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Le triomphe de la vérité

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Entrevue avec l’historien Pierre Mêtinhoué, Maître Assistant des universités à l’UAC : « Le terme «Père de l’indépendance» est un abus de langage »


En 1958, les territoires français d’Afrique noire ont refusé l’indépendance, à l’exception de la Guinée. Pierre Mêtinhoué estime alors que le terme de Père de l’indépendance n’est pas très approprié pour parler du Président Hubert Maga. Pour lui, 50 ans après l’indépendance des pays africains,  la coopération franco-africaine mérite d’être repensée en profondeur. 

 L’Evénement Précis: Quels ont été les enjeux du référendum constitutionnel de 1958 ?

 Pierre Mêtinhoué: Le référendum constitutionnel du 28 septembre 1958 a été initié et organisé par le Gouvernement français dirigé à l’époque par le Général de Gaulle. Je rappelle que de Gaulle démissionna de la présidence du Gouvernement provisoire le 20 janvier 1946. Voulant pour la France un pouvoir exécutif fort et estimant que la Constitution en cours d’élaboration ne lui donnait pas satisfaction, il préféra se retirer chez lui et commença la rédaction de ses mémoires. A la faveur de l’impasse algérienne, il fut rappelé au pouvoir au mois de mai 1958. Ayant reçu les pleins pouvoirs de l’Assemblée, il fit rédiger une nouvelle Constitution  qui fut soumise aux Français et aux ressortissants des territoires de la France d’Outre-mer le 28 septembre 1958. Le titre XII de la nouvelle Constitution  intitulé « De la Communauté » intéressait particulièrement les Africains. Adopter la Constitution signifiait devenir membre de la Communauté. La rejeter voulait dire refuser d’entrer dans la Communauté et donc devenir immédiatement indépendant.

 Pourquoi les Dahoméens avaient-ils voté oui malgré l’indépendance qui leur avait été offerte ?

A mon avis, les Dahoméens ont majoritairement voté oui au référendum du 28 septembre 1958 parce qu’ils ont eu peur  de ne pouvoir faire face aux charges de l’indépendance et cela est profondément regrettable. Au cours de la campagne électorale, des leaders politiques ont pu dire aux populations que les Africains ne sachant même pas fabriquer des aiguilles devraient renoncer à toute prétention à l’indépendance, au moins en cette année 1958. D’autres se sont appuyés sur l’article 86 de la Constitution pour convaincre les électeurs de voter oui au référendum, car cet article stipule, en résumé,  que tout Etat membre de la Communauté peut, s’il le désire, devenir indépendant. Il cesse de ce fait d’appartenir à la Communauté.

 Pendant que l’indépendance était offerte aux Dahoméens qui ont refusé, les Algériens faisaient déjà la guerre à la France pour devenir indépendants.

Il est difficile de comparer l’histoire de l’indépendance de l’Algérie à celle de nos pays. D’abord parce que la colonisation de l’Algérie par la France est plus ancienne et d’une autre nature que celle du Dahomey. De toutes les façons, la guerre d’Algérie a commencé à la fin du mois d’Octobre 1954. Les Français tenaient à ce pays comme à une partie de leur propre territoire pour différentes raisons qu’il serait superflu de développer ici. Retenons qu’en septembre 1958,  le Front de libération nationale constitua au Caire, un Gouvernement Provisoire de la République algérienne (GPRA) avec lequel le général de Gaulle accepta de négocier malgré l’opposition de la majorité des Français d’Algérie. Finalement, après plusieurs épisodes sur lesquels je ne reviens pas, pour faire court, le gouvernement français signa avec le GPRA les accords d’Evian le 18 mars 1962. Ces accords établissaient le cessez-le-feu le 19 mars et reconnaissaient la souveraineté de l’Etat algérien  sur les départements de l’Algérie et du Sahara.   

 Qui sont ceux qui ont appelé à voter pour le non ?

Ceux qui ont appelé à voter pour le non, c’est-à-dire,  pour l’indépendance immédiate, n’étaient pas très nombreux. On comptait dans leurs rangs des étudiants, des syndicalistes et quelques rares responsables politiques, notamment ceux du  Parti du Regroupement Africain (PRA). L’un des rares survivants s’appelle Emile–Derlin Zinsou, ancien Président de la République du Dahomey. J’ajouterai quelques personnalités religieuses dont notamment un prêtre, l’abbé Robert Sastre devenu plus tard Monseigneur Sastre, Evêque de Lokossa.

 Même au sein du PRA constitué à Dakar sous la houlette de Senghor, il y a eu des contradictions. Certains ont appelé à voter oui, d’autres ont appelé à voter non.

Je ne serai pas aussi formel que vous, mais disons que l’unanimité ne s’est pas faite autour du non. Certains de nos aînés avaient l’habitude de citer la phrase de Senghor (je ne l’ai pas lue moi-même de la plume de Senghor) : « l’indépendance immédiate ne signifie pas l’indépendance dans l’immédiat ». Ceux qui avaient fait campagne pour le non, ont été finalement submergés par leurs compatriotes déterminés à voter oui.

 Que penser alors du vocable « Père de l’indépendance » appliqué à Hubert Maga ?

Si l’on entend par « Père de l’indépendance » celui qui a officiellement  proclamé l’indépendance dans la nuit du 31 juillet au 1er août 1960, alors Hubert Maga était le  Père de l’indépendance. Je voudrais rappeler que le 22 mai 1959, les députés à l’Assemblée nationale, après avoir constitué le bureau de l’Assemblée  au mois d’Avril, ont promu Maga au poste de premier-ministre. C’est donc en tant que premier-ministre du Dahomey que dans la nuit du 31 juillet au 1er août 1960, il a proclamé l’indépendance. Mais si l’on entend par « Père de l’Indépendance » celui qui s’est battu et qui a lutté pour que l’indépendance advienne, Maga n’est pas le Père de l’indépendance du Dahomey. L’indépendance des territoires d’Afrique Noire a une histoire qui n’est pas celle d’un homme ou de quelques hommes. C’est un mouvement d’ensemble qui a propulsé les territoires anciennement sous domination française au rang d’Etats autonomes.  Dans la marche vers l’indépendance, il faut tenir compte de nombreux événements extérieurs dont, par exemple, la conférence des pars non-alignés à Bandoeng en 1955.

 Comment appréhendez-vous alors ce vocable de « Père de l’indépendance » utilisé dans  des territoires d’Afrique Noire où peu de gens étaient acquis à la cause de l’indépendance ?

Je crois que c’est un abus de langage. Parce que vous rencontrerez peu d’historiens dans nos pays qui accepteraient ce terme, vu les conditions dans lesquelles l’indépendance a été acquise. Le  langage courant le dit, mais il ne recouvre pas la réalité telle qu’elle  s’est passée.

 Est-ce que le référendum constitutionnel de 1958 n’a pas été quelque part le terreau du néocolonialisme français ?

On peut le dire, encore qu’à mon avis avant 1958 et après 1958, on ne peut pas prétendre que le colonialisme était terminé et qu’on rentrait dans une nouvelle ère. Je pense que c’est le même mouvement qui, commencé dès la prise en charge des anciens royaumes   par les Français, a continué. Dès que Béhanzin a été vaincu et que l’ancien royaume du Danhomè est devenu une entité gérée par la France, nous sommes entrés dans l’ère coloniale. 1958 n’en marque pas la fin. On nous a donné l’occasion de faire une remise en cause, et nous avons refusé. Nous sommes restés dans la logique de la colonisation. 1958 marque donc une étape dans notre cheminement vers l’autonomie, la prise en mains de notre destin, mais pas la fin de notre dépendance.

Est-ce qu’on peut imputer à la France la responsabilité de l’instabilité chronique que le pays a connue durant les douze premières années de son indépendance ?

Ma réponse est non. Certes, la France n’est pas restée indifférente à tout cela. Mais si vous prenez chacun des coups d’Etat, que ce soit en octobre 1963, en novembre-décembre 1965, et tous les autres, il y a toujours un mécontentement qui est exploité par des militaires. Certainement, la France observe de très près notre pays et influence le cours des événements d’une façon ou d’une autre, en veillant sur ses propres intérêts, bien entendu.  Je ne suis donc pas d’accord pour que tous ces coups d’Etat soient imputés à la France.  Notre propre responsabilité de citoyen est fortement engagée.

Qu’est-ce qui explique alors cette exception dahoméenne puisque la France est intervenue un peu partout dans les territoires relevant de son « pré-carré » ?

Le cas dahoméen n’est pas unique. Les coups d’Etat ont été assez réguliers dans  plusieurs pays africains anciennement colonisés par la France.  Si je prends le cas du Togo qui a été sous mandat français confié par la Société des Nations, c’est dès janvier 1963 qu’il y a eu coup d’Etat.  Si vous regardez également l’histoire de l’ensemble du continent africain, chaque année il y avait coup d’Etat quelque part. C’est probablement notre rapport au pouvoir politique qui n’était pas suffisamment sain et qui a fait que personne n’était jamais content des dirigeants tant qu’eux-mêmes n’étaient pas aux affaires. Je ne suis donc pas d’accord pour que l’on dise que si tout ceci s’est passé, c’est parce que la France en avait décidé ainsi.

 Comment analysez-vous alors la coopération franco-béninoise depuis 1960 ? Y a-t-il eu permanence ou rupture ?

Il n’y a pas eu rupture. Et si nous voulons montrer notre capacité à être indépendants, nous devrions maintenant  opérer une certaine rupture. Les premiers accords de coopération ont été signés entre la France et les quatre pays du Conseil de l’Entente (la Côte-d’Ivoire, le Niger, la Haute-Volta et le Dahomey). Ces accords de coopérations s’intéressaient à plusieurs domaines dont la monnaie, la diplomatie, la défense et l’enseignement supérieur. La France promettait d’aider nos différents pays à créer des instituts d’enseignement supérieur et à nous aider à les faire fonctionner en nous envoyant des assistants techniques. Jusqu’à ce jour, il y a encore des domaines où nous sommes entièrement dépendants de la France. Je rappelle que notre monnaie, le CFA, doit son existence à la France puisque c’est une monnaie qui était garantie hier par le franc français et aujourd’hui par l’Euro par l’intermédiaire de la France. Cela devrait nous amener à réfléchir sérieusement et à prendre de nouvelles options au moins dans quelques domaines. Je n’ignore pas qu’en ce qui concerne la monnaie, l’Afrique de l’Ouest a entamé une démarche collective qui est, me semble-t-il, prometteuse.

Cela est-il possible, quand on sait que le nationalisme s’est éteint dans notre pays ?

Je ne crois pas que le nationalisme se soit éteint. Tous les Béninois ne sont pas antinationalistes ou désintéressés par rapport à la nation.  Qu’il y  ait eu par le passé quelques grandes figures qui ont accepté de faire des sacrifices que l’on imagine difficilement aujourd’hui, je suis d’accord. Des personnalités comme Louis Hounkanrin, Marc Tovalu Quenum et beaucoup d’autres se sont battues pour la dignité du colonisé que nous étions. Ce combat a pris d’autres formes  dans le temps et a  conduit à l’indépendance de notre pays en 1960. De même, il y a aujourd’hui des hommes et des femmes qui, passionnés par notre devenir commun, se battent afin que le pays soit mieux géré, qu’il y ait plus de bonheur et pour que ce bonheur soit partagé. Il est vrai que si nous étions tous de vrais patriotes, le Bénin se porterait mille fois mieux qu’il ne se porte aujourd’hui. Mais, personne ne naît patriote. On le devient. On apprend à devenir patriote. Alors, travaillons, chacun à sa manière, à mettre au monde des patriotes.

 Propos recueillis par Olivier ALLOCHEME

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