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Le triomphe de la vérité

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Pollution par les lubrifiants locaux: L’huile à moteur recyclée, une bombe pour les moteurs


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Un vaste réseau de faussaires reconditionne et commercialise au détail en bouteille communément appelée « gominton », de l’huile à moteur à base de celle issue de la vidange des motos. Le recyclage du lubrifiant qui se fait dans la commune d’Abomey-Calavi, constitue un véritable danger pour les moteurs des engins et la santé des populations.

La qualité de l’huile à moteur commercialisée au détail en bouteille appelée « gominton », reste encore une grosse équation à plusieurs inconnus. Si certains marchands se procurent le lubrifiant venant du Nigéria, d’autres préfèrent le lubrifiant fabriqué à Abomey-Calavi et qui se vend dans plusieurs villes béninoises. Mais, le mode de fabrication de cette huile reste inconnue des acteurs de la mécanique et des usagers. « Une fois la vidange des motos achevée, nous stockons tout le liquide usé dans des bidons que nous revendons ensuite à des acheteurs », explique Yacinthe, un jeune mécanicien à Cotonou. Mais, ces derniers ignorent le reste du processus de fabrication de ce lubrifiant qu’ils pensent provenir du Nigeria. « Nous reprenons l’huile des vidanges que nous transformons. Nous y ajoutons du gasoil, de l’huile à moteur achetée ainsi que d’autres produits pour redonner de la couleur à l’huile et la rendre plus fluide. C’est une opération qui nécessite des jours de travail. Après cette étape, nous stockons le lubrifiant recyclé dans des bidons que nous vendons sur le marché », confie un ancien membre chargé du reconditionnement du lubrifiant. Un exercice de longue haleine qui se fait sur un site discret à Akassato, dans la commune d’Abomey-Calavi. « C’est ici que nous faisons le recyclage », indique-t-il du doigt. Un site quasiment isolé des agglomérations où, de loin, des hommes et femmes opèrent en toute quiétude. « Nous ne travaillons pas de jour. Ce n’est que les soirs que nous procédons à la transformation de l’huile à moteur afin que personne ne nous cause d’ennuis », ajoute-t-il. Sur le site, seuls les habitués se reconnaissent et s’assurent d’un laisser-passer, sans crainte. Des futs exposés de part et d’autres contiennent d’importantes quantités d’huiles usées. L’accès n’est donc pas facile aux indiscrets et autres curieux. La discrétion qui entoure le recyclage de l’huile à moteur ne laisse personne indifférent. Même ceux qui en ont entendu parler font preuve de prudence. « Pourquoi cherchez-vous à connaître le site de transformation de l’huile », répond chaque personne interrogée sur la localisation du site. Une activité illicite qui se développe depuis quelques années, dans la totale clandestinité et la discrétion, avec des conséquences tant sur l’écosystème que sur la santé des populations. Cet ancien membre du clan chargé du reconditionnement du lubrifiant, confie être parti du réseau après avoir pris conscience des risques liés à la transformation de l’huile à moteur. « Ce que nous faisons est très dangereux. Nous sommes non seulement exposés aux maladies respiratoires mais aussi et surtout aux poursuites judiciaires puisque ce que nous faisons est illégal », renseigne-t-il.

Une commercialisation « monnayée »

Ainsi fabriquée par ces faussaires également commerçants du lubrifiant, l’huile à moteur recyclée est ensuite commercialisée à bas prix. « Le bidon de 25L varie entre 17.000 et 18.000FCFA. Ce qui revient à 650 ou 700FCFA le litre », confie dame Aïcha, une commerçante d’huile à moteur. Un lubrifiant vendu à bas prix aux usagers à 1000FCFA le Litre. Celui en provenance du Nigéria est vendu à 1200FCFA le litre, contrairement à ceux importés comme Maxwell et bien d’autres dont le prix varie entre 1.500FCFA, 2000FCFA et 2.500FCFA. « Le commerce d’huile à moteur est rentable si on sait s’y prendre », poursuit-elle. Une commercialisation qui se fait en réseau. « Il faut avoir de la connaissance dans le domaine pour vendre de l’huile à moteur en bouteille. Dans le cas contraire, tu ne peux devenir un vendeur d’huile », souligne dame Aïcha. Aussi, la commercialisation du lubrifiant recyclé ne laisse rien transparaitre. « Nous avons pour habitude de faire de fréquente descente sur le marché en vue de nous assurer de la qualité des produits mis en vente. En ce qui concerne l’huile à moteur vendue en détail dans les bouteilles, nous savons que cela vient du Nigéria et donc nous n’y faisons pas trop attention », confie un membre chargé du contrôle de la qualité des produits. Des propos balayés du revers de mains par l’ancien membre du réseau de reconditionnement du lubrifiant. « Ils savent où nous fabriquons le produit mais, à leur descente sur le terrain, nous sommes contraints de leur trouver quelque chose afin d’acheter leur silence », avoue-t-il. Une stratégie qui permet à ces acteurs de poursuivre aisément et sans inquiétude, leur besogne, en violation aux règlements. Selon les statistiques de l’Insae, le Bénin compte au moins deux millions de motos et chacune d’elle est vidangée une fois par mois. Ce qui veut dire que tous les mois, la quantité d’huile vidangée est en moyenne de deux millions de litre soit 24 millions de litre d’huile à moteur par an.

Des dommages collatéraux et une contrefaçon punie par la loi

Ainsi recyclée, l’huile à moteur représente un véritable danger pour tous. Mais d’abord, un péril pour les moteurs.  « L’huile à moteur joue trois rôles importants : elle lubrifie, lave et refroidit le moteur à cause des additifs qui s’y trouvent », précise Justin Houessou Sonou, président de l’Union des garagistes professionnels du Bénin (UGPB). Et pour lui permettre de s’exécuter, « il faudra qu’elle soit de bonne qualité », explique Christian Gandaho, technicien en maintenance industrielle à Onigbolo et spécialiste des huiles et graisses. A l’entendre, les additifs contenus dans l’huile lui donnent une certaine durabilité. Mais, poursuit-il, « ajouter du gasoil dans l’huile bouleverse les additifs. Ceci agit également sur le degré de viscosité de l’huile et l’empêche d’assurer le fonctionnement du moteur, pour une longue durée ». Cette pratique, souligne le technicien, est dangereuse pour deux raisons. La première se justifie par la destruction des additifs contenus dans le lubrifiant. « Les additifs contenus dans l’huile permettent de supporter le chauffage du moteur jusqu’à un moment donné. Le gasoil détruit les additifs et rend l’huile inapte dans son rôle. Conséquences, l’huile recyclée ne pourra plus jouer son rôle et le moteur peut facilement pendre feu. C’est à l’image de l’huile d’arachide qu’on abandonne sur le feu. Elle finira aussi par prendre feu », précise-t-il. Du coup, les usagers de cette huile perdent deux fois : ils perdent de l’argent et les pannes sur leurs motos sont fréquentes, avec pour conséquence un amortissement accéléré de leurs engins.

Vecteur de pollution et de dommages environnementaux

La seconde raison qui justifie la dangerosité de l’huile recyclée est son caractère favorable à la pollution atmosphérique. « C’est parce que les engins utilisent de l’huile de mauvaise qualité qu’on remarque qu’ils dégagent de la fumée blanche », notifie Christian Gandaho. Un facteur nocif à l’environnement. Pour Pamphile Houndji, Dr en gestion de l’Environnement et spécialiste en gestion des espaces urbains et périurbains, les huiles usées utilisées ont plusieurs impacts sur l’environnement. A l’en croire, les fumées dégagées par les motos polluent l’air, provoquent la destruction de la couche d’ozone et favorisent l’avènement des changements climatiques. Aussi, ces huiles détruisent les nutriments contenus dans le sol, polluent la nappe phréatique et détruisent également les ressources halieutiques. Ce qui n’est pas sans conséquences sur la santé des populations.  Selon le spécialiste de santé respiratoire, Dr Arnauld Fiogbé, la pollution atmosphérique, mais surtout les gaz d’échappements exposent à plusieurs maladies à court, moyen et long termes. Les problèmes de santé à court terme sont souvent des problèmes ORL notamment les rhinites, les déclenchements des crises d’asthme. Il précise que ceux qui habitent à moins de 50 mètres d’un axe routier augmentent le risque de survenue d’asthme de 180%. Aussi, ceux qui s’exposentà cette pollution peuvent souffrir de troubles ventilatoires avec à long terme des conséquences cardiovasculaires que sont : l’hypertension artérielle, les myocardiopathies. Ils peuvent également souffrir de la bronchite chronique qui pourrait aussi se compliquer à long terme d’insuffisance respiratoire chronique. « Conséquences, ces maladies peuvent déclencher une crise d’asthme chez le patient qui en souffre, une inflammation chronique des voies respiratoires avec le développement à moyen et long termes, d’une maladie appelée bronchopneumopathie chronique obstructive. Une exposition chronique chez les enfants en bas âge limite également la croissance des  poumons et favorise la survenue d’infections respiratoires et de pathologies respiratoires chroniques à l’âge adulte », renchérit le pneumologue.

Situer les responsabilités

La fabrication de l’huile à moteur recyclée et sa commercialisation constitue une véritable bombe pour les moteurs et la santé des usagers de la route. Comme si cela ne suffisait pas, le président de l’UGPB, Justin Sonou, pointe également d’un doigt accusateur les lubrifiants à moteur importés et qui ne sont pas tous de bonne qualité. A l’entendre, il existe une centaine de gamme de lubrifiants importés à Cotonou mais qui ne sont pas tous recommandés. « Nous avons une centaine de gammes de lubrifiants commercialisés au Bénin qui ne répond pas aux normes. Si on doit lutter contre la pollution à partir des gaz d’échappements, il faut d’abord combattre l’importation des huiles de mauvaise qualité. C’est l’Etat central qui devrait jouer le rôle de contrôle de qualité. Si l’Etat central ne le fait pas, ce sera préjudiciable à la population », renchérit Justin Houessou Sonou. Aussi, tout commerçant du lubrifiant devrait répondre aux critères définis par le code du commerce en République du Bénin et disposer d’un cadre adéquat à la commercialisation du produit. « Ce n’est pas celui qui veut qui effectue le commerce de lubrifiant. C’est une activité qui exige des compétences. Le commerçant doit maitriser et connaitre ce qu’il faut commercialiser, imaginer chaque fois et toutes les fois les désagréments de ce commerce aux automobilistes, sur l’environnement et sur la population, en général », averti Justin Houessou Sonou. Christian Gandaho, technicien en maintenance industrielle à Onigbolo et spécialiste des huiles et graisse, recommande quant à lui, l’usage d’un lubrifiant de bonne qualité pour garantir une bonne santé aux moteurs. « L’huile à moteur en bouteille constitue une bombe pour les moteurs. Pour un bon fonctionnement du moteur, il est bien d’utiliser les huiles recommandées et de conserver la même qualité d’huile. Il y a quelques différences en matière de viscosité d’une huile à une autre et changer d’huile peut commencer par endommager le moteur de votre véhicule ou engin », recommande-t-il. Le spécialiste de santé respiratoire, Dr Arnauld Fiogbé, déconseille à son tour l’usage des hydrocarbures frelatées. « La qualité de l’air que nous respirons a un impact majeur sur notre santé.  Pour ceux qui n’ont pas le choix, il serait utile alors de porter des masques de protection respiratoire ne serait-ce que pour diminuer la quantité de particules inhalées  et donc réduire l’exposition », propose-t-il.

Une contrefaçon punie par la loi

Le recyclage du lubrifiant à moteur suivi de sa commercialisation est une double infraction punie en République du Bénin. « Il s’agit là d’une contrefaçon. Ce sont les articles 929 et 930 du Code pénal béninois de 2018 qui répriment la vente de produits pétroliers et lubrifiants au Bénin. Les peines encourues par les acteurs sont de 3 mois à 3 ans d’emprisonnement ferme et une amende égale au double de la valeur des produits saisis sans que ce montant ne puisse être inférieur à 100.000FCFA », explique Hyacinthe Goutondé, doctorant en droit privé. En effet, l’article 929 dudit code précise que le commerce des carburants notamment l’essence super, l’essence tourisme, le pétrole, le gasoil, le mélange deux temps, ainsi que celui des lubrifiants aux abords des rues, dans les agglomérations et tout endroit outre que les dépôts et installations des distributeurs et sociétés pétrolières régulièrement agréés en République du Bénin est prohibé. L’article 930 de la même loi informe que l’introduction et le commerce des produits pétroliers sur le territoire national par des personnes physiques ou morales outre que les distributeurs et sociétés pétrolières régulièrement agréés en République du Bénin, sont possibles des sanctions ci-après : la confiscation des produits et des moyens de transport, l’amende égale ou double de la valeur des produits saisis. Dans tous les cas, le montant de ladite amende ne peut être inférieur à cent mille (100.000) francs CFA, l’emprisonnement ferme allant de trois (03) mois à trois (03) ans. Aussi, le recyclage  de tout produit qui détruit sa nature est puni par la loi 2018-16 du 28 décembre 2018 portant code pénal en République du Bénin. Le contrôle du conditionnement des produits, les infractions pénales sont relatives à la tromperie par quelque moyen ou procédé que ce soit sur la nature, I’origine, la composition, la quantité, Ia qualité du produit. Ce contrôle concerne également la teneur en principes utiles et nuisibles du produit, la falsification d’un produit par une manipulation quelconque non autorisée à I’importation, à l’exportation, et à la transformation, la falsification, la vente ou la mise en vente de produits corrompus, la détention de produits fraudés et de moyens de fraude. Les infractions prévues sont punies d’un emprisonnement de trois (03) mois ou moins et un (01) an ou plus et d’une amende de cent mille (100.000) francs CFA ou moins et deux millions (2.000.000) de francs CFA ou plus, ou de l’une de ces peines.Aussi, en se référant à la loi N° 98-030 portant loi-cadre sur l’environnement en République du Bénin, l’article 110 précise qu’en matière de pollution ou de rejet de contaminants dans l’atmosphère, sur le sol, dans le sol, dans le sous-sol, en mer, dans les lacs, les rivières, les lagunes et les étangs, l’action publique est engagée contre le chef d’entreprise. L’article 88 informe que : nul ne peut entreprendre des aménagements, des opérations, des installations, des plans, des projets et programmes ou la construction d’ouvrages sans suivre la procédure d’impact sur l’environnement…. L’étude d’impact doit être faite et présentée avec la demande d’autorisation au Ministre. A cet effet, l’article 75 de la même loi rappelle que : Toute personne physique ou morale, publique ou privée, propriétaire ou exploitante d’une installation doit prendre toutes mesures nécessaires pour prévenir et lutter contre la pollution de l’environnement, conformément aux dispositions de la présente loi et des textes d’application subséquents. En cas de non-respect de ces dispositions, l’article 120 de la même loi prévoit une amende de 500.000 à 5.000.000 FCFA pour les établissements de la classe II et de 5.000.000 à 25.000.000 FCFA pour ceux de la classe I. En cas de récidive, précise l’article, la peine est portée au double.

Rastel DAN

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