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Le triomphe de la vérité

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Entretien avec Vicentia Boco: « C’est dommage que les questions de développement passent en second plan »


Vicencia BocoAprès le départ du gouvernement du Professeur Vicentia Boco, beaucoup de béninois s’interrogent sur son actuel point de chute et son présent regard sur le gouvernement du Dr Boni Yayi. Son mutisme après sa nomination à la tête de la Commission de réflexion sur la mise en place de l’Institut pour la femme a quelque peu accentué les spéculations sur un fossé qui serait créé entre le Chef de l’Etat le Dr Boni Yayi et son ancienne Directrice de campagne. A travers cet entretien, Vicentia Boco lève l’équivoque sur plusieurs dossiers liés à sa personne et jette un regard objectif sur le régime du changement.

L’Evénement Précis: Qu’est devenu actuellement l’ancien ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique après son départ du gouvernement du Dr Boni Yayi ?

Vicentia Boco:  Le ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique a repris ces anciennes activités. Je suis Professeur à l’université d’Abomey Calavi à la faculté des sciences de la santé et Chef service d’Imagerie Médicale du Centre national  hospitalier universitaire de Cotonou (Cnhu). Ce sont deux activités assez prenantes que j’ai retrouvées avec plaisir.

Après votre  départ du ministère, avez-vous un sentiment de soulagement ou de mission inachevée ?
A  dire vrai je pense que ce sont les deux sentiments qui m’animent. D’abord le sentiment de soulagement parce que ce n’était quand même pas une mission facile d’autant plus que dans le secteur de l’éducation, nous avions amorcé une période de  grandes mutations avec la modification des types d’enseignement, des contenus d’enseignement. Il fallait alors préparer les différents acteurs à ces changements. Ce n’était pas une cause gagnée d’avance puisque les enseignants actuels ont été formés dans un autre système. Leur demander de pouvoir reformer les étudiants dans un autre système heurte évidemment certaines susceptibilités. C’était donc des reformes un peu complexes à mettre en œuvre.  Ce n’était d’autant pas si facile que le président Yayi Boni avait mis dans son projet de société d’améliorer les conditions de vie des étudiants et des jeunes. Il s’agit  de l’accès plus facile aux bourses, l’hébergement du maximum d’étudiants, plutôt que des  transports, partenariat avec le secteur privé de l’enseignement supérieur, partenariat avec les entreprises pour que les entreprises puissent participer à la définition des contenus d’enseignement et aussi contribuer au financement de l’enseignement supérieur. C’est autant de réformes que j’avais entamées et qui n’ont pas été facilement comprises et ont été l’objet de beaucoup de remous.  Il faut avouer qu’à cet égard que je suis soulagée de ne plus gérer tous ces conflits.
Par ailleurs, j’ai le sentiment de travail inachevé parce les réformes engagées allaient directement dans l’intérêt des étudiants et des enseignants et sûrement pas dans l’intérêt de ma petite personne. Aujourd’hui je me demande s’il fallait faire le dos rond pour mieux continuer les reformes. Mais cela ne rimerait à rien puisque je n’aurai pas plus de moyens et pas plus de compréhension. Je ne regrette rien  mais ce sentiment de travail inachevé est persistant.

Et si l’expérience était à reprendre, qu’allez-vous corriger ?
Si je devais  reprendre l’expérience aujourd’hui, je commencerai par faire une négociation avec le Chef de l’Etat. Et il va falloir dans la ligne de mes attributions, qu’il m’accorde réellement les moyens de travailler avant d’accepter une nouvelle expérience.  La première condition donc sera de me faire mieux confiance et de me donner les moyens nécessaires à la mission qu’il m’a assignée afin que je puisse mener à bout les reformes que lui-même a initiées parce que en fait, je n’ai pas de vision personnelle pour l’enseignement supérieur. Mon rôle était de mettre en œuvre la vision du Chef de l’Etat.

 Aujourd’hui vous avez changé de rôle en ce qui concerne votre vie publique. Vous êtes à la base d’une Organisation non gouvernementale qui est chaque jour un peu plus active sur le terrain. Est-ce  une nouvelle option ?
Depuis 2006, j’avais commencé à faire de petites actions dans les différentes campagnes sans les formaliser. En 2007 et 2008, j’ai pris la décision d’organiser tout cela dans une ONG. C’est ce que nous avons fait en créant l’ONG ” Développement et Qualité ” dont nous espérons réellement faire un outil au service des populations, des villages, des hameaux et des campagnes.
 En fait aux lendemains des élections présidentielles auxquelles j’ai eu à participer en tant que Directrice de campagne,  j’avais eu l’occasion de visiter beaucoup de régions, beaucoup de coins reculés du Bénin que je ne connaissais pas. Ce qui m’a donné l’opportunité de voir la misère dans laquelle se trouvent les populations et comprendre qu’au fond, que les populations n’ont pas besoin de tant de choses pour une vie meilleure. Ce sont des populations qui sont courageuses, prêtes à travailler pour peu qu’on leur donne un peu de moyens. Ce qui leur manque le plus souvent c’est l’accompagnement, c’est de leur montrer les démarches à faire, les initier à des techniques de rentabilité etc.

Avec un peu de recul après la fonction ministérielle, entant que présidente de l’ONG Qualité et Développement, à quelle place pensez-vous qu’on peut mieux contribuer au développement de son pays ?
Personnellement, je crois que j’ai été mieux auprès de ceux qui sont dans le besoin. Je préfère travailler directement sur le terrain avec les gens. Et si on me demandait de choisir entre travailler auprès des gens et être dans un cabinet,  je préfèrerais honnêtement travailler au quotidien avec les populations.  En travaillant au quotidien avec la population, on a des résultats concrets, des fruits de travail qui peuvent être directement appréciés par les bénéficiaires. C’est concret, c’est pratique et ça rentre directement dans la vie des gens. Pour moi, cela est beaucoup plus gratifiant que d’essayer de faire changer des lourdeurs qui sont très difficiles à modifier.

On vous a souvent vu à l’appui d’autres organisations non gouvernementales. L’Ong Qualité et Développement a-t-elle une ambition plus faîtière ou bien vous menez aussi de façon autonome des  actions concrètes sur le terrain ?
Parfaitement. Nous menons aussi des actions sur le terrain. Mais  comme notre ONG vient de naître, il y en avait plusieurs qui ont sollicité notre management pour l’exécution de certaines de leurs activités. Nous évoluons donc dans une démarche fédérative. Nous avons décidé de rassembler quelques petites ONG de volonté individuelle et d’en faire quelque chose d’un peu plus grand qui sera plus crédible  et qui pourra  fédérer les moyens et les compétences de manière à ce que les populations puissent en bénéficier. Par exemple, il y a une ONG qui est dans le développement durable et qui a souhaité travailler avec nous. Une autre dans l’encadrement des femmes  transformatrices des produits agricoles puis une troisième dans l’encadrement de la scolarité des enfants qui ont souhaité travailler avec nous. De toute façon, l’objectif à terme profitable pour les populations, est la fédération en une seule  ONG.

Au regard de votre passé de Directrice de campagne du candidat Dr Boni Yayi, ne craignez-vous pas  que les activités de votre ONG soient taxées de politiques ?
Bien sûr le risque existe et d’ailleurs nous sommes confrontés. C’est donc une approche pédagogique d’explication que nous donnons à chaque contact avec la communauté. Mais une fois l’équivoque entre nos activités d’organisation non gouvernementale et notre étiquette politique levée, nous avons à faire avec une population qui croit en notre bonne foi et engagée pour la même cause.

Depuis quelques jours vous êtes à la tête d’un Institut pour la femme mis sur pied par le Président de la République. Avez-vous une idée claire de cet organe et de ces objectifs ?
Je tiens avant tout à clarifier l’opinion. Je ne suis pas à la tête de l’Institut mais  je suis à la tête de la Commission de mise en place de l’Institut. Je m’explique. Dans son projet de société le Président Yayi Boni, le candidat Yayi Boni avait annoncé au nombre de ses actions phare, la création d’un Institut dont les objectifs seraient de favoriser l’épanouissement de la femme béninoise. A deux ans de la fin de son mandat, je crois qu’il est  apparu nécessaire que cet Institut prenne corps et forme. Il m’a donc fait l’honneur de me confier la direction du comité qui réfléchit à cet Institut. Ainsi notre tâche est de mettre un contenu à cet Institut. Quelle sera la structure organisationnelle, les attributions, les objectifs, les résultats à attendre de cet Institut, l’enclave institutionnelle, l’organigramme et les moyens ? Dans ce Comité, nous sommes 17 personnes dont 2 superviseurs pour réfléchir à cet institut et faire des propositions au gouvernement. Une fois ces propositions faites, nous avons trois mois pour déposer notre rapport c’est-à-dire que nous devons déposer notre rapport au plus tard le 20 juin. Dès que  nous aurions déposé le rapport qui présente le projet de l’Institut, il appartient au gouvernement de décider de sa mise  en œuvre. Notre souhait est que cet Institut voit rapidement le jour parce que actuellement dans tous les ministères, il y a de petits volets consacrés à la femme et aux enfants et aussi aux hommes mais qui ne sont pas opérationnels simplement parce que dans les ministères, il y a tellement de choses à faire que les questions de genre sont rarement prises en compte. Cet Institut aura l’avantage de regrouper dans un seul système, toute la force, toutes les données pour réaliser ce travail. Ce sera un Institut où il y aura la formation, il y aura une instance de veille, un observatoire. Il s’agira de faire des enquêtes, tenir des statistiques de la situation des femmes  et pouvoir faire des propositions au gouvernement et aux légilasteurs afin que des lois soient prises ou que les lois existantes soient respectées. J’ai souvent l’habitude de dire que dans un foyer aujourd’hui, un seul salaire ne suffit plus. C’est toutes ces propositions que nous allons formaliser et remettre au gouvernement.  Je ne suis donc pas la Présidente de l’Institut, je suis la présidente  de la commission de mise en place de l’Institut. Ce n’est pas la même chose.

Croyez-vous que cet institut peut avoir des impacts réels sur la vie quotidienne des femmes ?
 Je suis convaincue que si nous faisons bien et que si l’exécutif voulait bien prendre en compte nos propositions, la contribution des femmes au développement national peut être formidable. Par exemple actuellement l’Etat s’investit dans les micros finances aux femmes sous la supervision des groupements féminins. Mais le niveau d’instruction des femmes bénéficiaires est tel qu’il est quasiment difficile de leur inculquer certaines notions dans la gestion de ces crédits. Si l’Institut peut veiller à l’efficacité du maintien des filles à l’école, nous aurons dans 5 ans ou dans 10 ans sûrement plus de 10%  ou 20% de plus de filles qui dépasseront le niveau baccalauréat. J’ai encore coutume de dire qu’une couturière qui a le niveau de baccalauréat peut faire des vêtements qui sont dix fois mieux finis.  Alors l’Institut sera la structure faîtière et les ONG du domaine les bras armés sur le terrain. Porté par l’Institut je suis certaine qu’on pourrait avoir  des résultats multipliés par dix ou par vingt par rapport à ce que nous avons aujourd’hui dans ces différents domaines. Je n’ai aucun doute parce cet institut peut apporter beaucoup. 

Croyez-vous à l’opportunité et à l’effectivité de  30% de femmes annoncés par le Chef de l’Etat Boni Yayi dans son prochain gouvernement ? 
 Le président Yayi Boni avait déjà promis 30% de femmes au gouvernement dans la campagne pour son élection. Jusque-là cela n’est pas encore effectif. Comme toutes les femmes, j’espère. Mais il ne suffit pas de mettre les femmes au gouvernement. C’est encore mieux si les femmes sont de décision dans les localités. Il faut mettre les femmes dans les villages, dans les communes ou elles peuvent réellement influer la politique sur le terrain. J’estime que non seulement il faut des femmes au gouvernement mais il faut leur faire confiance et les responsabiliser à la base parce que les décisions qui sont prises dans les instances de décision décentralisées touchent de près les populations et c’est là où les femmes peuvent vraiment faire passer leurs idées.  Je continue à espérer comme beaucoup de femmes qu’il aura 30% de femmes au prochain gouvernement mais des femmes représentatives c’est-à-dire des femmes qui sont capables, pas seulement de belles toilettes  et des grands bijoux mais des femmes qui soient réellement capables d’impulser quelque chose dans le gouvernement.

Le Président que vous aviez contribué à élire en tant directrice de campagne vient de boucler trois ans d’exercice. Quel bilan faites vous de sa gestion ? 

J’ai été même membre de ce gouvernement. J’ai la co-responsabilité du bilan du Chef de l’Etat actuel. Malheureusement aujourd’hui je n’ai pas trop d’emprise sur ce qui se passe.  Je voudrais simplement citer deux cas qui à moi, me paraissent comme primordiaux. La gratuité de l’école primaire est inscrite dans la constitution. L’école est obligatoire et c’est un droit de chaque citoyen béninois donc l’Etat doit normalement permettre à tout enfant béninois d’aller à l’école jusqu’à 16 ans. En concrétisant donc cette disposition, le président Boni Yayi nous rapproche des objectifs de développement de notre Etat en créant les conditions pour relever le niveau général d’instruction de la population. J’en profite pour dire que si des pays comme ceux d’Asie ont pu faire leur révolution économique, c’est justement parce qu’ils ont un niveau d’instruction très élevé de leur population.  La deuxième chose est la Santé. Aujourd’hui l’Etat prend en charge les frais du bloc opératoire et ne prend pas en charge les autres frais complémentaires. C’est une mesure capitale qui a un impact direct sur les foyers au Bénin. Pour un couple dont l’enfant doit naître par césarienne, prendre en charge l’acte opératoire constitue un grand soulagement pour la famille. Il ne faut donc pas, comme on le dit chez nous, ” jeter ” le bébé avec l’eau de bain. C’est une grande avancée selon nous qui sommes dans le milieu médical.

Que reprochez-vous aujourd’hui au pouvoir du Dr Boni Yayi ?
Nous avons adhéré au projet du Dr Boni Yayi à cause de sa vision de développement de notre pays. Or le constat aujourd’hui est que le développement passe en second plan et ce sont les préoccupations politiques qui sont au premier plan. C’est un peu dommage. Je suis d’accord qu’il faut faire la politique pour pouvoir avoir les moyens de travailler.  Mais cela ne doit à aucun moment faire écran aux objectifs de développement qui constituent la raison première pour laquelle nous avons élu le président Yayi Boni.

 Le rappelez-vous souvent au Chef de l’Etat ?
C’est un discours que je n’arrête pas de faire. Les populations doivent être au milieu de toutes nos décisions.  Je l’ai dit quand j’étais au gouvernement, je continue de le dire et je le dirai parce que c’est sur  cette vision là que nous avions apporté notre caution à son élection.
 
 Pensez-vous qu’à moins de deux ans des prochaines élections présidentielles, le Chef de l’Etat doit taire les questions politiques ?
Bien sûr je crois que le peuple béninois n’est pas fou et que c’est justement la satisfaction des besoins prioritaires des populations qui va assurer un renouvellement de mandat. Le jour du vote chacun est seul devant son urne et dans son isoloir.  Et je crois que si les  populations ont capitalisé quelque chose sous le régime, le jour du vote elles ne l’oublieront pas.  Il n’y a aucun développement politique qui puisse faire oublier par exemple à la femme qui a bénéficié de la césarienne, l’impact dans sa vie. Le jour où elle mettra le bulletin dans l’urne, elle va s’en rappeler quoi qu’on lui aurait dit.

 Que souhaitez-vous dire en guise de conclusion à cet entretien ?
Tout d’abord je voudrais vous remercier de m’avoir accordé cet entretien. Je remercie le Chef de l’Etat pour  m’avoir donné l’opportunité de faire cette expérience-là, de m’avoir surtout donné la possibilité de monter ce que je peux faire. Ensuite je voudrais dire une bonne fois pour toute que l’essentiel n’est pas ma petite personne, l’essentiel c’est le bilan qui sera faire au bout des cinq ans parce que je me considère comme responsable  avec le Chef de l’Etat. Ce fut un risque important bien que je n’en fasse  jamais état.

Entretien réalisé par Médard GANDONOU

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