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Le triomphe de la vérité

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Salina: Un champ de paix du griot Sotigui


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Le rêve de paix du griot Sotigui Kouyaté nourri de son vivant, projeté à travers la pièce théâtrale Salina, est concrétisé depuis le Dimanche 7 novembre 2010. Longtemps conçue et mûrie par Sotigui, Salina est porté sur les planches par son épouse Esther dans le cadre des Récréâtrales de Ouagadougou. Une mise en scène singulière de cette pièce, qui élargit le champ de cet appel à la paix.

 « Mon histoire est secrète. Je vais vous la raconter », avertit une lourde voix-off en prologue de la pièce. L’histoire de Salina est celle d’une jeune fille opprimée, accablée  et abusée sur le chemin d’un amour interdit. Saro avec la bénédiction de son clan des Djimbas s’arroge le cœur pur et sincère d’une étrangère, Salina, trouvée en larmes et élevée par le clan Djimba. Mais celle-ci est devenue rebelle aux normes sociales du clan et proclame sans hypocrisie son amour pour Kano, le jeune frère de Saro. Alors seule contre la société, Salina s’offre une nouvelle carapace pour affronter la vie. Salina au cœur de pierre. Salina la rancunière, la haineuse, l’exilée… Sur scène, vie, violence et mort s’alternent sur fond de passion et d’inimitié.

Dans cette pièce, l’un des principes dramaturgiques développés par son auteur Laurent GAUDE est que « chaque personnage qui meurt prend ensuite la parole et entame le grand récit de ce qui se passe après sa disparition ». Mystère ou concours de circonstances ! Sotigui Kouyaté, qui a pris la résolution de mettre  en scène ce texte pour le caractère humain et universel de sa thématique de Paix, ne le concrétisera que dans l’au-delà. Il est mort après quatre années d’âpres travaux sur le projet. Et comme dans un scénario tragique où fiction et réalité s’entrelacent, Sotigui à son tour, enfourche depuis sa tombe, la trompette du griot de la paix.  Pour une pièce que l’auteur semble avoir spécifiquement pensé pour le contexte africain, avec le caractère oral et déclamatoire des narrations des personnages, le griot africain Sotigui se retrouve pleinement dans son milieu d’expression. N’est-ce pas à ce niveau peut-être que se logerait les difficultés du français Farid Paya dans la mise en scène de cette même pièce en 2007 ? Ce qui est sans doute une limite pour un metteur en scène non imbu des réalités africaines, devient pour le griot africain un atout et explique l’approche bien particulière et originale que Sotigui a adoptée. Le metteur en scène a su trouver l’harmonie entre la thématique de Paix, l’environnement de tragédie qu’impose Salina et le contexte social conflictuel contemporain. Sa démarche de mise en scène de Salina, consiste  à multiplier à travers les  thématiques secondaires, les diverses sources de conflits  sociaux. Cela permet d’entrevoir dans cette kyrielle de causes potentielles d’instabilité sociale, la banalité de leur essence. Ainsi à travers les thèmes de l’Amour, de la passion, de la guerre, de la barbarie, de la femme niée, de l’innocence brisée et aussi de l’injustice, Salina exprime l’absurdité des causes  des rivalités entre les hommes. Il s’agit alors plus, dans Salina d’une approche préventive des conflits que d’une séance punitive ou moraliste où les « moins bons » de la société sont condamnés et châtiés. Une démarche qui permet au spectateur de mieux appréhender le thème de Paix dans Salina. Une paix qui se déduit des conséquences des conflits. Ce n’est donc pas une paix qui se proclame car jamais les protagonistes, sur scène notamment Salina et le clan Djimba, ne sont mus par quelque idée d’union ou de réconciliation. Bien au contraire. Au fil des scènes, la passion aveugle davantage Salina. Et celle-ci engendre crimes et conflits alors  que l’orgueil du pouvoir et du respect de la tradition fait empêtrer le clan Djimba dans l’injustice et la violence. Point de « bons » alors qui soient au terme de la pièce, portés en triomphe, ni de « mauvais » susceptibles de s’attirer la colère des Dieux. Seulement le triomphe de la bonté, du pardon, du sacrifice… de la  paix.

Transposées au début de la même pièce, toutes ces vertus que nous suggère Salina dans son dénouement, à travers la courte scène de dialogue entre la femme de Kano et la Salina, auraient pu prévenir tous ces violences et crimes qui font Salina. Mais cette chronologie de narration était opportune pour une sensibilisation par la tragédie. Le temps très laconique que Sotigui a d’ailleurs consacré dans sa mise en scène aux vertus, est assez expressif de sa volonté de mieux faire parler les vices pour que dans une dynamique cathartique, les spectateurs puissent mieux apprécier la finalité des absurdités humaines. Quand une ordinaire passion de l’amour aboutit à l’aveuglement, génère la violence, déclenche des conflits barbares, nourrit la haine et détruit entièrement celui qui l’a engendré. Comme cette Salina qui se bat pour l’Amour mais s’exulte devant le corps agonisant de son mari imposé par la société, s’interdisant même son assistance à une vie en danger appelant de son dernier souffle, secours. Par ailleurs, quand la haine des parents arrive à mépriser l’innocence de l’enfance. Et que l’orgueil d’une tradition rétrograde  oblige à un conservatisme béat, hostile à l’épanouissement de la Femme et créateur d’injustice suicidaire, les sources de nos conflits se dévoilent dans toutes leurs absurdités. L’image de la reine Kaya Djimba dont la seule raison de s’opposer à l’amour de Salina pour son second fils réside dans son seul égo, est assez illustrative.  L’absurde se révèle dans ses formes extrêmes à travers la réponse négative de cette Reine à l’alliance de Salina l’étrangère avec son second fils, malgré la sincérité de l’amour de cette dernière, « pour qu’on ne dise jamais, même en riant, que tu as réussi à me faire changer d’avis ».  Dès lors la conscience humaine dans sa manifestation actuelle, terreau des conflits et des guerres, est interpellée.

 Symboliste mais aussi réaliste

Avec cette approche dans la thématique, Sotigui Kouyaté  a usé d’une mise en scène assez symboliste dans le décor mais qui a du faire avec le réalisme qu’impose le texte de Gaudé à travers l’exposition. L’histoire de la pièce démarre par un environnement très réaliste. La petite Salina déférant à l’invitation de Mama Mélita à laver les linges avec elle, découvrira à travers des traces de sang sur un pagne, d’autres réalités des conditions féminines. Sotigui recourant sur scène, à des bassines, seaux et linges pour représenter cette séquence d’exposition, s’est servi d’un décor réaliste qui établit une proximité entre le spectateur et les faits abordés, en même temps qu’il le rapproche  et lui fait partager la thématique centrale. Ce souci de proximité se ressent par ailleurs dans le choix des costumes et du maquillage restés dans un style très contemporain qui évite de créer un grand déphasage temporel entre l’histoire et le présent. Mais très tôt, le metteur en scène s’échappe de ce réalisme qui risque de trahir la nature même de la pièce qui est une histoire racontée. Il retombe alors dans un décor symbolique du désert, fait d’un bois sec, de deux palissades mobiles qui par leur forme en armure, servent par moment de boucliers dans les scènes de guerre.  Tout ceci sur un plateau ensoleillé par la justesse des lumières qui créent l’environnement d’un désert sahélien. Beaucoup de codes sont ainsi créés au public pour se repérer aisément dans le temps et l’espace dramaturgique de Salina. Ce qui aide le spectateur à pénétrer facilement l’histoire de Salina, et Sotigui à bien faire passer son message de paix.  

 Paix mais aussi …tragédie

Les acteurs d’une façon générale, avec une expérience confirmée de comédien africain tel que le togolais Beno Sanvee dans le rôle du Roi Sissoko Djimba,  participe de cette communication dynamique avec le public. Salina, quoique l’expression d’une soif de paix, est aussi la preuve d’une admiration de Sotigui Kouyaté pour les tragédies grecques.  D’ailleurs l’influence de mise en scène d’Antigone et d’Œdipe, semble encore présente.  Salina, une tragédie à l’allure classique, semble de toute évidence, inspirée par le personnage mythologique de Médée. La ressemblance dans la thématique et la structure entre les deux pièces est d’ailleurs bien frappante. Ces personnages sont la représentation d’une figure d’un mythe célèbre à l’image de Salina qui est une réécriture du personnage de Médée dans la mythologie grecque : une étrangère, barbare exilée, fratricide et meurtrière. Cependant, ce personnage confié à la jeune Djenéba Koné, comédienne pleine de talent, mais dans cette première représentation de Salina, égarée dans ses récitations et en peine d’harmonie entre son texte et l’expression du visage, met un bémol à cette communion entre scène et salle. Est-ce ces limites de la comédienne qui fondent en partie le choix du metteur en scène de changer successivement trois fois les acteurs incarnant Salina, dans l’évolution de l’histoire de ce personnage ? Une interprétation devenue au cours de l’histoire manifestement plus exigeante dans la sollicitation du corps et de l’expression  verbale du comédien? Des faiblesses qui sont toutefois, voilées par l’ambiance générale qu’a su créer la mise en scène. Les personnages ne sont pas livrés à la douloureuse expérience de ressusciter seuls de leurs émotions passées, les gestes et attitudes liés aux sentiments qu’expriment leurs récitations. Sotigui accompagne ses personnages d’un environnement fait d’une musique, d’une lumière et de gestuelles qui renforcent l’émotion que devait seul, créer et transmettre l’acteur. C’est le cas dans la scène de l’engendrement de Kwamé N’Krumah.  Si pour le texte de Gaudé, Salina doit déterrer son fils Kwamé avec une récitation qui doit transmettre la joie mais aussi l’horreur de la mère, Sotigui a préféré au texte, un bruitage affreux et en arrière-plan à la mère creusant le sol, dans la profondeur du champ de la scène, une masse humaine qui se régénère progressivement par un jeu de corps admirable, pour devenir un homme debout devant une salle horrifiée.

Autant de subtilités esthétiques et artistiques de Sotigui Kouyaté qui participent des choix de maximiser la réception d’un message de paix par le public et  qui font de Salina, un chef d’œuvre qui prolonge le mystère de la pièce. Mystère aussi à travers ces gouttelettes de pluies naturelles qui arrosent la salle du CCF de Ouaga durant tout le temps de la première représentation. Un surréaliste comme  Esther la femme de Sotigui, peut y lire « les pleurs de la nature pour la Paix ». Ce qui fait de Salina une tragédie pleine, depuis la fiction jusque à la réalité.  

 Médard GANDONOU

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