour exclure sous prétexte d’une représentation nationale. Donc les élections locales sont nationalisées et partisanes.

Et s’il fallait conclure cet entretien, que diriez-vous ?
Nul n’a le monopole de son pays. Et tout citoyen engagé dans une direction par laquelle il met son pays au-dessus de lui-même, ne peut aujourd’hui, face à ce qui se passe, rester indifférent. Nous aimons profondément notre pays. Tous les Béninois aiment leur pays. Et pour cela,aujourd’hui, je m’engage pour mon pays. Notre pays a besoin d’une nouvelle espérance. Il faut clairement que tous ensemble, nous nous asseyons pour réfléchir sur le bonheur de notre pays.
Mais si on nous empêche de faire celatous ensemble, il va falloir que chacun prenne ses responsabilités. Je le dis très clairement et à tout le monde. Je le dis du haut du Bénin vers le bas du Bénin. Nous devons prendre chacun nos responsabilités, parce que ce pays est au-dessus de tous. On ne peut pas aujourd’hui sacrifier les uns pour les autres. La jarre trouée est un symbole qui est magnifique et extraordinaire. Ce symbole, nous ne devrons pas seulement le préserver, mais agir avec. Le Bénin appartient à nous tous. Et nous avons le droit constitutionnel de mêler notre langue à tout ce qui s’y passe et en même temps, nous avons le devoir, en tant que citoyens, de demander à nos dirigeants ce qu’ils sont en train de faire de nous, de leur demander la destination qu’ils nous proposent en tant que nation.Mais revendiquer ne suffit plus, il faut agir et proposer une nouvelle espérance à la jeunesse dans laquelle elle se reconnaît et se projette, une espérance qui lui donnera la joie de travailler, de vivre et de grandir dans son pays. Et c’est une demande qui se répand sur tout le continent. Levez les yeux et regarder, une nouvelle jeunesse consciente d’elle-même et de ses potentialités se réveille, veut comme ses pères avant elle, lutter pour son pays et se le réapproprier pour le bonheur du plus grand nombre. Et elle sait qu’aujourd’hui E Pluribus Unum, l’union fait la force.

Carte d’identité: Un homme au service des autres

Né le 21 avril 1976 à Porto-Novo, Dègnikpo Olaréwadjou Célestin Alexis Agbessi a obtenu son CEFEB en 1986 à l’école du 10 septembre dans la même ville. En 1991, il décroche son Brevet d’études du premier cycle (BEPC), puis le Baccalauréat série D en 1994. Il s’inscrit alors à la Faculté de Médicine de Paris XII. Seul Africain ayant réussi au concours d’entrée à cette faculté, le Béninois réussit six années plus tard, au concours de spécialisation. Il soutient sa thèse de doctorat en médecine d’urgence en 2004. Cette thèse lui vaut la mention très honorable avec félicitations du jury. « Je suis lauréat de la faculté de médecine de Paris qui est un honneur qu’on ne donne qu’aux thèses exceptionnelles et qui sont publiées », a-t-il fait savoir. Dans la vie professionnelle, il est Médecin des hôpitaux de Paris, Spécialiste de médecine d’urgence, Praticien Hospitalier. Consultant dans le management des services d’urgence et la formation en médecine d’urgence en France et en Afrique, il a également fait un master 1 en santé publique et un master 2 de Santé et Politiques Sociales à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris. Durant son parcours professionnel, il s’est intéressé aux régimes d’assurance sociale qui existent dans plusieurs pays, comme au Bénin, avec le RAMU pour mieux comprendre sa mise en œuvre. Mais depuis le 1eroctobre 2019, le médecin urgentiste a décidé d’arrêter ses activités professionnelles à Paris et son doctorat de sciences politiques et Sociales, pour se mettre au service de sa ville natale, Porto-Novo. A l’instar de ses grands-pères dont il a d’ailleurs hérité les prénoms, Célestin Alexis Agbessi indique qu’il a choisi d’être médecin afin de servir les autres. « Quand on conjugue ces deux histoires portées par mes grands-pères, le travail pour les autres dans l’administration et la mort pour la mère patrie qui était la France à l’époque dans la quête de la liberté, oui c’est ce que je voudrais me faire signifier moi-même. C’est-à-dire travailler pour les autres et en même temps, un attachement viscéral à qui je suis et à d’où je viens. C’est pour cela que j’ai embrassé la carrière de médecin parce que c’est toujours dédié aux autres », indique-t-il.

Intimité: Ancien judoka

Marié et père de deux filles (Eve-Olayidé, 16 ans, Fleur-Eyitola, 13 ans) et un garçon, (Léo-Abiola, 10 ans) l’homme dit être un «garçon» simple, honnête et transparent. Comme tout Porto-Novien bon teint, à table, il préfère le «cana» (l’akassa)garni de crabes à tout autres mets. Mais il adore également la pâte noire, le tout accompagné du bon vin ou de la bière «La Béninoise». Il dit toujours entendre la douce musique du pilon dans le mortier pour donner cette igname pilée de son enfance réalisée avec amour par la famille Boukary, reflet précoce de son identité complète béninoise du Nord au Sud. En matière de sport, il fut un pratiquant de judo jusqu’au lycée. Aujourd’hui, il fait du 10 km sur tapis de course, offert par sa sœur Emma. La musique tient une place particulière dans son cœur et la lecture est une nécessité absolue au quotidien. Lire et écouter de la musique sont les respirations de son esprit. Enfin il est collectionneur d’art contemporain africain avec une exposition quasi permanente des artistes béninois à son domicile de Porto-Novo.

La Rédaction

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