.
.

Le triomphe de la vérité

.

Entretien/Imorou Bouraima sur le bilan de l’organisation et la pratique du Sport au Bénin 60ans après les indépendances : «Le sport béninois a connu plusieurs mutations sans jamais disposer d’une véritable politique nationale»


1960-2020. Cela fait soixante ans que le Bénin a accédé à la souveraineté internationale. Quel bilan peut-on faire de l’organisation et la pratique du Sport en général et du football en particulier? Voici ce que répond Imorou BOURAÏMA, expert en management des organisations sportives et Directeur du FNDAJSL avec qui la rédaction sportive de votre journal a eu un entretien exclusif.

L’Événement Précis: Mr Imorou BOURAÏMA, que peut-on retenir de l’organisation de la pratique du Sport au Bénin 60 ans après notre indépendance ?

Mr Imorou BOURAÏMA : Le Sport Béninois, en 60 ans, a connu des mutations diverses au plan structurel et organisationnel en ce qui concerne son animation. On peut retenir que depuis 1960 à ce jour, le Bénin a connu 35 ministres des sports qui ont conduit chacun avec l’idéologie politique et les orientations politiques de leur époque, le Sport béninois selon leur vision et les moyens dont ils disposaient..

Voulez-vous nous dire que le sport béninois se basait seulement sur la vision et la capacité des responsables sans aucune politique nationale?

En réalité c’est ça. Le sport béninois n’a jamais connu une véritable politique sportive nationale. La charte des sports et quelques décrets d’application ont été considérés comme les documents fondamentaux de base de promotion et de pratique des activités sportives depuis les indépendances. Cette charte a été diversement appliquée selon les ambitions et orientations de chaque régime politique. La pratique du Sport au Bénin n’a jamais été un programme détaillé clairement dans un document avec des objectifs clairs assignés aux fédérations dans une perspective compétitive et de développement. Le sport béninois a végété tout le temps dans l’amateurisme avec un manque criard d’infrastructures, de moyens financiers et de cadres techniques qualifiés.

C’est pourquoi il faut saluer, reconnaitre et apprécier à juste titre ce qui se fait depuis 2016, où tout au moins le gouvernement a inscrit dans son programme d’action (PAG) les grandes lignes directrices, les objectifs et les différents projets à réaliser au cours du mandat en cours pour amorcer le développement de notre sport. Entre autres, je suis particulièrement heureux et content des projets de classe sportive et de la construction des infrastructures sportives aux normes dont le manque criard à ce jour, a été et continue d’être un frein pour le développement du sport. Actuellement 22 stades sont en construction et presque achevés, ce que nous n’avons pas pu faire pendant 55 ans.

En dehors de tout ça, une politique doit regrouper l’ensemble des interventions que doivent réaliser les structures publiques et privées (Associations, fédérations et autres) en se basant sur des plans d’actions ou stratégies pour atteindre des objectifs dont les principaux sont la promotion et le développement du secteur. Il y a eu des tentatives, des projets de politique qui n’ont jamais abouti. Et c’est cela que le Ministre Oswald HOMEKY a réglé en lançant depuis le mois dernier l’élaboration de ce document en plus d’autres qui sont indispensables pour le développement du Sport Béninois. Encore une fois, je voudrais reconnaitre et saluer la clairvoyance et la méthodologie du Ministre des sports sur ces chantiers.

Et si on revenait aux mutations que le sport a connues dont vous aviez parlé tout à l’heure ?

Oui, l’organisation du sport a connu plusieurs facettes selon les orientations politiques.

Avant la révolution, c’est-à-dire la période de 1960 à 1972, c’est l’époque de la découverte, de l’implantation et l’enracinement de la plupart des disciplines sportives avec une organisation très peu structurée sous l’influence néo coloniale.   

De 1972 à 1990, le Bénin a connu un régime politique unique qui a adopté le « sport de masse » et a décliné dans la charte nationale des sports du 29 mars 1976, l’organisation du mouvement sportif national dominée par les services politico-administratifs de l’État. Les fédérations sportives relevaient du Conseil National des Sports ; une association est dite « sportive » lorsqu’elle organise plusieurs disciplines sportives dans un village, un quartier de ville ou une unité de production. Les Clubs qui participaient aux championnats étaient des équipes provinciales sous la tutelle et la responsabilité des préfectures en plus de l’équipe de l’université nationale du Bénin et celle des forces armées populaires (FAP).

Mais depuis l’historique conférence nationale des forces vives de la Nation de février 1990, l’Etat béninois a affirmé par la charte promulguée le 25 février 1991, sa volonté de donner à la pratique du sport une nouvelle orientation politique basée sur la démocratie et les droits de l’homme. Désormais le sport est animé par les associations qui sont regroupées en fédération par discipline sportive sous l’égide du ministère des sports auprès de qui ces fédérations reçoivent délégation d’organiser et de développer la pratique de leur discipline sportive sur toute l’étendue du territoire national suivant une réglementation universelle définie par les instances faitières. Les fédérations nationales sont regroupées au Comité National Olympique Sportif du Bénin.

A présent pouvez-vous nous dire, après 60 ans le chemin parcouru et les résultats obtenus par le sport béninois au plan africain et mondial. On sait que vous êtes du domaine du football, parler nous au moins du football ?

Je peux aussi vous parlez un peu des autres disciplines sportives, parce que je me suis intéressé dans mes études et recherches à toutes les disciplines sportives mais effectivement comme vous le dites, je me trouve plus à l’aise à parler du football.

En effet, dès le lendemain des indépendances, le football Béninois s’est illustré dans la sous-région malgré l’amateurisme, l’inexpérience et le manque de moyens qui le caractérisait. C’était la période glorieuse des clubs emblématiques tels que Asso Cotonou (Adjaka lolo), Etoile sportive (Zolémé) de Porto- Novo, Alliance Sportive de Cotonou (Ganmékpoto), Asso Porto- Novo (Kotato), Postel Sport, AS FAD, qui sont entre autres, les différents clubs qui animaient le championnat d’élite au lendemain des indépendances. Ces différentes formations malgré les maigres ressources mises à leur disposition ont marqué leur époque avec des joueurs talentueux qui avaient un seul objectif, celui d’arborer le maillot de leur club et espérer un jour se retrouver en équipe nationale. Au sein des effectifs figuraient des joueurs très talentueux comme Clovis Favis, Ana Charles, Luc Olivier, Koffi Firmin, Iréné  Coréa, Naka Nikolas, Soubérou Raimi, Amoussou Richard « Ata Pinso », Kamélia, Koffi Hounnou, Zachée Elegbe, Arthur Bocco, Patrice Gbegbelegbe, Germain Kpokpoola, Yacoubou Mansourou, Bio Tchané Idrissou, Yaovi Ahamanda, Jean-Marie Zohoungbogbo pour ne citer que ceux-là. Ils ont animé le championnat de 1ère division en son temps et écrit les belles pages de l’histoire de notre football. L’un des plus grands moments gravés dans la mémoire de tous les amateurs du cuir rond, est la participation aux éliminatoires des jeux olympiques de 1966 où après trois matchs nuls face aux Aigles de Carthage de la Tunisie à Porto Novo (2-2), à Tunis (1-1), à Casablanca (1-1), c’est finalement par un tirage au sort truqué que la place qualificative fut attribuée à la Tunisie. Un exploit qui est resté pendant longtemps sans égal.

Avec l’avènement de la révolution en 1972, les équipes citées ont fait place à partir de 1975, à des équipes départementales et corporatistes avec une nouvelle génération de joueurs comme Saadou do-Régo, les frères Zêvounou, Boyé Ferdinand, Ludovic Alikpara, Dossou Gbété Expèdit, Hounguê Toudonou dit Patati, Charles Ahoundjinou, Lambert Togbé, Léopold Faladé, Oumorou Soumaila et les autres. Ils ont évolué dans des clubs départementaux comme les Dragons de l’Ouémé, les Requins de l’Atlantique, les Buffles du Borgou, les Lions de l’Atacora, les Caïmans du Zou, les Scorpions du Mono. Si cette génération a laissé également des traces, elle n’a malheureusement pas pu se qualifier à une phase finale de coupe d’Afrique des Nations de Football. Les quelques exploits enregistrés sont avec les « Dragons de l’Ouémé » qui ont réussi à accéder aux demi-finales de la Coupe d’Afrique des vainqueurs de la Coupe (Actuel Coupe CAF). Mais, ils se sont inclinés à Naîrobi face aux Gormaya de Kénya. Une élimination que les supporters et fanatiques des Dragons ont mis sur le coup d’une trahison de Péter Roufai, l’ancien gardien international nigérian. Il faut rappeler que les Dragons ont connu de grands joueurs internationaux tels que Abédi pélé, Gormaschi Georges, Papa Ako, Kingstone Assabi, koffi Appiah. Cétait « du professionnalisme dans l’amateurisme».

Au cours de cette période révolutionnaire, le football Béninois pris en otage par l’organisation scientifique et politique marxiste-léniniste est tombé sur les bas-côtés et sa fermeture à l’extérieur a empêché beaucoup de talents de se mettre en valeur et de lui donner une plus-value. Ainsi, Expédit Dossougbété et ses compères ont animé de beaux derbies remplissant les 35000 places d’un stade de l’amitié de Kouhounou flambant neuf, dans une ville d’à peine 500000 habitants sans pouvoir véritablement s’afficher à l’échelle continentale. Je me rappelle les finales de la « coupe du 30 novembre » avec un stade de l’amitié de Kouhounou archicomble dans lequel le spectacle commence d’abord par le discours du Général au stade qui pouvait durer parfois plus d’une heure (1h) de temps avant le match et à la fin du match, il peut refuser de remettre le trophée au vainqueur du fait de l’inégalité des forces ou pour d’autres raisons. Est-ce que vous aviez vécu ça ? (Rire…)

Non. On était encore très jeune. (Rire…)

Voilà! J’imagine. Mais tout n’a pas été mauvais durant cette période ; on peut retenir de très belles expériences telles que : Les activités sportives et culturelles obligatoires dans les collèges ; Les centres de perfectionnement de sport ; Le projet Benino-allemand de football ; La décennie 1980 passe et consacre ainsi la fin de l’hégémonie des clubs et alors s’ouvre une période plus délicate et transitoire vers des campagnes continentales plus fréquentes des sélections nationales qui ne donnent rien. Les clubs s’éteignent peu à peu avec les derbies et les sélections végètent dans le défaitisme. Le public s’éloigne des stades ; la crise de confiance avec les dirigeants va atteindre son paroxysme avec une première crise majeure entre 1999 et 2001. Je ne veux pas rentrer dans l’histoire de cette crise qui a donné le record du Président qui a eu le mandat le plus court à la tête de la fédération (48 h). 

Les problèmes de personnes enregistrés à l’avènement de la démocratie, ont tôt fait de gangrener cette discipline sportive qui a complètement sombré jusqu’en 2001 où le Président Martin ADJAGODO nouvellement élu à la tête de la fédération jurera « au nom du grand maître » qu’il qualifiera le Bénin à une compétition continentale et une coupe du monde. Et il l’a fait (CAN «Tunisie 2004» et Coupe du monde junior «Hollande 2005 »).

Dès lors la politique de formation de l’équipe nationale a été revue et les joueurs Béninois évoluant à l’étranger sont désormais invités en sélection nationale ; l’Etat étant désormais convaincu de la capacité de la sélection nationale à fédérer le peuple et à donner une bonne image du pays à l’étranger. Ainsi 2004, 44 ans après les indépendances, le Bénin participe pour la première fois à une phase finale de la Coupe d’Afrique des Nations de Football avec une nouvelle génération de joueurs (celle des Amadou Moudachirou, Moussa Latoundji, Anicet Adjamonsi, Rachad Chitou, Damien Chrysostome, Oumar TCHOMOGO et autres Romuald Boco et Alain Gaspoz binationaux formés en Europe), pour voir le drapeau national flotter dans le ciel tunisien au milieu des grandes Nations de football du continent. Le bilan de ce baptême de feu a été catastrophique. Mais loin de se décourager et avec une volonté politique affichée par le gouvernement (qui a commencé par financer l’équipe nationale de façon conséquente), les férus du cuir rond ont commencé par y croire encore et cahin-caha le rêve de voir le drapeau national flotter une fois encore lors d’une phase finale va se réaliser avec une deuxième CAN en 2008 au Ghana. Si le bilan fut le même qu’en Tunisie en 2004 (3 matches et 3 défaites), cette 2ème participation a permis de capitaliser plus d’expérience, de consolider les acquis et de voir les Écureuils se qualifier pour une 3ème phase finale en Angola en 2010. Cette 3ème participation a été une occasion de mieux faire que les deux premières en enregistrant un (01) point sur les 03 matchs joués lors du match Bénin # Mozambique (2-2) sous la direction du Sélectionneur Français Michel DUSSUYER. Ce qui a donné espoir à tout un peuple qui, un instant avait cru au renouveau de son football surtout avec le lancement des championnats professionnels de ligue 1 et ligue 2, la participation presque parfaite au tournoi de l’UEMOA où le Bénin a fini 2ème derrière le Niger à Niamey. Mais hélas !

Très tôt les espoirs se sont estompés puisqu’il a fallu attendre plusieurs années avant de voir le Bénin se qualifier encore à une coupe d’Afrique des Nations. La mauvaise gestion des acquis par les responsables fédéraux, la mauvaise gouvernance, le manque de sérieux de ces derniers qui ont privilégiés leur intérêt personnel au détriment de celui de la nation ont « fait chavirer le navire ». Des guerres de leadership au sein des membres de la fédération béninoise de football et bien d’autres choses encore ont tôt fait de plonger dans un gouffre le football béninois qui s’est éteint pendant plus de huit (08) ans et s’est illustré par des crises répétées avec plusieurs interventions de la CAF et de la FIFA. Les championnats nationaux sont irréguliers, mal organisés et truqués. Il a fallu l’arrivée de la « Rupture » en 2016, pour qu’enfin une lueur d’espoir rejaillisse sur le football Béninois. Le milieu a été assaini par le gouvernement. Le désordre orchestré par les responsables fédéraux a été stoppé. Une réorganisation plus sérieuse, rationnelle et professionnelle a été mise en branle par la nouvelle équipe de la fédération en parfaite collaboration transparente et fructueuse avec le Ministère des Sports. Le sélectionneur Français Michel DUSSUYER, remercié en monnaie de singe en 2010, a été rappelé à la rescousse pour redonner au football Béninois ce qu’il mérite. Et ça a payé cash. En 2019, le Bénin a décroché sa 4ème participation à la phase finale de la coupe d’Afrique des nations après avoir battu l’Algérie (1-0) à Cotonou puis s’être imposé de fort et belle manière face au Togo de Emmanuel Adebayor (2-1). Vous connaissez la suite ; les coéquipiers de Stéphane SESSEGNON ont écrit une belle page de l’histoire de notre football en terminant aux quarts de finale de la plus grande messe du football africain après avoir contraint Ghanéens et Camerounais au partage des points, puis dicter leur loi aux Marocains et, éliminés de justesse par les Sénégalais.

On peut donc retenir, que 60 ans après les indépendances, le Bénin a participé à quatre (04) phases finales de coupe d’Afrique des Nations et n’a atteint pour l’instant que l’étape des quarts de finale.

Depuis les indépendances, les clubs Béninois engagés dans les différentes compétitions statuaires de la Confédération africaine de football (CAF) sont toujours éliminés dès le premier tour à l’exception de cet exploit réalisé par les Dragons de l’Ouémé en 1987 (demi-finale de la coupe des vainqueurs de coupe), le Mogas 90 de la Sonacop qui a réussi moins de dix ans après la même performance en coupe de l’Union des fédérations ouest-africaine de football (UFOA) et tout récemment ESAE FC qui s’est qualifié pour la phase de poule de la coupe CAF.

En somme, on peut retenir que le Bénin n’a jamais remporté un titre continental, voire même sous régional que ça soit l’équipe nationale ou les clubs toutes catégories confondues. C’est le défi à relever pour la prochaine décennie et nous en sommes capables.

Ah oui et comment ?

Huuum ! Ça, c’est encore un long développement que je pourrai vous faire quand vous me donnerez l’occasion une prochaine fois. Il faut prendre un autre rendez-vous. Rire….

Entretien réalisé par Anselme HOUENOUKPO

N'hésitez pas à partager ...Share on Facebook
Facebook
0Tweet about this on Twitter
Twitter
Share on LinkedIn
Linkedin

Reviews

  • Total Score 0%



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *