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Le triomphe de la vérité

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Edito: Les avatars de la traite


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Si j’avais un pouvoir magique, je changerais radicalement comment l’on commémore la journée internationale de la traite négrière. Cet événement qui a eu lieu vendredi, a permis de se rappeler la grande douleur que fut cette déportation massive, mais aussi de prendre l’engagement pour que jamais la tragédie ne se répète. Chez nous, la commémoration a revêtu les habits d’un colloque international doublé d’une parade touristique sur les terres du projet La Route des esclaves. Au Ghana, l’idée a été d’attirer le plus possible d’Africains-Américains autour de la traite en les faisant revenir pour investir dans le pays ou dépenser leurs ressources de vacances.Vous l’avez compris : la traite est devenue là-bas comme ici un filon devant rapporter des dollars.
Je ne suis pas contre ce pragmatisme même mercantile. Il récupère la mémoire pour le présent et le futur. Seulement, le registre dans lequel s’inscrivent toutes ces commémorations m’a toujours paru inutile et bon marché. La question de la mémoire pose en effet un autre problème : qui réparera les stigmates de la traite chez nous ?
Je vois beaucoup de gens affirmer de bonne foi que la traite est désormais du passé et qu’il faut passer à autre chose. On oublie facilement que ce sont 400 ans de déportation massive, 400 ans de guerres esclavagistes ayant laissé dans la conscience collective des peuples des marques profondes. Quatre siècles de peur, d’angoisse et de traumatismes divers. On oublie aussi plus de 1000 ans de traite arabe qui ont presque anéanti les cultures endogènes dans les communautés aujourd’hui musulmanes. Ce sont ces guerres qui ont occasionné une méfiance presque atavique entre Fon et Nagos par exemple. Elles ont dessiné une géopolitique invisible mais durable et profonde, géopolitique qui fait que les Idaasha, les Shabè, et autres peuples Nago votent très majoritairement soit pour des Nago ou pour des gens du Nord. Mais presque jamais pour un Fon. Vous serez incompris lorsqu’étant de Kétou vous décidez de vous marier à une femme ou un homme d’Abomey. Les Nago de Kétou ont du mal à accepter que tous les Fon d’Abomey ne sont pas méchants, mesquins, foncièrement hypocrites et roublards. Bien sûr, l’administration coloniale a joué sur ces clivages pour mieux opposer les acteurs politiques afin de les diviser, dans le grand dessein du contrôle de notre territoire.
En décembre 2011, le professeur Léonard Wantchékon alors à l’université de New York, a publié avec un de ses collègues, le professeur Nathan Nunn de l’Université de Harvard, un travail de recherche qui a montré que les Africains dont les ancêtres ont été marqués par la traite négrière, ont développé aujourd’hui une culture de méfiance très poussée. Cette culture entraine aussi la contestation des autorités : ils se révoltent plus facilement que les autres contre les régimes ou contre les autorités du fait d’un penchant atavique à la suspicion.
Lors donc, il suffit de voir les divisions au sein de nos corps socio-professionnels pour comprendre les méfaits de cette culture. Alors qu’en Europe ou en Amérique, les Béninois voient comment les experts-comptables se mettent ensemble pour créer de grands cabinets d’expertise-comptable, ils n’arrivent au Bénin qu’à créer des cabinets individuels. Idem chez les avocats, les mécaniciens, les médecins ou les menuisiers. Créer et faire prospérer une entreprise avec des amis, un parent ou des collègues est une gageure chez nous. Personne ne fait confiance à personne. Les querelles de personne prennent vite le dessus et l’expérience tourne court. Chacun préfère régner seul dans son coin. D’où le foisonnement des entreprises individuelles à courte durée de vie.
Ce que je veux dire, c’est que nous ne sommes pas obligés de subir toutes ces conséquences de la traite négrière. Il faut agir sur nos systèmes éducatifs pour changer cette culture de la méfiance. Je ne veux pas que mes enfants et mes petits enfants soient victimes des mêmes stéréotypes ethniques qui ont structuré notre vie. Il faut agir pour enrayer progressivement le complexe d’infériorité des siècles de fermentation esclavagiste ont installée en nous. Les commémorations comme celle de vendredi dernier, pour utiles qu’elles puissent paraître, devraient servir à dégager des solutions à cette plaie du passé que nous continuons de porter. Faire autre chose, c’est se tromper.

Par Olivier ALLOCHEME

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