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Le triomphe de la vérité

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Entretien avec Euloge Béo Aguiar dit ‘’Masta Cool’’: « L’artiste est un promoteur culturel et non le culte »


Masta coolEuloge Béo Aguiar alias ‘’Masta Cool’’, un des vétérans du théâtre béninois fait parler son expérience au sujet de la situation précaire des artistes. Leur disparition en cascade devient de plus en plus inquiétante.La journée du 27 mars consacrée à la célébration de l’art dramatique est l’occasion saisie par le journal L’Evénement précis pour faire la lumière, avec son invité, sur le sort réservé, au Bénin, aux acteurs du monde de la culture.

L’Evénement Précis : Que représente pour vous le théâtre?

 

Euloge Béo Aguiar dit Masta Cool:Pour moi le théâtre, c’est la vie. C’est jouer la vie à nouveau. Prendre des extraits de la vie et les reprendre tout simplement dans le but de divertir, de purifier ou de faire voyager. C’est montrer au public d’autres choses qu’il pouvait savoir. Je dirai tout simplement que le théâtre c’est la vie et l’autre côté de la vie, donc on a la scène et les coulisses de la vie.

 

Est-ce que c’est tout le monde qui est habilité à pratiquer l’art dramatique ?

Non, pas du tout. Il faut, comme je le disais, tantôt, être initié pour faire du théâtre. N’importe qui ne peut pas se lever aujourd’hui et dire qu’il est artiste, qu’il est réalisateur, cadreur etc. Il faut apprendre le b.a.-ba de ce métier qui a ses règles.Il faut s’approcher. S’il n’y a pas des écoles appropriées ici au Bénin, il faut au moins se rapprocher des aînés pour voir ce qui se passe. Parce qu’il y a des erreurs qui ne sont pas permises dans l’activité théâtrale. Il y a des choses qu’on peut éviter et des choses qu’on peut parfaire.

 

Et si nous parlons de ce qu’on peut éviter, nous pouvons citer quoi par exemple ?

Il faut déjà éviter d’être un contre-exemple dans une société où il y a des normes, où l’artiste est attendu pour être un éducateur, un éveilleur de conscience, par exemple.L’artiste est attendu pour faire la promotion de la culture de son pays. En dehors de ça, il y a plein d’autres choses. Donc, quand l’artiste ne joue pas ce rôle dans la société, il est complètement un contre-exemple. Et de ce fait, on pourrait penser que les artistes sont des cas.

 

Par rapport à ce que vous dites, on peut donc comprendre que l’artiste est appelé à promouvoir l’idéal, à commencer par la pratique de son art.

Oui, l’artiste est appelé à promouvoir l’idéal.C’est quelqu’un qui dit ‘’voici ce que peut être la perfection’’. Et la perfection n’étant pas de ce monde, la personne tenterait d’aller vers cette perfection à partir de l’œuvre artistique.Mais, il faut absolument direqu’en ce qui concerne le théâtre, qui utilise les matériaux aussi précieux que le corps humain, si le comédien, parfois frustre les gens ou donne de la joie, c’est tout simplement parce qu’il utilise les matériaux les plus précieux en l’humanité.

 

Tout à l’heure, vous étiez en train de dire que tout le monde n’est pas habilité à accéder à cet art. Cela voudra-t-il dire que c’est un art qui a un côté sacré qui forcément a besoin d’initiation ?

En toute chose, il y a le sacré qu’il faut respecter. Vous ne pouvez pas être, par exemple au Bénin, en train de travailler dans le fer ignorant les divinités  qui sont liées à cette matière. Même la couturière qui doit aller sur sa machine pour coudre, sait ce qu’elle a à dire ou faire avant de démarrer son travail par rapport à cette entité-là.Ou bien, vous ne pouvez pas jurer n’importe comment la divinité Ogou(dieu du fer) alors que vous savez que vous êtes un conducteur d’engin lourd. Vous allez connaitre tout à l’heure des dégâts. Qu’on le veuille ou non, c’est ancré dans notre psychisme et plus loin dans notre ADN, de sorte qu’on vit avec nos réalités culturelles dont on ne peut pas se départir.A partir de cet instant, tous travaux exercés ici-bas doivent pouvoir tenir compte desparamètres du sacré.Et moi, je dis qu’au théâtre je suis profondément dans le sacré parce qu’on va dire, faire et faire voir des choses qui ne sont pas gratuites.

 

D’après votre explication, est-ce qu’on peut, tout de même, penser qu’il est permis au comédien d’interpréter tous les rôles et de dire tout ce que bon lui semble dans la pratique de son art ?

Il peut tout dire s’il prend les précautions qu’il faut avant d’entamer. Rien n’est interdit. La vie est large, tout est là. Mais lui-même doit se donner ses limites, je dirai, sa propre censure.C’est un peu comme l’adage qui dit que «  le monde est bien grand mais a un couvercle ». Il faut faire attention. Tout est là, vous êtes libre de faire tout ce que vous voulez. Mais, il vous revient encore de dire, ça je ne peux pas le faire, ça je ne peux pas le dire.Par exemple, dénuder une femme sur une scène, ailleurs, ça peut se faire, mais ici avec nos réalités, vous ne pouvez pas mettre une femme nue sur une scène parce que vous pouvez faire tout ce que vous voulez, parce que vous êtes un grand metteur en scène. Vous ne pouvez pas. Je vais vous raconter une petite histoire qui s’est déroulé  avec un réalisateur de l’Ortbdans la région deSahouè. Il était allé tourner un film documentaire et il veut avoir un serpent qui devrait rentrer dans une jarre par le biais d’une chanson. Voyez-vous, on ne peut pas programmer ça. Donc l’équipe est partie de Cotonou avec un serpent. Mais, arrivée là bas, dès qu’ils ont entonné la chanson, le serpent a refusé d’entrer dans la jarre. Et ils ont forcé. Par finir, deux autres serpents sont sortis de la jarre et ont bouffé le serpent qu’ils ont amené de Cotonou. Ce que je sais est que ce réalisateur n’est plus vivant aujourd’hui. Il a été gravement malade juste après une scène comme celle-là. Vous voyez, c’est un réalisateur qui n’est pas forcément un artiste. Même s’il n’était pas initié, il ne peut pas ignorer les paramètres de ce qu’il peut faire et de ce qu’il ne peut pas faire. Quand vous êtes en train de produire, vous devrez faire attention à ce que vous faites. Je dis toujours que l’artiste est un promoteur culturel et non un promoteur cultuel.

 

Donc, ça fait partir alors des frontières.

Oui, ça fait partir des frontières que chacun devrait se donner. Chacun doit se donner ces limites. Vous avez suivi ici,dans ce pays,un feuilleton à succès, AZIZA. Les gens pouvaient se dire ça ‘’je ne peux pas’’.Il suffit de prendre du recul pour visualiser à nouveau cette fiction et vous allez voir tous les dégâts.On a encore perdu l’autre semaine un acteur de cinéma.

 

Quel est son nom ?

Gbèdossou, il est décédé. Quelqu’un évoquait tout à l’heure le cas de Jimmy qui, quelques jours avant sa mort, a joué un mort dans un cercueil. Voyez-vous et il est mort déjà. Il y a des chosesavec lesquelles il ne faut pas s’amuser. Si vous prenez le spectacle ‘’Imonlè’’ de Ousmane Alédji, il y a des comédiens qui sont partis déjà. Ça doit nous interpeler sur ce que nous faisons. C’est à nous même de nous donner des frontières.

 

Donc,c’est uniquement le théâtre rituel qui est totalement sacré et interdit à un certain nombre de personne.

Le théâtre, même si ce n’est pas rituel, même si vous faites le théâtre tout simplement sans faire référence aux réalités de votre culture, de votre pays,ça vous suit parce que ce sont des entités que vous réveillez et qui vont chercher à intégrer le corps de l’individu et à le remplacer.

 

Donc, il est normal,qu’après avoir joué des rôles tels que le rôle de fou et autre, par exemple, d’aller faire des sacrifices ?

Il ne s’agit pas des sacrifices.Il faut se départir de ce personnage-là. Il faut le renvoyer dans son monde parce que vous avez utilisé une clé et ouvert une porte.

 

En quoi faisant, par exemple ?

Je ne peux pas le dire comme ça. C’est une initiation, il faut se faire former. Il faut venir à l’école. Sinon, c’est trop facile. Tout le monde pourra se mettre à le faire et ça va également tomber dans le Zéro. Donc, il faut se faire former. Il faut se faire initier pour savoir ce qu’il y a lieu de faire. On va même vous dire, si vous jouez, voilà ce qu’on amène sur la scène. On ne va pas sur une scène comme ça. Il y a des choses.  J’en profite pour dire‘’bonne fête de théâtre’’ à tous les hommes de théâtre du Bénin, à tous ces hommes et femmes qui se battent aujourd’hui pour le théâtre.Une pensée spéciale à tous mes amis comédiens de Centrafrique. Je pense à Modeste Goby et tous les autres. Je leur souhaite beaucoup de paix et de quiétude à Bangui.

Entretien réalisé par Teddy GANDIGBE

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