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Le triomphe de la vérité

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Vivre-ensemble: Les Béninois, entre égos démesurés et volonté de réussir


C’est désormais une idée répandue : les Béninois ont du mal à travailler en groupe pour réussir. Derrière cette opinion largement partagée, se cachent pourtant des problèmes basiques de leadership et de management qui ne sont pas du seul ressort sociologique.

Il était 21h35. Dans la cour transformée en salle de répétition, une cinquantaine de danseurs, de chanteurs, de percussionnistes et de formateurs s’affairent par équipes pour préparer la nouvelle création de la troupe Les Super- Anges Hwendo na bu a. Malgré l’heure tardive et les pluies diluviennes de la veille, les corps sont trempés de sueur. Presque au milieu de la scène, mais légèrement en retrait, Alladé Coffi Adolphe. Le maître des lieux ordonne et un rythme envoûtant de Tchingounmè de la plus vieille souche est entonnée par une dizaine de musiciens. « Ça fait 35 ans que ma troupe existe, dit-il à mi-voix. Des gens ont déjà fait 22 ans, d’autres 27 ans, celui que vous voyez là a déjà fait 30 ans avec moi dans cette troupe. » Alors, quand on dit à ce professionnel de la danse de 60 ans que les Béninois ont du mal à réussir ensemble, il a un mouvement de recul : « Moi, j’entends ça, mais vous voyez vous-même que c’est un problème de leadership de ceux qui dirigent ». Et pourtant dans les Etudes Nationales de Perspectives à Long Terme (NLTPS) Bénin-2025, publié en août 2000 dans le cadre de l’élaboration de la Vision Bénin 2025 ALAFIA, 64% des Béninois trouvent l’homme béninois trop rusé, animé d’un esprit de régionalisme, de népotisme et d’ethnocentrisme. Dans un petit livre publié en 1948 et intitulé L’éveil de l’Afrique noire, le philosophe français Emmanuel Mounier titre un de ses chapitres : « Le Dahomey, quartier latin de l’A.O.F. » Envoyé par l’Alliance française comme conférencier dans la Fédération de l’Afrique occidentale française, il passe en effet deux mois (du 11 mars au 23 avril 1947), à observer les peuples et les cultures de ce territoire. C’est alors que tombe sa sentence répercutée depuis des décennies : «Le Dahomey est le quartier latin de l’Afrique. Mais cet intellectualisme fait de méchanceté et de mesquinerie est de nature à retarder le développement du pays.» Cette dernière phrase a été récupérée par certaines élites qui y trouvent une certaine confirmation de leur pessimisme. Dans un opuscule publié en 2014 intitulé Le chemin de la nouvelle conscience, Pascal Irénée Koupaki laisse entendre par exemple : « J’ai noté que nous avons le savoir-faire pour mal faire ou pour faire mal ». Cette science de la méchanceté a été résumée sous le terme «béninoiserie» apparu dans le sillage de la conférence des forces vives de la nation de février 1990. Et David Cadasse, dans l’un de ses articles publiés en septembre 2004 dans Afrik.com, montre les traits de ce caractère tant décrié en écrivant : « Médisance, croc en jambe, coup bas, sorcellerie ou même élimination physique, la béninoiserie est un véritable phénomène de société au Bénin. Forme paroxysmique de la jalousie, elle consiste à faire tout son possible pour empêcher un tiers d’évoluer. Un travers qui expliquerait notamment la discrétion et le manque de solidarité de la diaspora béninoise. » Tout porte à croire que les Béninois détiennent « la palme mondiale de la méchanceté », pour utiliser les mots du chroniqueur Jérôme Carlos, dans sa chronique du 11 juillet 2011 dans le quotidien La Nouvelle Tribune. Mais il ajoute qu’il s’agit bien de « l’un des vilains sentiments que tous les hommes de la terre ont en partage », et non pas seulement les Béninois, contrairement à ce que laisse penser une certaine littérature.

Les causes du malaise
Nous sommes probablement en face d’une prophétie auto-réalisatrice agitée par certains pour montrer que les Béninois ne peuvent pas réussir ensemble. « Le Béninois veut réussir tout seul», souligne Abraham Zinzindohoué, ancien président de la Cour Suprême et co-président du présidium du parti Union Progressiste (UP), interrogé par le quotidien L’Evénement Précis en août 2019. Effectivement, au plan politique, les Béninois montrent une réelle frilosité dès qu’il est question de construire des groupes d’une certaine envergure. Les Etudes Nationales de Perspectives à Long Terme (NLTPS) Bénin-2025 lient cette propension à l’émiettement au fait que le Bénin est constitué de « différents groupes ethniques qui pour la plupart se sont affrontés dans le passé à travers les royaumes ou les chefferies traditionnelles ». La survivance de ces traumatismes du passé se cristallise au plan politique à travers « la création de multiples partis avec des zones d’influence très réduites. Les actes et les discours ethnocentristes ou régionalistes à peine voilés des élites politiques locales ne favorisent pas le rapprochement des populations regroupées en un Etat », indique le document. Avant la réforme imposée par la charte des partis politiques en 2018, on pouvait dénombrer 250 partis et alliances de partis régulièrement enregistrés au ministère de l’intérieur. Ce qui faisait du Bénin l’un des pays les plus prolifiques en matière de création de partis politiques en Afrique. A la vérité, estime Vincent Ahéhéhinnou, chef du mythique Poly Rythmo, « la devise du Béninois est non seulement d’être le meilleur, mais aussi d’être le meilleur partout. Cette volonté de s’imposer partout détruit les groupes.» L’orchestre Poly Rythmo qui a bouclé un demi-siècle d’existence en mai 2018, ne s’est pas laissé griser par ses succès de départ. En dehors du leader du groupe qui imposait une discipline appliquée d’abord à lui-même, il y a que chacun des huit musiciens de départ a appris à accepter les autres dans leurs différences. « On a fait profil bas tout le temps », assure le chef de l’orchestre qui est aujourd’hui le plus ancien groupe musical d’Afrique. La dislocation des groupes d’artistes au Bénin intervient généralement après les premiers succès, assure Teddy Gandigbé, journaliste culturel au quotidien Matin Libre. «Il y a un manque terrible de discipline au niveau des musiciens, estime-t-il. Dès que quelqu’un sent un peu qu’il a une belle voix, il s’autoproclame lead vocal, et les problèmes commencent. » Dans la troupe Les Super-Anges par contre, il est difficile de jouer à la vedette, au point d’affronter le responsable. « Si quelqu’un veut jouer à la vedette chez moi, il n’a pas sa place ici », affirme Alladé Coffi Adolphe, fondateur du groupe qui a mis en place un règlement intérieur appliqué avec rigueur à tout le monde. De fait, un certain amateurisme est observé dans le comportement des acteurs économiques. « Nous n’aimons pas formaliser les actes que nous posons », estime François Awoudo, consultant médias, ancien président de l’Observatoire de l’Ethique et de la Déontologie dans les Médias (ODEM). Examinant l’émiettement du paysage médiatique au Bénin, il souligne que cette prolifération peut s’expliquer non seulement par l’égo surdimensionné de certains responsables mais également par un refus des formalités administratives basiques qui empêche d’avoir des entreprises de presse pérennes.

Des répercussions visibles au niveau du secteur privé
Claude Agboïnou est maitre-soudeur au garage La Jeunesse situé à Godomey-Togoudo, dans la commune d’Abomey-Calavi. Au milieu des étincelles et du bruit assourdissant des travaux de reprofilage qu’il réalise sur une carrosserie de voiture, il nous confie : «Ici, nous avons trois mécaniciens. Mais chaque mécanicien a ses clients et personne ne peut toucher aux clients de l’autre, même s’il est absent ». Ce modèle est largement partagé au sein des garages de la commune. Il s’agit plutôt d’une cohabitation dans une même entreprise, les garages étant obligés d’abriter plusieurs corps de métiers pour avoir de la clientèle. Mais Claude Agboïnou attire notre attention sur le fait que beaucoup de garages n’ont qu’un mécanicien et un soudeur, au lieu d’avoir également un peintre et un électricien. « Parfois, dit-il, vous embauchez quelqu’un et il devient votre pire ennemi. » Dans les quartiers et les marchés, l’émiettement des activités économiques est de mise. « On n’a pas cette culture d’aller plus fort ensemble pour gagner plus gros ensemble », explique Yacoubou Amadou, expert-comptable diplômé et ingénieur des systèmes d’information, actuellement Directeur adjoint de cabinet au Ministère chargé du développement et de la Coordination de l’action gouvernementale. « Chacun préfère rester dans son coin pour gagner ses maigres revenus de subsistance », dit-il. Cette tendance s’origine dans une faible volonté de se mettre ensemble (ce qu’on appelle affectio societatis), contrairement à ce qui s’observe dans certains pays de la sous-région. C’est l’une des tendances lourdes de la société béninoise, admet le sociologue Albert Tingbé Azalou, Professeur titulaire de Sociologie aujourd’hui à la retraite. « Le pays est jonché de discriminations sociales, dit-il. La méfiance a pris le pas sur la confiance dans tous les types de relations, même dans les milieux religieux, économiques, scolaires ou administratifs. » Ces discriminations sont portées par des clichés sociaux qui empêchent de se mettre ensemble pour entreprendre. La conséquence, c’est la grande difficulté qu’ont les entreprises béninoises à financer de grands projets. « Quand on doit aller sur les marchés publics, si on n’a pas une taille décisive, ça ne marche pas », indique l’expert-comptable diplômé Yacouba Amadou qui a été par ailleurs conseiller technique aux infrastructures et au suivi du Programme d’Action du Gouvernement du ministre d’Etat en charge du plan et du développement. Ce que l’on observe, c’est que cette fragilité des entreprises incapables de s’associer pour créer de grands groupes ouvre la voie aux sociétés étrangères dotées d’une surface financière plus imposante. « Et ces sociétés ne font pas tout, ajoute-t-il. Souvent c’est de la sous-traitance qu’elles font avec les locaux. Cela veut dire que c’est nous qui faisons le travail et on préfère que ce soit quelqu’un d’autre qui vienne nous organiser pour faire le travail qu’on pouvait faire si on créait des structures beaucoup plus importantes. » « Il arrivera un moment où le regroupement s’imposera, indique François Awoudo en parlant des organes de presse. Avec la législation en vigueur actuellement, les médias qui ne veulent pas aller au regroupement se condamnent à faire une gestion à la petite semaine pour fatalement disparaître à moyen ou long terme.» Par une décision en date du 24 janvier 2019, la Haute Autorité de l’Audio-visuel et de la Communication reconnait officiellement 78 quotidiens au Bénin. Cet émiettement médiatique commence à peser lourdement dans la rentabilité même des organes de presse. Pour Ludovic Agbadja, directeur de publication du quotidien Le Progrès paraissant à Cotonou depuis 1998, les médias béninois se trouvent à un carrefour de leur survie. « Au point où on en est aujourd’hui, assure-t-il, la liberté de presse risque même de disparaitre au Bénin si rien n’est fait pour constituer des entreprises fortes. » Au plan individuel, les grands groupes apportent aux employeurs comme aux employés une satisfaction matérielle qu’il est difficile de trouver en étant dans une aventure solitaire. Maitre Olga Anasidé, avocate membre du cabinet Djogbénou en témoigne. « La collaboration est très bénéfique sur tous les plans, dit-elle. Financièrement, je suis épanouie et techniquement, je peux solliciter d’autres compétences au sein du cabinet si j’en ai besoin. » De fait, le cabinet Djogbénou que dirigeait l’actuel président de la Cour Constitutionnelle, est l’un des rares à regrouper au Bénin plusieurs avocats qui y travaillent depuis de nombreuses années.

La solution du leadership
« L’autre chose qui va nous contraindre aux regroupement, souligne Maitre Olga Anasidé, c’est la carte judiciaire qui se complexifie. Ceux qui ne se sont pas préparés risquent de disparaître. » Au fond, même si les regroupements s’effectuent, ils ont besoin de leaderships avérés capables de les maintenir sur la durée. « Celui qui se dit maitre de son entreprise, il faut qu’il soit à l’écoute de ses employés », conseille Armand Klika, gérant de la Coopérative du Meuble. Existant depuis février 1966 à Cotonou, avec aujourd’hui 33 employés coopérateurs, la Coopérative du Meuble est la plus ancienne entreprise coopérative du secteur des meubles. Pour Armand Klika, l’une des clés de la pérennité de cette entreprise est le respect rigoureux des textes qui obligent les coopérateurs à aller en Assemblée générale au moins deux fois par an. « Nous notre chance, c’est qu’on a eu un chef respecté et humble qui ne prenait pas un salaire plus important que les autres membres du groupe », rappelle Vincent Ahéhéhinnou de l’orchestre Poly Rythmo. Cet élément fédérateur est aussi l’un des facteurs ayant favorisé la prospérité du cabinet Djogbénou, selon Maitre Olga Anasidé. « Joseph Djogbénou est un homme charismatique. La fascination qu’il a exercée sur chacun de nous est restée très forte », assure-t-elle tout en ajoutant qu’il est aussi d’une humilité qui élève ses collaborateurs et les responsabilise. Mais Alladé Coffi Adolphe indique que le charisme seul ne suffit pas : « Si vous avez un dirigeant qui veut tout manger seul, le groupe n’ira pas loin », dit-il. De fait, la troupe Super Anges Hwendo na bu a est connue pour avoir de vrais salariés depuis des décennies. Elle a acheté des parcelles de terrain à ses membres dont la plupart ont déjà leurs propres maisons. Mais s’il y a une solution pérenne, beaucoup pensent qu’elle passe par l’éducation. « Je crois que c’est déjà dès l’école qu’il faut amener les enfants à travailler ensemble dans des groupes », propose Yacoubou Amadou. Effectivement, depuis l’avènement de l’approche par compétence dans l’école béninoise, les élèves sont constitués en groupes dans les classes, favorisant des interactions pédagogiques capables de se répercuter sur les comportements sociaux du Béninois de demain. Mais le Professeur Jean-Claude Hounmènou, Professeur titulaire de psychopédagogie à l’Université d’Abomey-Calavi, avoue que cette solution est mal comprise et mal appliquée. « C’est chacun qui doit acquérir la connaissance pour lui-même. Mais quand il s’agit de résoudre des exercices, on peut s’associer », dit-il. Il faut, selon lui, que l’enseignant montre aux apprenants qu’un seul individu ne peut pas avoir toutes les compétences et qu’on a forcément besoin des aptitudes complémentaires des autres. Cette pédagogie internalisée par le leader permet aux groupes de résister aux assauts du temps.

Olivier ALLOCHEME

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