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Le triomphe de la vérité

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Crise sociopolitique au Mali: L’Ambassadeur Jean-Pierre Edon présente les 6 enseignements pour les pays africains


Dans une nouvelle tribune qu’il a publiée cette semaine, l’Ambassadeur, spécialiste des questions internationales Jean-Pierre Edon a livré sa réflexion sur la crise sociopolitique qui secoue le Mali depuis plusieurs semaines. A travers cette tribune, il a d’abord présenté l’état des lieux de cette crise ainsi que les différentes démarches engagées par les uns et les autres, notamment au niveau de la Cedeao pour son dénouement, avant de mettre l’accent sur les divers enseignements que les Africains gagneraient à prendre en compte pour la préservation de la paix, de la justice et la sécurité.

MOUVEMENT POPULAIRE AU MALI ET ENSEIGNEMENTS POUR L’AFRIQUE

Depuis quelques semaines, le Mali est secoué par une vague de protestations amassant une foule nombreuse. Les revendications se résument globalement, en des points suivants : la mauvaise gouvernance du Gouvernement et son incapacité à résoudre les problèmes du pays, notamment ceux de la sécurité, de l’emploi des Jeunes et de la corruption. En conséquence les manifestants réclament la dissolution de la cour constitutionnelle et de l’Assemblée Nationale ainsi que la démission du Président de la République. Comment est-on arrivé à cet excès et quelles leçons pourrait-on en tirer ?
Organisé par un chef religieux, l’Imam Mahmoud Dicko soutenu par la société civile et des partis d’opposition, le mouvement du 5 juin dénommé M5, dénonce principalement les fraudes ayant émaillé les dernières élections législatives avec la complicité de la Cour constitutionnelle. Il souligne l’échec du Chef de l’Etat dans la gestion du système démocratique et la non-tenue de ses engagements électoraux. Par rapport à la corruption au sommet de l’Etat, les protestataires évoquent certains faits tels que l’achat de l’avion présidentiel à grand frais alors que le pays disposait d’un avion utilisé par son prédécesseur, l’enrichissement illicite de l’entourage du Président, en particulier celui de Karim Keita,
fils du Chef de l’Etat, de surcroit, président de la commission de la défense au niveau de l’Assemblée Nationale. Rien ne lui échappe dans la gestion des affaires du pays. Responsable des contrats des marchés publics, Karim est le passage obligé pour s’adresser au Président. Il est de fait Vice-Président et ne se gêne pas à exhiber son pouvoir financier. A cela s’ajoute le refus du Chef de l’Etat d’habiter la résidence présidentielle officielle sous prétexte qu’elle n’est pas confortable, préférant occuper sa propre maison rénovée à grands frais par l’Etat et dont il se ferait payer de gros loyer etc…
En ce qui concerne la sécurité, il lui est reproché l’incapacité à rétablir la paix par rapport aux attaques djihadistes. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase, a été l’invalidation en faveur de la majorité présidentielle des résultats des élections législatives d’Avril dernier. Cette opération frauduleuse aurait fait perdre à l’opposition une trentaine de sièges au parlement.
A supposer que les faits non exhaustifs ci-dessus énumérés étaient vérifiés, est-on sûr que la démission forcée du chef de l’Etat serait une panacée aux problèmes maliens ? En ce moment où le pays est en proie aux manœuvres djihadistes, ce genre de mouvement est-t-il opportun ? N’est- on pas en train de préparer inconsciemment un terrain favorable aux terroristes qui depuis 2012, sèment la terreur ? La preuve en est la récente déclaration des responsables de l’ex-rébellion malienne selon laquelle « toute prise de pouvoir par la force à Bamako (démission forcée du Président) ouvrirait la voie à l’indépendance de la République d’Azawad ».
Dans un précèdent article publié en Janvier 2020, nous avons souligné que la chute du Mali permettrait aux djihadistes d’embraser les pays côtiers du Golfe de Guinée. Aucun pays de la zone n’est donc à l’abri de l’insécurité, et l’indifférence des Etats concernés serait une mauvaise option. Pourquoi n’envisage-t-on pas au niveau des pays côtiers, la création d’un G10 Océan, à l’instar du G5 Sahel, pour prévenir le mal ? Les pays côtiers en question sont une dizaine, du Sénégal au Nigéria. La CEDEAO a bien compris ces enjeux, ce qui explique la prompte médiation qu’elle a entreprise avec les parties en cause, en vue d’aboutir par le dialogue à une solution pacifique consensuelle. A ce jour le pouvoir a fait preuve de compréhension en dissolvant la cour constitutionnelle. Il est aussi disposé à former un gouvernement d’union nationale. Pour prouver sa volonté à faire la paix, il a libéré les chefs du mouvement arrêtés. Mais la démission du Président est à notre avis, une revendication excessive et ne saurait être prise en compte. La CEDEAO la désapprouve, de même que la délégation des chefs d’Etat du Nigéria, du Niger, de Côte d’Ivoire, du Ghana et du Sénégal qui ont échangé à Bamako avec les différents acteurs politiques concernés le 23 Juillet 2020. En effet, sa satisfaction créerait un précèdent dangereux dans la sous-région, et instaurerait désormais une instabilité politique au Mali.
Un bon dénouement de cette crise recommande que l’on fasse preuve de sagesse et d’esprit de consensus. Aussi serait-il indiqué que les approches de solutions préconisées par la CEDEAO soient prises en compte pour la paix dans ce pays déchiré et affaibli par huit ans de guerre dont l’issue est encore inconnue.
Un fait important mérite d’être évoqué : ce mouvement de protestation a été initié par une Autorité spirituelle d’obédience islamique dans un pays majoritairement musulman. Avec la popularité qu’elle a acquise, sa grande influence et sa forte implication dans la vie politique nationale, il faut craindre qu’on assiste à l’apparition d’un Ayatollah malien dont la force religieuse et morale le placerait au-dessus de l’Etat. Or le Mali est une République laïque où cohabitent pacifiquement et en harmonie plusieurs sensibilités religieuses.
Toutefois, il faut honnêtement reconnaitre que l’Imam Dicko symbolise la fierté et le nationalisme maliens. Cette fierté par nature apparait suffisamment à travers ses déclarations. Vaste pays habité par des nationalités différentes et nombreuses, le Mali, entité territoriale désertique et enclavée, n’échappe pas à la convoitise des Occidentaux face à ses ressources potentielles. Il n’est pas en réalité un pays libre, tant les interférences exogènes sont nombreuses et persistantes. Ces caractéristiques du Mali et de son peuple sont à prendre en compte dans les analyses de la crise actuelle en vue d’éviter des appréciations erronées.
De l’analyse de cette situation difficile, il ressort quelques enseignements que les pays africains gagneraient à prendre en compte pour la préservation de la paix, de la justice et la sécurité.

Les enseignements pour les Africains
1- Le président américain Barack Obama a parfaitement raison lorsqu’à l’occasion de sa visite à Accra pendant son premier mandat, déclarait que « ce dont l’Afrique a besoin, ce ne sont pas des hommes forts, mais plutôt des institutions fortes ». En effet la faiblesse de la cour constitutionnelle et de l’Assemblée nationale maliennes est à l’origine de la revendication relative à leur dissolution. L’actuelle représentation nationale a été mal élue tant les fraudes étaient notoires. Malheureusement, la cour constitutionnelle qui est le dernier recours, n’a pas dit le droit. Elle s’est comportée comme une institution au service du pouvoir exécutif de qui elle reçoit des instructions. Cette attitude met en péril l’indépendance de cet organe et le principe de la séparation des pouvoirs, cher à la démocratie. Les protestataires ne sont pas prêts à tolérer ce manquement à la loi.
2- Les dirigeants africains ont intérêt à être à l’écoute de leurs populations. En effet depuis la dernière élection présidentielle et surtout à la suite des récentes élections législatives, la population malienne envoyait déjà des signaux que le pouvoir a royalement ignorés, croyant qu’il était en position de force. Un chef doit pouvoir lire sur le front de ses administrés et prendre des mesures préventives de nature à éviter à court ou moyen terme une situation explosive. Dans cet ordre d’idées s’inscrivent les libertés individuelles et collectives, la libre expression des opinions et la pluralité des idées diverses, voire contraires qui constituent une richesse dans un système démocratique.
3- Les évènements de Bamako confirment une fois encore la vérité que le vrai détenteur du pouvoir et de la souveraineté, c’est bien le peuple. Par le système des élections, il ne fait que déléguer momentanément ce pouvoir au dirigeant démocratiquement élu qui doit lui rendre compte à tout moment de l’usage qu’il en a fait.
4- L’existence d’une majorité silencieuse contrainte à l’inaction dans un pays, est à craindre.
Lorsqu’elle est acculée, elle finit par devenir dangereuse comme au Mali. Il y a alors dans ce cas, comme dans certains pays africains, un déficit démocratique. Les pouvoirs en Afrique doivent considérer l’opposition comme un adversaire politique et non un ennemi. Dans les idées, propositions, critiques et doléances des opposants, il y en a toujours de pertinentes et constructives que les dirigeants peuvent prendre en compte. Si le président malien avait procédé ainsi, il aurait évité la situation de révolte actuelle devenue difficile à gérer.
5- Nos Dirigeants doivent défendre la justice et s’abstenir de toute discrimination dans la considération à accorder aux citoyens quelle que soit leur opinion politique. Une fois élu, le Président de la République devient celui de tous les habitants y compris ceux qui ont voté contre lui. Dès lors, il doit apparaitre comme un rassembleur et assure la continuité de l’Etat.
Aussi le pouvoir malien ne ménagera-t-il aucun effort pour retrouver vivant le chef de l’opposition Soumaila Cissé enlevé le 25 mars dernier, par les terroristes, au cours de la campagne électorale dans le centre du pays.
6- La lutte contre la corruption doit être intégrale et impartiale. Dans ce domaine, les dirigeants à tous les niveaux doivent prêcher l’exemple. Il est d’une importance capitale de combattre le népotisme, le sectarisme et la gabegie. On reproche au Président malien, les pratiques du népotisme, du clanisme. Aussi ne place-t-il que ses proches aux commandes de l’Etat. Dans un pays comme le Mali où beaucoup de jeunes sont au chômage et une frange importante de la population vit dans la pauvreté, certains comportements de la classe dirigeante sont à proscrire si l’on veut éluder une révolte populaire du genre de celle en cours à Bamako.
La situation au Mali qui a déjà fait beaucoup de victimes dans les rangs des manifestants, est préoccupante. Le Premier Malien est aujourd’hui rejeté par son peuple, il ne lui reste que le soutien à l’international. Notre souhait est que la sagesse l’emporte au détriment des intérêts égoïstes et que les contradictions internes soient maitrisées. Il est vivement souhaitable que les parties en présence fassent des concessions et acceptent les propositions de la Conférence des chefs d’Etat de la CEDEAO, soutenues du reste par l’Union Africaine et l’Union Européenne. L’heure n’est pas au déchirement et à la division des Maliens. C’est plutôt le moment rêvé pour réaliser une union sacrée visant à défendre les intérêts généraux et à préserver l’intégrité territoriale du pays.

Jean-Pierre A. EDON
Ambassadeur, spécialiste des questions internationales.

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