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Le triomphe de la vérité

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Un Spécialiste des questions internationales sur les événements politiques récents: Les Réflexions de l’Ambassadeur Jean-Pierre A. Edon sur l’Afrique du Sud


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Ambassadeur Jean-Pierre Adélui EDON

Analysant les problèmes que suscite la succession du Président sud-africain à la tête de l’ANC, parti le plus ancien d’Afrique dans l’article publié le 29 Novembre 2017 par le quotidien l’évènement précis, j’avais émis le souhait que la grande force que constitue cette formation politique, forte de ses grandes expériences, puisse gérer convenablement les difficultés liées au changement de ses dirigeants sans beaucoup de dommages pour la survie du modèle sud-africain. Cette crise vient d’être dénouée avec satisfaction. Son heureux dénouement s’inscrit dans le cadre des défis que l’Afrique du Sud post-apartheid doit relever. C’est une tâche importante et permanente qu’il faut exécuter diligemment sous l’inspiration de la sagesse et de la vision de l’icône nationale sinon mondiale Nelson Mandela. Il s’agit entre autres de :
– Accélérer le développement socio-économique et culturel pour le bien-être et l’épanouissement social de tous les sud*africains.
– Rétablir l’équilibre et la cohésion nationale entre les différentes composantes de la population.
– Assurer la justice sur le plan socio-économique.
– Produire davantage la richesse partagée.
– Réduire sensiblement, voire éradiquer la pauvreté, lot de la majorité Noire.
– Repositionner le pays sur la scène internationale.
– Poursuivre et approfondir le processus démocratique.
– Redonner espoir et la joie de vivre ensemble aux citoyens.
C’est à la lumière de ces défis que, réuni en congrès à Johannesburg du 16 au 20 Décembre 2017, l’ANC a encore montré qu’il reste une formation politique pétrie de longues expériences, respectant ses principes fondamentaux et sachant défendre l’intérêt du peuple. Pour la première fois depuis 1994, année de l’accession au pouvoir de l’ANC, la succession du chef du parti a été éprouvante à cause de la volonté du Président Jacob ZUMA à changer de façon unilatérale les règles du jeu pour défendre ses propres intérêts. Comme il fallait s’y attendre cet acte a entrainé des divisions au sein du parti déjà affaibli par les accusations de corruption de certains de ses dirigeants.
Heureusement la vérité et la justice ont triomphé par l’élection de Monsieur Cyril Ramaphosa à la direction de l’ANC. Le plan du président ZUMA consistant à se faire succéder par son ancienne épouse a ainsi échoué. Ce plan qui tord le cou à la procédure en vigueur n’est rien d’autre que le népotisme et la primauté de l’intérêt personnel sur l’intérêt général. Il a connu le même sort réservé tout récemment au Président du Zimbabwe Robert MUGABE qui s’apprêtait aussi à céder le fauteuil présidentiel à son épouse, Grâce MUGABE.
L’élection de Monsieur Cyril RAMAPHOSA à la tête du part, consacre la vérité et la justice aux dépens des intérêts égoïstes. De ce point de vue, cet acte de grande portée politique, est une victoire pour la sauvegarde de la démocratie en Afrique du Sud. Il constitue une condition nécessaire mais non suffisante. L’aspect suffisant est le départ immédiat du Président ZUMA du pouvoir au soir du mercredi 14 Février 2018 par sa démission et l’élection du nouveau chef du parti à la Présidence de la République. La démission forcée du président ZUMA se justifie par plusieurs raisons dont les plus importantes peuvent se résumer comme suit.
Depuis son accession à la magistrature suprême en Mai 2009, la corruption au sommet de l’Etat s’est progressivement installée et les dénonciations de l’opposition et de certains militants de l’ANC sont restées sans effet. La famille Gupta, constituée d’hommes d’affaires d’origine indienne et très proche du Président ZUMA est devenue le symbole de cette corruption. Ce groupe d’hommes d’affaires resté pendant longtemps intouchable parce qu’ayant la faveur et la protection du Président, s’est livré au trafic d’influence, au détournement de fonds et à la corruption dans les ministères. Ces actes viennent compléter celui de la construction d’une grande résidence privée du Président sur financement des fonds publics. Dans son rapport d’enquête, rendu public en Mars 2014, la Médiatrice de la République, Madame Thuli MADONSELA a affirmé sans ambages que Jacob ZUMA a bénéficié indûment pour sa résidence privée de 246 millions de rands soit environ 23 millions de dollars. A l’époque cette vérité a valu à la Médiatrice beaucoup de menaces de la part du Président ZUMA. Mais cette vaillante dame, avocate de formation, est restée imperturbable.
Pendant qu’il assumait les fonctions de vice-président de la République sous la présidence de Thabo MBEKI, Monsieur Jacob ZUMA était déjà convaincu de corruption avec la société Thalès dans une opération de vente d’armes. L’exigence de sa démission à l’époque par le Président MBEKI qui voulait ainsi préserver l’honorabilité du pays, a finalement coûté cher à celui-ci, car il a été forcé à la démission par l’ANC au sein duquel Jacob ZUMA jouissait alors d’une grande popularité.
A ces actes de corruption se mêlent des scandales de tous genres sur le plan social, toutes choses qui déshonorent le pays et portent atteinte à la réputation de l’ANC et de la Présidence de la République.
Le dernier faux pas commis par l’ex-président est la lutte inédite qu’il a engagée pour placer à la direction du parti son ex-épouse. Il a ainsi choisi délibérément d’ignorer les traditions et les règles, ce qui a contribué aux divisions au sein du parti déjà affaibli par les actes de corruption imputable au Président ZUMA. Dès lors, il devient clair et évident que le nouveau chef du parti élu de justesse à l’absence du soutien de son camarade Jacob ZUMA, ne pourra plus travailler avec celui à qui il ne fait plus confiance. Il fallait donc interrompre le deuxième mandat présidentiel de ZUMA qui devrait prendre fin en Mai 2019.
Voilà pourquoi le parti lui a demandé de démissionner calmement. Mais face à sa résistance, l’ANC lui a fixé un délai au-delà duquel une motion de défiance contre lui sera déposée au parlement. C’est grâce à cette menace de son propre parti qui l’a finalement lâché que L’ex-Président ZUMA à la tête de l’Etat depuis Neuf(9) ans a été contraint de présenter sa démission avec effet immédiat au soir du 14 Février 2018.
A la surprise de ses acolytes, l’annonce de son départ a été accueillie avec un grand soulagement par la quasi-totalité de la population déçue par ses comportements et les mauvaises performances de l’économie nationale du pays le plus industrialisé du continent africain.
Aussi le bilan peu élogieux de l’ex-président Jacob ZUMA donne-t-il lieu à des défis importants que le nouveau chef de l’Etat doit relever coûte que coûte dans les meilleurs délais, à cause de la proximité des élections générales de l’année prochaine.
Au niveau du parti, les plaies béantes crées au cours de ces dernières années doivent également être pansées rapidement. La dernière et grave situation reste les traces laissées par la violente bataille que se sont livrées les deux prétendants au poste de la présidence du parti, Monsieur Cyril RAMAPHOSA et Nkosazana Dlamini-ZUMA. La réunification et l’unité du parti deviennent une tâche urgente, voire primordiale. Dans ce cadre, des négociations sont nécessaires avec deux partis dissidents à savoir le Congrès du Peuple (COPE) un parti libéral créé en 2008 et favorable à Thabo MBEKI et le Parti des Combattants Economiques de la Liberté (EFF), de tendance gauche radicale, dirigé par le bouillant Julius MALEMA, ancien militant expulsé de l’ANC sous la présidence de Jacob ZUMA. Mais les ambitions présidentielles du chef du parti EFF pourraient compliquer les négociations. Il s’agira de mettre rapidement en place une politique qui attire les militants déçus de l’ANC.
Tout devra aussi être mis en œuvre pour redonner confiance aux alliés historiques de l’ANC qui au cours de ces dernières années ont été déçus et très critiques à l’égard de Jacob ZUMA. Il s’agit du Parti communiste sud-africain (SACP) et la principale centrale syndicale du pays (COSATU) ayant récemment pris leurs distances vis-à-vis de l’ANC. La volonté de Jacob ZUMA à se faire succéder à la direction du parti par son ex-épouse, a été pour eux, le dernier acte de déception.
On peut déjà se réjouir de la détermination du président Ramaphosa à unifier le parti. Cela apparait déjà dans la composition de son premier Gouvernement qui comprend sa rivale, Madame Nkosazana Dlamini-Zuma, ex-épouse de l’ancien Président, devenue Ministre de la planification ; le nouveau vice-président en la personne de Monsieur David Mabuza, ancien soutien du clan Zuma ; l’ancien Ministre des finances, Monsieur Malusi Gigaba qui devient Ministre de l’intérieur malgré ses liens avec la famille Gupta. Il a repris Monsieur Pravin Gordhan, ancien Ministre des finances limogé l’année dernière, à cause de sa critique de la corruption, à qui est confié le ministère des entreprises publiques.
Ce travail de reconstruction du parti se fera conjointement avec la relance de l’économie du pays qui constitue un autre défi important.
En effet l’économie qu’hérite le nouveau Président n’est pas reluisante. Elle est fragile avec un taux de croissance faible, 1% en 2017 et 1,5% espéré en 2018, ce qui est loin des 3% nécessaire pour générer des emplois. Les déficits publics sont en hausse avoisinant plus de 60% du PIB soit environ 3,3 milliards d’Euros. Le chômage de masse est galopant et atteint un taux supérieur à 27%. Cette situation déjà alarmante a été aggravée ces derniers mois par la réaction négative des marchés qui se sont inquiétés des grands discours populistes et électoralistes du Président ZUMA et de son épouse candidate, sur la transformation radicale de l’économie dans une direction qui découragerait les investisseurs et ferait fuir les capitaux.
La relance de l’économie implique aussi la lutte contre la corruption à tous les niveaux. Il est heureux de constater que le Président RAMAPHOSA est conscient de la nécessité de faire de la relance de l’économie une priorité. Dans son premier discours sur l’état de la Nation prononcé à l’Assemblée Nationale le vendredi 16 Février 2018, il a affirmé sa détermination à éradiquer la corruption qui a caractérisé l’ère ZUMA. Il a promis d’engager le pays sur «le nouveau chemin de croissance, d’emploi et de transformation ». Comme ses priorités immédiates, il a cité l’emploi des jeunes dont le taux de chômage avoisine les 50%, la lutte pour le retour de la confiance des investisseurs et des marchés qui ont sanctionné la fin du règne de ZUMA par la dégradation de la note financière du pays.
Dans le cadre de la lutte contre les crimes économiques, le nouveau Président a annoncé l’ouverture prochaine des travaux de la commission d’enquête judiciaire sur « la Capture de l’Etat », terme qui désigne le pillage systématique des ressources publiques que son prédécesseur est accusé d’avoir couvert ou encouragé. Exprimant son optimisme pour l’avenir du pays, il a notamment déclaré devant le parlement ce qui suit : « Nous devons mettre derrière nous toute la négativité qui a perturbé notre pays, parce qu’un nouveau départ nous attend. Un fantastique départ est là. »
De l’analyse de cette situation politique sud-africaine, découlent à notre avis quelques enseignements.
1. La démission de l’ex Président est salutaire en ce sens qu’elle contribuera à renforcer l’ANC, la démocratie et à reconstruire l’économie nationale. Son départ a été un soulagement pour les députés du parti qui trois fois de suite, ont bloqué par le passé la motion de défiance introduite par l’opposition. Ce soulagement se mesure par les fréquents applaudissements et les cris d’encouragement ayant plusieurs fois interrompu le premier discours du Président RAMAPHOSA au parlement. De ce point de vue et pour d’autres considérations, le retrait du pouvoir de l’ex-Président est une victoire pour l’ANC.

2. Il est regrettable de constater que Jacob ZUMA est sorti par la petite porte, ce qui ne fait pas honneur à la mémoire du grand combattant Nelson MANDELA qui l’avait toujours soutenu de son vivant, et admiré son militantisme avéré ainsi que son intelligence dont il a fait montre dans le règlement de la crise politique au Burundi vers les années 1996 et 1997, crise pour laquelle Le Président Mandela avait été désigné comme médiateur par l’OUA. Il n’a malheureusement pas pu résister aux tentations diaboliques du pouvoir et de l’argent, et laisse ainsi un mauvais souvenir au sein de son parti non disposé à lui négocier une quelconque amnistie.

3. L’actualité donne aujourd’hui raison au Monseigneur Desmond TUTU qui en 2009, avait dénoncé l’accession au pouvoir de Jacob ZUMA et sévèrement critiqué l’ANC qui a rendu cette haute promotion possible. Tout récemment, il n’a pas non plus manqué de condamner les actes de corruption du Président démissionnaire. C’est le moment de rendre hommage à ce grand homme qui demeure fidèle à sa vision de paix, de justice, de liberté, partisan convaincu de la non-violence et du pardon. Sa lutte pacifique l’avait rapproché de Nelson Mandela alors en prison et lui aussi, favorable à la non-violence. Son combat non-violent contre l’apartheid avait reçu une reconnaissance internationale, ce qui lui avait valu le 16 Octobre 1984, le prix Nobel de la paix. Il est donc une personnalité respectable, reconnue par Mandela et dont l’opinion sur la situation politique nationale mérite une attention particulière.

4. L’ancien président américain Monsieur OBAMA avait vu juste lorsqu’au cours de sa visite à Accra pendant son premier mandat, il déclarait que « l’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts mais plutôt des institutions fortes ». La façon dont la crise a été dénouée en Afrique du Sud est l’illustration parfaite de cette pensée. En effet on doit ce dénouement heureux à la force des institutions sud-africaines à savoir notamment le parlement, l’ANC, les partis de l’opposition, l’institution judiciaire et la Médiation de la République.

5. L’évènement historique auquel le monde vient d’assister dans le pays de Mandela, doit amener les dirigeants africains à éviter la corruption sous toutes ses formes, de même que le népotisme qui ne mène pas loin. Ils devront privilégier l’intérêt de leur peuple au détriment de leurs propres intérêts, étant entendu qu’ils sont au service de leur Nation. La fonction présidentielle est honorable, noble et exaltante mais aussi exigeante et complexe. Elle demande de l’élu, l’abnégation, la justice, l’exemplarité, l’écoute du peuple, la fermeté dans la gestion des affaires publiques, l’esprit rassembleur et la crainte de Dieu.

6. Il est vivement souhaitable que les Etats africains disposent d’institutions démocratiques fortes, dirigées par des hommes intègres et compétents, et surtout les institutions de contre-pouvoir. Leur bon fonctionnement sans ingérence extérieure permet de renforcer le processus démocratique en cours et d’éviter dans certains cas des affrontements populaires violents dans la gestion d’une crise politique. C’est aussi le gage de la paix et de la cohésion nationale.

7. On ne cessera jamais de répéter que nul n’est au-dessus de la loi et personne n’est supérieur au peuple souverain. Le dernier évènement en Afrique du Sud en est encore la preuve la plus éloquente.

L’Afrique du Sud continue d’émerveiller le monde par ses innovations. Au lendemain de la fin de l’apartheid, il a été mis en place dans le souci de préserver la paix, la commission Vérité et Réconciliation, dirigée par le respectable homme d’église et grand militant des libertés démocratiques Desmond TUTU. Aujourd’hui, c’est le tour de la commission d’enquête judiciaire sur « la Capture de l’Etat » chargée de vérifier le pillage systématique des ressources publiques dont l’ancien chef d’Etat est tenu responsable. Tout ceci permettra de redonner confiance au peuple sud-africain qui, mobilisé autour du nouveau Président, remportera encore des victoires sur la voix de la démocratie et du développement économique et social. C’est à juste titre que Monsieur Cyril RAMAPHOSA rassure les populations en leur promettant « un nouveau départ fantastique ». Il en sera ainsi lorsqu’on connait la personnalité et les qualités du nouveau chef d’Etat ainsi que le rôle qu’il a joué dans les négociations qui ont abouti à la fin de l’apartheid. IL doit enfin être attentif dans la gestion de la réforme agraire, une question très sensible et ayant un impact considérable sur l’économie. Il faut éviter toute méthode de nature à avoir un effet négatif sur l’économie et la production agricole. Le système de réforme agraire sud-africaine pratiqué depuis 1994 mérite tout simplement d’être amélioré et accéléré dans sa mise en œuvre, sans compromettre la production agricole ni décourager les investisseurs. Toute réforme quelles que soient ses qualités, ne saurait réussir que si elle prend en compte les réalités du terrain. Le succès qu’a connu le pays arc-en-ciel depuis sa libération en 1994, a été possible, grâce à ce réalisme inspiré de la sagesse de Mandela. Il est souhaitable que cela se poursuive pour éviter de sombrer dans le populisme qui s’apparente à la démagogie.
Il y a espoir pour le peuple sud-africain, connaissant les compétences et la sagesse du nouveau chef d’Etat. L’Afrique du Sud dispose surtout d’atouts nécessaires pour devenir dans un avenir proche, le premier des pays émergents du continent africain. Pour y parvenir, la population sud-africaine et ses dirigeants devront conjuguer au passé cet incident de parcours afin de redonner l’espérance à la Nation Arc-en-ciel, d’honorer la noble mémoire de Nelson MANDELA, artisan infatigable de l’indépendance des peuples, de la liberté, de la paix, de la justice et de la dignité de la Race Noire.
L’Afrique du Sud doit renforcer le caractère multiracial de son peuple symbolisé par l’arc-en-ciel comprenant plusieurs couleurs, et s’appuyer fortement sur le modèle Nelson MANDELA, connu pour sa vision, son humanisme et son esprit de solidarité. La réforme agraire ne peut réussir qu’en se basant sur ces fondements.

Jean-Pierre A. EDON
Spécialiste des questions internationales
Ancien Ambassadeur en Afrique du Sud

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