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Le triomphe de la vérité

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Edito: Tous malades


Ma voisine est folle. Depuis près d’un an, elle a commencé à délirer et, surtout, à refuser de s’alimenter. Du moins, elle n’accepte plus aucune nourriture qu’elle n’a pas elle-même cuisinée. Résultats, celle qui était une belle femme potelée, est devenue maigrichonne et méconnaissable. En sortant de la maison hier midi, je l’ai encore aperçue préparant je ne sais quoi devant le portail de sa maison. Alors une question s’est imposée à moi : qu’est-ce qui a pu provoquer ce désastre ? Il y a deux ans à peine, c’était une femme pleine de vie, la cinquantaine belle et pétillante. Puis un jour vint la dépression, le basculement.
Ce que j’ai pu observer, c’est que notre existence serait un non-sens si elle n’était pas de temps en temps secouée par des obstacles, des coups de vent qui font tanguer notre navire intérieur. Si bien souvent ces moments de souffrance ou de supplice viennent éprouver la fondation de notre être, ils constituent aussi des occasions de chute, de doute et même de naufrage. Certaines personnes résistent et grandissent, d’autres sombrent matériellement, psychologiquement. Elles deviennent alors l’ombre d’elles-mêmes.
Mais le moment du déclic ultime où s’opère le basculement dans le vide de la dépression mentale, échappe à ma rationalité. Personne ne peut savoir quand est-ce que son moi intérieur (ou son surmoi même) n’en peut plus. Je me rappelle il y a quelques années, ce proche venu chez nous à la maison un dimanche soir. Lundi matin, à 6h, drame : elle appelle et pousse de grands cris au téléphone. Ses voisins lui arrachent l’appareil et nous disent que personne ne sait ce qu’elle a eu. Et là commence une course folle pour la sauver des griffes de ce mal qu’à près de 40 ans, personne ne lui connaissait. Nous sommes tous des malades mentaux.
Me revient à l’esprit ce jeune étudiant de l’Ecole normale supérieure de Natitingou que nous avons perdu juste parce que l’Etat qui l’avait recruté pour faire un diplôme Bac+ 5 s’est désengagé après la licence. Il ne pouvait pas supporter de devoir commencer sa carrière avec un BAPES au moment où il s’attendait à tout le moins à sortir Professeur certifié de SVT. A l’heure où j’écris cet édito, il est sous traitement dans un hôpital psychiatrique, alors qu’il faisait la fierté de toute sa famille lorsqu’il réussissait à ce concours élitiste.
Je ne compte plus mes proches qui sont attirés par le suicide. Au milieu des bourrasques existentielles, ils ne trouvent plus d’autre issue que l’appel à en finir pour de bon. Quand je regarde dans le rétroviseur, je compte au moins deux camarades de fac qui n’ont pas pu résister. Une corde au plafond et adieu ! Ils pensaient en finir avec des problèmes que certains arrivent à vaincre: une déception amoureuse, des pressions professionnelles insupportables, des opportunités qui s’évaporent alors qu’on y a misé tous les espoirs ou encore la succession sans fin des malheurs. Il y a à peine quelques semaines, un photographe béninois bien connu a failli en venir à la solution finale. Il fut sauvé de justesse par des mains secourables. Et il y a deux semaines, la star rwando-belge, Stromae expliquait sur TF1 comment il s’est donné trois ans de pause pour échapper à la pression de la scène : il avait des pensées suicidaires.
Mais il fallait que quelqu’un écoute ses angoisses, ses ressentiments, ses peurs et ses doutes. Il fallait quelqu’un pour catalyser cette énergie vitale négative qui peut se retourner à tout moment contre l’individu, si rien n’est fait. Il fallait surtout que ce quelqu’un soit là au bon moment. La société occidentale a trouvé les psychologues et les psychiatres comme solutions. La nôtre n’intègre ces spécialistes que lorsque la médecine traditionnelle n’a pas réussi. Dans la plupart des cas, ce mal est considéré comme d’origine mystique et le diagnostic est lapidaire : si vous avez une maladie mentale, c’est que quelqu’un vous a envoûté.
Que faire ? « Il faut être toujours ivre », recommandait Charles Baudelaire, le poète maudit. Non ! L’alcool n’est qu’un succédané illusoire. Avoir quelqu’un qui vous écoute et partage avec vous vos peines et vos joies, constitue un antidépresseur naturel. A défaut, se payer les services des spécialistes que sont les psychologues, réduit énormément le poids des crises qui amènent le chaos existentiel.

Par Olivier ALLOCHEME

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