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Le triomphe de la vérité

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Edito: Face aux défis de l’endettement


Il y a eu une passe d’armes inhabituelle la semaine dernière, entre le président de la Banque mondiale, David Malpass, et celui de la Banque africaine de développement (BAD). Le premier a nommément cité la BAD, l’accusant d’être parmi les institutions multilatérales de développement, qui ont tendance selon lui à prêter trop rapidement aux pays africains. Bien entendu, la réplique de la BAD ne s’est pas faite attendre, l’institution déclarant, chiffres à l’appui, que la Banque Mondiale qui accuse les autres devrait balayer devant sa propre porte puisqu’elle prête à l’Afrique plus que la BAD elle-même.

Mais le vrai problème qui se pose n’est pas entre la BAD et la Banque Mondiale. Lorsque certaines institutions internationales soutiennent que l’Afrique est surendettée, je me demande toujours si elles regardent les chiffres. En l’occurrence, si elles regardent l’endettement des pays de l’OCDE par exemple avant de parler de l’Afrique. A l’exception de quatre pays (le Cap-Vert, Djibouti, le Congo et le Mozambique), tous les autres pays africains ont un ratio dette / PIB de 60% en moyenne. Au Bénin par exemple, à fin décembre 2019, l’encours de la dette publique rapporté au PIB s’établirait à 41,2% contre 41,0% en 2018. Un pays comme la France a atteint 100% depuis 2018, le Japon et la Chine ayant quant à eux dépassé les 150% depuis longtemps.
De fait, le vrai problème se trouve au niveau des dépenses d’intérêt. Comme l’a dénoncé Patrice Talon début décembre 2019 à Dakar, les taux d’intérêt appliqués à nos pays sont exorbitants. Les gouvernements africains paient des intérêts de 5% à 16% sur les obligations d’État à 10 ans, contre des taux proches de zéro à négatifs en Europe et en Amérique. En moyenne, le remboursement des intérêts pèse lourd dans les budgets sur le continent. Les pays africains sont obligés d’accepter des courbes de rendement élevé dans leurs offres publiques initiales d’Eurobond, sur des échéances d’au maximum 10-15 ans.
En clair, les marchés financiers nous pénalisent sciemment (j’allais dire délibérément), en utilisant les agences de notation mal informées sur les réalités du continent. Ces agences donnent du continent l’image d’un champ de guerre perpétuelle, de crises incessantes et d’instabilité chronique. Sur le marché financier international, les pays africains sont ainsi desservis par une contre-publicité officielle utilisée pour noter la fiabilité des emprunts qu’ils sollicitent.

Tous les pays du monde s’endettent. Certains, plus que d’autres. Les pays africains, les chiffres le montrent à suffisance, sont loin d’être les plus endettés de la planète. C’est pourtant eux qui paient les taux d’intérêt les plus élevés.

Au demeurant, dans la méthodologie de crédit souverain des trois grandes agences de notation, la croissance économique constitue un facteur décisif. Il existe une forte corrélation positive entre la force économique et la solvabilité. Mais en Afrique, la forte croissance économique ne s’est pas traduite par de meilleures notations souveraines. Malgré une croissance économique positive constante de 3,6% en moyenne dans 32 États africains notés, les données montrent que le nombre de déclassements et de perspectives négatives est presque le double de celui des mises à niveau et des perspectives positives. Cela implique que les pays africains sont maintenant moins bien lotis qu’auparavant. Les progrès importants réalisés par le continent en matière de gouvernance, de croissance économique et de développement humain au cours des dernières années, sont oubliés lors des notations.

A titre d’exemple, Patrice Talon a cité en décembre le cas du Sénégal, l’un des pays les plus stables d’Afrique, puisqu’il a connu trois transitions politiques pacifiques depuis son indépendance en 1960. Le Sénégal a maintenu une croissance économique moyenne de 6% au cours des 10 dernières années. Pourtant, il reste toujours dans le statut de pays indésirable, noté à 5 sur une échelle de 7 où un pays comme le Bénin est à 6.

Face à cette injustice flagrante, il ne faut pas totalement évacuer la responsabilité de nos Etats. Par exemple, dans un rapport rendu public cette semaine, la Banque Mondiale a révélé qu’environ 7,5% des montants qu’elle prête aux pays pauvres, atterrissent dans les paradis fiscaux comme la Suisse et le Luxembourg qui protègent le secret bancaire. Il y a donc une persistance des mécanismes de détournement des prêts. A côté de cela, les Etats doivent solliciter les marchés financiers sur des projets productifs. Mais ils doivent surtout agir pour que les agences de notation aient un regard beaucoup plus objectif sur le continent. Mais, en fin de compte, il ne faut pas se présenter en mendiant sur le marché financier. Négocier des taux d’intérêt compétitifs et n’accepter que des offres favorables, voilà un recours qui peut nous faire sortir de l’ornière.

Par Olivier ALLOCHEME

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