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Le triomphe de la vérité

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Edito: La fabrique de dictature


J’étais encore enfant lorsque la Zanu de Robert Mugabé a conquis le pouvoir au Zimbabwe en 1979. Après une longue guerre qui a duré une quinzaine d’années, de 1964 à 1979, Robert Mugabé et ses combattants apparaissaient dans toute l’Afrique comme des héros. Nous les avions célébrés, ainsi que Kwamé N’Krumah, Julius Nyerere ou encore Sékou Touré, comme de grands leaders, ceux qui nous faisaient penser que l’Afrique était un continent enfin libéré de la tyrannie coloniale.
Ce week-end, Robert Mugabé, décédé le 06 septembre 2019, a reçu les derniers hommages dus à son rang. Mais c’était dans un stade d’Harare presque vide. Pour ceux qui ont connu les débuts de ce héros de la guerre, c’est un contraste pathétique, suite logique de son éviction du pouvoir fin 2017. Il avait fini par devenir un monstre pour son propre peuple. Aujourd’hui, le Zimbabwe est un modèle de faillite enseigné dans les facs d’économie. L’hyperinflation entretient la misère au sein d’une population qui ne pense plus qu’à fuir cet enfer. Pour ne rien arranger, les sanctions économiques administrées par l’Union Européenne et les Etats-Unis ont réduit le pays à un état de délabrement à peine imaginable. Mais pour en arriver là, il a fallu la lourde main du colonisateur britannique qui n’a jamais accepté la perte de l’ex-Rhodésie.
Pour ceux qui l’ont peut-être oublié, le Zimbabwe fut une colonie de peuplement, c’est-à-dire que les Britanniques qui y ont migré en masse au XIXème siècle pour fuir les guerres et la famine chez eux, s’y sont installés pour durer. Ils ont occupé les vastes et riches terres cultivables et n’ont rien voulu laisser aux Noirs, malgré la fin de la guerre de libération. Il est vrai que la production agricole issue de cette colonisation foncière était l’une des plus abondantes d’Afrique. Mais derrière ces résultats, se cache la réalité : 6% de la population, c’est-à-dire les Blancs, contrôlent plus de 70% des terres cultivables, des terres arrachées pendant la colonisation. C’est eux qui tiennent l’économie.
La vérité de la politique, c’est que celui qui détient le pouvoir économique, détient le pouvoir politique. Lorsque dans les années 1980, l’opposition tente un soulèvement populaire dans le Matabeleland, le pouvoir nouvellement installé n’a qu’un instinct. Il soupçonne la minorité blanche d’être derrière cette action et entreprend une violente répression qui fait près de 30.000 morts. Le Zimbabwe fut à l’époque le seul pays d’Afrique Australe à n’avoir pas connu une guerre civile, du fait de cette répression qui a anéanti dans l’œuf les forces de l’opposition. Le pouvoir de Mugabé glisse alors vers la dictature implacable qu’on a connue. L’ancienne puissance colonisatrice, la Grande Bretagne entreprend une œuvre de sabotage que les historiens commencent à peine à documenter.
Car, contrairement à Nelson Mandela dans une Afrique du Sud dont la minorité blanche détient la réalité du pouvoir économique, Mugabé n’a jamais accepté l’injustice foncière. Il décide d’exproprier les Blancs, en redistribuant leurs terres aux vétérans de la guerre ou aux pontifes de son régime. Mais ceux-ci, soit n’ont pas les moyens financiers pour exploiter les terres agricoles, soit n’ont pas l’expertise nécessaire à cette fin. L’économie zimbabwéenne basée sur l’agriculture, s’effondre. Le gouvernement britannique, qui a toujours soutenu la minorité blanche ainsi que l’opposition, fabrique des faux billets qui inondent le marché zimbabwéen. Exactement comme en Guinée où la France a utilisé la même technique pour se venger de Sékou Touré. Le pays doit faire face à une hyperinflation d’autant plus incontrôlable que Harare décide lui-même, face à la crise de liquidité, de faire tourner sa planche à billets. Il n’y a rien de pire pour une monnaie. Le dollar zimbabwéen était si faible qu’il fallait un panier de billets pour payer une baguette de pain.
Le schéma est classique. En Afrique, les dirigeants qui parviennent au pouvoir, parfois au risque de leurs vies, doivent généralement affronter des oppositions financées et appuyées par les anciennes métropoles ainsi que les multinationales qui veulent contrôler nos économies. Presque toujours, le virage autocratique s’opère lorsque le détenteur du pouvoir décide de répondre à cette complicité par un recours à la violence pour faire taire ceux qu’il considère comme des apatrides.
Pour une frange de l’intelligentsia africaine, nourrie de théorie blanche, Mugabé fut un tyran qui ne mérite aucun respect. Mais pour l’autre frange, il est simplement un héros qui a succombé aux manœuvres déstabilisatrices de l’ex-métropole.

Par Olivier ALLOCHEME

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