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Le triomphe de la vérité

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Edito: Justice manipulée


Il y a treize ans mourait le juge Séverin Codjo Coovi. Le corps du magistrat a été retrouvé dans la malle arrière de son véhicule de fonction le 07 novembre 2005, lançant du coup l’une des procédures judiciaires les plus rocambolesques de notre pays. Sauvagement assassiné, le magistrat a été mutilé. Quelles sont les raisons de ce meurtre odieux ? Qui en sont les commanditaires ? Treize ans après, lorsque vous observez bien, vous remarquez que les magistrats eux-mêmes abordent rarement le sujet. La procédure mise en branle pour connaître de cette affaire, a tâtonné dix ans durant, avant qu’un verdict ne tombe. Seul le cuisinier du juge, Clément Adétona, a été reconnu coupable et condamné à la réclusion à perpétuité pour complicité d’assassinat. Mais complicité avec et au service de qui ? Personne ne le saura jamais.
En 2016, mon confrère Claude Urbain Plagbéto, témoin de cette procédure longue et labyrinthique, publie un ouvrage d’investigation sur le dossier. Il s’agit de L’Affaire Coovi : Chronique d’un procès au goût d’inachevé, publié aux éditions Manitou. Et l’auteur conclut que tout a été mis en œuvre pour que jamais la vérité n’éclate. « L’envergure de l’affaire Coovi, comme le verra le lecteur, ne tient pas seulement de la nature de l’infraction et de la qualité de la victime. Elle tient surtout de ses ramifications dans les sphères politique, économique et judiciaire où l’habitude du mensonge est la première règle », écrit-il. Le lecteur y découvre comment les magistrats béninois se sont révélés incapables de nous dire qui et pourquoi l’un de leurs collègues a pu être assassiné et dépecé. Le système mis en place a mélangé manipulations, entorses à la procédure légale, mensonges, pour finalement déboucher sur un verdict honteux. Je n’ose pas imaginer le désarroi de la famille du juge.
L’affaiblissement de la justice en est arrivé à un point tel que l’Union Nationale des Magistrats du Bénin (UNAMAB) a été réduite à son ombre. Et pour cause, ce syndicat des magistrats s’est fourvoyé dans des actions aux relents politiques, notamment à propos de la révision de la constitution, en se mettant l’exécutif à dos. Ce fut une tragique erreur. Le droit de grève des magistrats a ainsi été supprimé puis reconnu pour une dizaine de jours par an. Et l’actuel président du syndicat, Marc-Robert Dadaglo de reconnaître la semaine dernière, lors d’une rencontre d’échanges avec les médias : « Pensez-vous que si l’Unamab lance une grève aujourd’hui les gens vont obtempérer? Non. »
Une justice efficace et aimée du peuple, aura toujours raison des pressions des pouvoirs politiques, quels qu’ils puissent être. Mais lorsqu’elle se met au service d’intérêts politiques, il y a lieu de s’inquiéter. En ce moment, il n’y a aucune garantie d’équité pour qui que ce soit. Ceux qui rendent justice, sont des hommes et des femmes dont les cheveux sont peut-être dans le ciel du droit, mais leurs pieds sont solidement implantés dans le sol de la société où ils vivent. La justice qui s’acharne contre les opposants aujourd’hui, se retournera contre les ex-mouvanciers aussi un de ces jours, lorsqu’ils ne seront plus dans les sérails du pouvoir. C’est dire qu’une justice instrumentalisée est une menace, aussi bien pour la mouvance que pour l’opposition. Ceux qui se réjouissent de ce disfonctionnement ont tort : tôt ou tard, si les juges sont vraiment à la solde du pouvoir, ils ne vous rateront pas.
Suite au verdict du procès Atao hier mardi, l’un de mes confrères, le sulfureux Aboubakar Takou, a pu écrire ceci sur sa page Facebook : « C’est pourquoi il aurait fallu des hommes de foi pour adoucir le cœur du chef afin que la réalité de la repentance pèse dans la balance au profit du député Atao. 05 ans d’emprisonnement et 03 milliards à payer, c’est trop lourd et le juge n’a rendu aucun service à l’aura du premier magistrat. » Lisons entre les lignes : c’est donc Talon qui, fâché, a fait prendre une décision par le juge Azo pour condamner le député. Cette compréhension est celle de l’homme ordinaire : la justice est aux mains du pouvoir. Elle fait ce que Talon veut.
Je persiste à croire que cette perception est une menace pour ceux qui nous gouvernent aujourd’hui. Un jour, même les juges voudront se venger. Non, ce que tous nous avons à faire, c’est de travailler à renforcer l’indépendance des juges. Sinon, personne n’échappera aux conséquences dé l’affaissement de la justice.

Par Olivier ALLOCHEME

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