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Le triomphe de la vérité

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Editorial: La dérive des maîtres


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 S’il vous a été donné comme moi de questionner dix candidats au CEP 2010, vous avez dû remarquer qu’au moins sept affirment avoir été ” aidés ” lors de cet examen. Une organisation plus ou moins subtile est mise en place pour communiquer les réponses aux candidats, en complicité avec les Chefs centres qui savent se taire devant de tels actes de magnanimité des examinateurs. Car ce sont eux, les surveillants de salle conviés à ce premier examen de la vie, qui sont instruits pour les services de la tricherie. Guettant habilement les équipes de contrôle, ils inscrivent subrepticement les bonnes réponses au tableau, et les effacent aussi vite que possible, pour les besoins du camouflage. Les maîtres apprennent ainsi à leurs élèves les subtilités de la triche.

La généralisation de cette pratique ne laisse pas de surprendre. Aussi bien dans les centres urbains que dans les zones rurales où elle s’est instaurée comme une tradition, la tricherie officialisée du CEP est la gangrène fondamentale de notre système éducatif. Mais pourquoi des éducateurs se sentent-ils obligés de recourir à cette odieuse manigance devant des élèves à qui ils ont passé six bonnes années à enseigner la vertu et le goût de l’effort personnel ? Cela paraît d’autant plus inexplicable qu’il ne s’agit pas d’un phénomène réservé à une zone géographique donnée.

En fait, ce n’est pas d’aujourd’hui que date la triche officielle des enseignants. Même durant la période révolutionnaire, elle a pu s’épanouir, malgré le dirigisme d’Etat et la rigueur militaire. Désireux d’avoir de bons résultats pour leurs ” enfants “, les enseignants et même les parents sont prêts à tout. Aujourd’hui, même les mises en garde officielles ne leur font plus peur. Pour aggraver la situation, depuis 2006, les directeurs d’écoles primaires vivent sous la menace  d’un arrêté qui fait planer sur leurs têtes des risques de limogeage au cas où ils n’atteindraient pas un seuil minimal de réussite de 20% pour leurs élèves. Résultat, c’est la course à plus de tripatouillage et de triche dans les centres d’examen, parce que tout le monde est conscient que le respect absolu des normes prescrites précipitera l’école béninoise vers des échecs massifs.  Le mot d’ordre est alors à la souplesse la plus ample qui permet d’obtenir les taux d’admission voulus. Mais la triche ne s’arrête pas qu’à ce niveau. Les barèmes arrangés au cours de la phase de correction des copies ainsi que les douces pressions opérées sur les correcteurs achèvent de biaiser les résultats du CEP. Et que se passe-t-il ?

Il se passe que cet examen est devenu une simple formalité. Seul les plus médiocres y échouent. Les pauvres    enfants qui n’ont rien demandé vont au collège, minés par des tares irréparables. Car l’Approche Par Compétence (APC), présentée comme la solution des maux du système éducatif béninois, est elle-même porteuse de maux innombrables. Elle est une plaie béante sur la conscience nationale qui voit mourir des milliers de jeunes intelligences. L’APC fait ainsi passer les enfants en classe supérieure en jouant sur un sentimentalisme pédagogique inopportun et dangereux.  Les voilà qui arpentent les allées des collèges, alors que dans leur grande majorité, ils ne savent pas faire de petits calculs, ne peuvent pas faire une seule phrase correcte et sont incapables de lire ou d’écrire. Pour les enseignants des collèges, notamment ceux qui tiennent les classes de sixième, c’est un calvaire. Résultats, presque tous les enseignants fuient les sixièmes et se réfugient dans des classes moins douloureuses.  Et pourtant, il n’y a pas si longtemps, ce sont seulement les meilleurs enseignants, les plus expérimentés et les plus compétents qui étaient concentrés dans ces classes capitales en vue d’assurer un bon pli aux nouveaux collégiens. Aujourd’hui, la plupart considèrent les classes de sixième comme des entités pénitentielles que les censeurs leur octroient pour se venger d’une querelle ou d’une inconduite de leur part. Ce sont les jeunes enseignants, ceux qui n’ont pas de statut qui y séjournent à grand peine, conscients d’avoir été envoyés en enfer.

Que faut-il attendre alors d’autre que la fabrication accélérée de la médiocrité pour les années à venir ? Je reste alors convaincu qu’en laissant évoluer la gangrène actuelle, c’est tout le corps social qui sera atteint par la falsification du CEP devenu un examen bidon.

 Olivier ALLOCHEME

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