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Le triomphe de la vérité

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Réconciliation Belgique-RDC : Jean-Pierre Edon exige la restitution complète de la dépouille de Patrice Lumumba


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Jean-Pierre A. EDON,
Ambassadeur, spécialiste des questions internationales.

Longtemps considérée comme une énigme, la réconciliation entre la Belgique et la République Démocratique du Congo pourrait s’avérer évidente au regard de la visite du Roi Belge sur le sol congolais, en juin dernier. Une première dans l’histoire de ces deux pays marquée jusqu’à ce jour par la profonde séquelle de la mort provoquée du Premier Ministre, Patrice Lumumba. L’ambassadeur Jean-Pierre Edon croit en une possible réconciliation entre la Belgique et le RD Congo, si des dispositions appropriées sont prises pour élucider les circonstances et les mobiles de la disparition du héros congolais, identifier les  exécuteurs ainsi que leurs  commanditaires, de même que les complices, les punir s’ils sont encore en vie.

LA VISITE DU ROI BELGE PHILIPPE EN RDC, EVENEMENT SIGNIFICATIF

Le roi Philippe de la Belgique achevait lundi 13 juin 2022, sa première visite officielle au CongoDémocratique. Très important, cet évènement n’aura de sens que s’il contribue réellement à la réconciliation entre les deux pays. Le déroulement de la visite, ses enjeux et résultats permettront d’avoir une idée de son opportunité et de ses impacts.

Durant sa première visite de six jours, le Roi a parcouru plusieurs villes et prononcé un discours important devant le parlement. Au titre des résultats qu’il convient d’apprécier, on note la restitution des œuvres d’art, l’expression des regrets, le retour de la dent du héros national.

Brève analyse des résultats

L’expression de profonds regrets est un grand pas vers la réconciliation. Le souverain a regretté « les actes de violence et de cruauté » commis à l’époque où son ancêtre Léopold II avait fait du Congo sa propriété (1885-1908). Ces actes cruels se sont poursuivis lorsque le pays est devenu colonie belge. Il a regretté « le régime colonial basé sur l’exploitation et la domination et celui d’une relation en soi injustifiable, marqué par le paternalisme, les discriminations et le racisme ».

En ce qui concerne la restitution des œuvres d’art, c’est un acte appréciable qui est attendu depuis longtemps. Dans son premier discours aux Nations-Unies en 1973, le président Mobutu l’avait réclamé en déclarant : « Ces œuvres d’art pillées n’étaient pas des matières premières. Ce n’est pas à mettre au même niveau que l’or, le diamant ou le cuivre… »

 Abondant dans le même sens, beaucoup de Congolais estiment que sans leur retour, le peuple se retrouverait sans mémoire, ni références culturelles. Par exemple, utilisé à l’occasion des rites de passage, de circoncision, et assurant la protection contre les mauvais esprits ainsi que la fertilité des jeunes initiés, le masque KaKuungu restitué, est un élément de l’identité culturelle. Il en est de même des restes de Patrice Lumumba.

L’un des résultats historiques de grande importance, demeure le retour de la dent du premier Ministre, père de l’indépendance. Ce héros national n’a, à ce jour, ni tombe, ni corps retrouvé pour la raison qu’après son assassinat, sa dépouille a miraculeusement disparu. Une de ses dents a été discrètement gardée par un officier belge déjà décédé, du nom de Gérard Soete, chargé de faire disparaitre son corps alors dissout dans l’acide.

Cette dent a été remise le lundi 20 juin 2022 à Bruxelles à la famille du défunt et aux Autorités congolaises. Avec cette relique de la dépouille, le héros national aura désormais une sépulture en hommage à sa mémoire où le peuple pourra se recueillir, de même que tous les africains, car son combat pour la libération des peuples opprimés, en tant que panafricaniste convaincu, et sa lutte anti-impérialiste dépassent les frontières du Congo, voire de l’Afrique. C’est à juste titre que dans certains pays africains, des rues sont baptisées en son nom, et même à Bruxelles une place lui est dédiée.

Appréciant cet acte de grande portée politico-historique, Mr Jean Omasombo, politologue et chercheur congolais pense que « la question de la dent de Lumumba est fondamentale. Lumumba a fait l’identité du Congo par ses discours, son action, son engagement ». D’après lui, le retour de la dent, c’est la construction de l’identité du Congo comme Nation appartenant aux Congolais.

Une autre retombée opportune de la visite est l’engagement du souverain à aider le Congo pour assurer la sécurité dans l’Est du pays où se déroule actuellement une guerre dont les Autorités congolaises attribuent la responsabilité à un pays voisin. Le grand défi à relever aujourd’hui, reste la sécurité dans cette région frontalière avec l’Ouganda et le Rwanda.

En effet, depuis plus de deux décennies, la paix est devenue une denrée rare au Sud Kivu. Elle est troublée par des groupes armés à caractère ethnique et communautaire. C’est le cas des Banyamulengués, les Babembés, les Baviras etc… A cela s’ajoutent les groupes armés étrangers entretenus par les pays voisins. C’est le cas du groupe rebelle M23 qui a actuellement entrainé un conflit entre la RDC et le Rwanda, le gouvernement congolais déclarant détenir les preuves du soutien du Rwanda à ce groupe. Cette accusation est démentie par Kigali qui soutient que c’est plutôt le Congo qui entretient les groupes rebelles hutus hostiles à lui. Cette insécurité quasi permanente avec des rebondissements périodiques relève d’une situation connue.

Tentative d’explication des troubles à la paix

La situation d’insécurité qui règne tout le temps dans ce pays d’une superficie de 2.345.000 km2, presque 80 fois la Belgique, dans sa partie orientale en particulier, est liée à la convoitise et à l’exploitation frauduleuse de ses ressources naturelles.

Tout le monde que son sous-sol regorge d’importantes et de nombreuses ressources minières, au point où il est communément qualifié de pays à anomalie géologique. De ces ressources, le coltan occupe une place de choix et recherché par de nombreux pays et les multinationales exerçant dans le secteur des nouvelles technologies.

Ce minerai rare existe en grande quantité au Congo qui contient 80% des réserves mondiales. Les autres pays qui en disposent sont la Thaïlande 5%, le Brésil 5% et l’Australie 10%. Très prisé, le coltan, ressource stratégique essentielle au développement des nouvelles technologies, est utilisé dans la fabrication des téléphones portables, les GPS, satellites, armes téléguidées, télévision plasma, console pour jeux vidéo, ordinateurs portatifs, fusées spatiales, missiles etc…

Il est curieux de constater que ce pays si riche, a une population de 89 millions d’habitants très pauvre et dépourvue du minimum social commun dans la plupart des régions. La raison en est que ses richesses ne lui profitent pas, mais plutôt aux chefs de guerre et à leurs soutiens de l’étranger.

Il y a deux ans, un prêtre congolais, révolté par les fraudes sous plusieurs formes, racontait que des avions jets privés atterrissaient nuitamment sur des pistes de fortune pour charger les minerais qu’ils achètent illégalement au Congo à 300.000 dollars us, et revendus dans leurs pays d’origine en Occident à 2 millions de dollars us. Cet exemple donne une idée du niveau des pillages continus des ressources congolaises.

Concomitamment à ces actes, certains pays voisins sont devenus de grands exportateurs des minerais qui n’existent pas sur leurs territoires, mais plutôt dans le sous-sol congolais occupé par des groupes rebelles.

Aussi, la situation de ni guerre, ni paix  depuis plusieurs décennies, délibérément organisée par les chefs de guerre soutenus par des  complices régionaux et étrangers, crée-t-elle des conditions favorables à l’exploitation frauduleuse des ressources. Ils n’ont donc pas intérêt à restaurer la paix, car l’insécurité permanente leur profite. La République Démocratique du Congo est finalement victime de ses richesses, ce qui est anormal et doit être corrigé. Tant qu’une solution durable ne sera pas trouvée à la situation sécuritaire, le véritable décollage économique de ce pays pourtant riche ne serait qu’un vœu pieux.

Dans ces conditions, il serait difficile à un gouvernement en place, de réussir sa mission, tant que persiste dans l’Est du pays, une situation permanente de violence avec des rebondissements périodiques.

Dans cette perspective, la promesse du roi belge relative à l’assistance de la Belgique pour la sécurité dans la partie orientale, est importante, car sans la paix, le développement n’est pas possible.

L’Union Africaine doit davantage s’impliquer dans ce dossier pour la restauration de la quiétude et le recouvrement de l’intégrité territoriale. Il est déjà heureux que le président en exercice de l’UA ait confié sa gestion au président Angolais, et que sous l’impulsion du président du Kenya, la Communauté Économique de l’Afrique Orientale décide d’envoyer des troupes de stabilisation dans cette nation pourvue de grandes potentialités économiques.

Par exemple le barrage hydroélectrique Inga III en construction, aura une capacité énergétique pouvant alimenter tous les pays de l’Afrique centrale et même au-delà de cette région. C’est en connaissance de cause que l’Afrique du Sud figure parmi les investisseurs dudit projet qui lui fournira aussi de l’énergie. Ce sera un élément de l’intégration régionale et le début d’un partenariat régional.

Les bases d’un nouveau partenariat

Avec sa première visite officielle au Congo depuis son intronisation en 2013, le monarque belge a procédé à un travail de mémoire et de réconciliation. Des enjeux de cette visite, on peut citer les réparations financières accordées aux afro descendants installés en Belgique et la volonté de mieux inclure la diaspora africaine dans le royaume.

C’est à juste titre que le porte-parole du gouvernement, Monsieur Patrick Muyaya a déclaré que « il y a eu des regrets, c’est le début d’un nouveau partenariat qui va aller en se consolidant ». La visite du roi et l’expression de ses regrets, complétés le lundi 20 juin par les excuses du premier ministre belge qui a surpris par son discours engagé et progressiste, rappellent la reconnaissance par l’Allemagne, il y a environ deux ans, de sa responsabilité dans le massacre d’une ethnie de son ancienne colonie, la Namibie. Elle s’est alors engagée à faire des réparations par des compensations financières de plusieurs milliards d’Euros qui serviront à financer des projets de développement dans le pays de Sam Nujoma.

Il est souhaitable que les actes de la Belgique et de l’Allemagne puissent inspirer les autres puissances coloniales, pour une profonde et véritable réconciliation qui soit la base d’une nouvelle forme de coopération avec des avantages mutuels équilibrés. Ainsi prendra fin le remboursement de la dette de la colonisation par les pays colonisés, et que l’indépendance nominale octroyée depuis 62 ans, devienne enfin totale, complète et réelle.

Dans le cas du Congo, cette réconciliation sera entière si des dispositions appropriées sont prises pour élucider les circonstances et les mobiles de la mort provoquée du Premier Ministre,  identifier les  exécuteurs ainsi que leurs  commanditaires, de même que les complices, les punir s’ils sont encore en vie. Il ne s’agit pas forcément d’une requête à des fins de réparations par des compensations financières et matérielles, mais surtout pour rétablir la vérité qui est l’unique disposition morale de nature à réellement consoler la famille éplorée et,  donner satisfaction au peuple congolais qui depuis 61 ans, attend impatiemment de la connaitre.

La dent restituée est un acte significatif et un symbole important, mais elle n’est qu’une relique ; où est le reste de la dépouille ? Une clarification officielle s’avère nécessaire, car les préjudices causés aux Congolais, africains et  progressistes du monde par l’assassinat de Lumumba sont nombreux et graves. Sa disparition tragique et précoce a déstabilisé son pays qui à ce jour, a du mal à se redresser.

Quant aux congolais, la meilleure manière de rendre hommage à l’héros national et d’être digne de lui, est de cesser les luttes fratricides inutiles, les divisions dues aux intérêts égoïstes, consolider  l’amour du pays avec un patriotisme affirmé. Mieux ils devront, ensemble avec la jeunesse africaine, faire des valeurs de Patrice Lumumba, énoncées par sa fille dans son discours à la cérémonie de restitution de la relique de sa dépouille, une source d’inspiration : il s’agit de l’ardeur au travail et l’amour du travail bien fait, la priorité accordée à la compétence et à la dignité, le désintéressement et le patriotisme dans la gestion de la chose publique, le sens de l’intérêt général dans la conduite des affaires de l’Etat, la droiture et l’obsession de l’unité nationale, le sens du consensus.

De cette manière, la jeunesse congolaise pourra continuer le travail inachevé du héros national réhabilité qui aura désormais un panthéon. Telles sont la rigueur de l’histoire et la force de la vérité qui finit toujours par s’imposer.

Jean-Pierre A. EDON : Ambassadeur, spécialiste des questions internationales.

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