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Le triomphe de la vérité

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Opinion de l’Ambassadeur Jean-Pierre Adélui EDON: L’ANC, modèle partisan sud-africain à l’épreuve du temps


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Ambassadeur Jean-Pierre Adélui EDON

En 1912, était créé à Bloemfontein une ville située au sud de Johannesburg, en Afrique du Sud, le premier parti politique noir appelé African National Congress (ANC) et en français, Congrès National Africain. Sa création était un acte de courage pendant une période coloniale particulièrement marquée par l’établissement des bases d’une société raciste à travers la politique de l’apartheid qui prône le développement séparé des Noirs et des Blancs.
Aujourd’hui, ce parti vieux de 105 ans vit toujours et dirige avec succès la deuxième économie du continent africain malgré les difficultés, accidents de parcours propres à ce genre d’organisation. Comme il fallait s’y attendre, cette structure militante avait des défis à relever.
La mission première de l’ANC était de lutter pour la justice, les droits de l’homme et l’égalité entre les hommes quelles que soient leurs couleurs. Il s’agit d’un pays majoritairement noir dirigé par la minorité blanche qui nie royalement les droits élémentaires des Noirs, pour la raison fallacieuse de la supériorité de la race blanche sur la race noire. D’après les statistiques de 2014, l’Afrique du Sud compte 54 millions d’habitants dont 80,23% de Noirs, 8,8% de Métis, 8,4% de Blancs et 2,5% d’asiatiques indiens.
Les Noirs, les Métis et les Indiens étaient privés des moindres libertés dont voici quelques manifestations à travers une législation paralysante qui viole les droits de l’Homme :
– La loi «Land Act » de 1913 qui privait les Noirs de 87% du territoire du pays de leur naissance.
– La loi «Urban Area Act» de 1923 qui créait des bidonvilles surpeuplés pour les Noirs poliment appelés native locations, afin de fournir une main d’œuvre bon marché à l’industrie blanche. Il s’agit de ce qu’on appelle encore Township où vivent les Noirs dans des conditionsdifficiles, voire inhumaines avec un contraste effarant par rapport aux centres urbains réservés aux Blancs et situés souvent à une dizaine de kilomètres des townships. C’est le cas de Soweto par rapport à Johannesburg où résidait Winnie Mandela, épouse du vénéré Mandela jusqu’à sa sortie de prison.
– La loi «Color bar Act» de 1926 qui interdisait aux Noirs les emplois qualifiés
– La loi «Representation of Native Act» qui retirait les Noirs des listes électorales. Cette loi permettait d’éviter qu’un jour les Noirs contrôlent le destin des Blancs. La suite des évènements en 1994 a montré que cette loi n’était qu’une illusion.
En vertu de cette législation inique et d’autres mesures que nous n’avons pas citées ici, c’était un crime pour un Noir de franchir une porte réservée aux Blancs, de monter dans un bus réservé aux Blancs, de boire à une fontaine réservée aux Blancs, de marcher sur une plage réservée aux Blancs, d’être dans la rue après 11h du soir (les Noirs devant retourner dans leurs bidonvilles après les heures ouvrables), de ne pas avoir de carte « laisser-passer », de vivre dans certains endroits, de travailler dans des quartiers interdits aux Noirs, d’être sans domicile etc…. Il s’ensuit que les taux d’inégalité des revenus entre les groupes de population étaient parmi les plus élevés au monde.
Les implications fâcheuses de cette politique étaient nombreuses : des millions de Sud-africains ont subi l’oppression sous toutes ses formes, certains ont été forcés à l’exil dans les pays voisins et ailleurs, d’autres sont jetés en prison comme Mandela et ses compagnons tels que Walter Sizulu et Govan Mbeki etc…
En 1960, le massacre de Sharpeville puis l’interdiction de l’ANC et des mouvements nationalistes africains ont conduit à la condamnation de la politique d’apartheid par les nations Unies et la communauté internationale.
Face à cette situation, l’ANC n’avait pas de choix. Il lui fallait relever les défis que sont la justice, le respect des droits de la personne, l’égalité raciale, l’épanouissement social, le partage des richesses du pays, la jouissance des libertés individuelles et collectives, bref la libération du peuple sud-africain et son indépendance. En 1961, l’ANC déclenche la lutte armée dans l’Umkhonto We Sizwe et en 1963 Nelson Mandela l’un des chefs de la lutte armée est condamné à perpétuité pour terrorisme.
La force de ce parti réside dans la ferme détermination de ses dirigeants et militants de restaurer la paix et les libertés démocratiques quel que soit le prix à payer. Cette force découle aussi du bon fonctionnement du parti à travers son organisation, son mot d’ordre, son bras armé, son idéal, sa discipline et l’exercice de la démocratie en son sein. Elle se fonde sur le patriotisme et la conviction politique de ses militants.
L’idéal de l’ANC est très clair et se résume en ces termes : le nationalisme africain considéré comme un cri de guerre et un crédo, la création d’une nation multiraciale, le renversement de la suprématie blanche et l’établissement d’une forme réellement démocratique de gouvernement. Cet idéal a été le guide politique pendant toute la période de la lutte de libération. Le succès de cette lutte que le monde entier a fini par soutenir n’a été possible que grâce à l’exercice de la démocratie et de la discipline au sein de cette formation politique.
Aujourd’hui encore, la discipline continue d’être la force de l’ANC. C’est cette formation politique qui a libéré le pays au prix de lourds sacrifices en portant à la magistrature suprême le plus célèbre prisonnier du monde, Nelson Madiba Mandela à la suite des premières élections post apartheid de 1994.
Ce mouvement très panafricaniste qui fait la fierté des africains se trouve confronté aujourd’hui à une difficulté à laquelle on ne saurait rester indifférent.
En effet, le second mandat du Président Jacob Zuma tire vers sa fin, ce qui pose le problème de sa succession. Selon les pratiques en vigueur depuis 1994, année de l’accession de Nelson Mandela au pouvoir, le président du parti, candidat de l’ANC aux élections générales devient Président de la République. Il est de coutume qu’après deux mandats successifs (Mandela n’a fait volontairement qu’un seul mandat), la direction du parti revient au Vice-Président de la République qui finit par devenir Chef de l’Etat et de Gouvernement à la suite des élections générales qui consacrent la victoire de l’ANC.
Cette tradition qui a permis de préserver l’unité au sein des militants est sur le point d’être bouleversée. La Vice-Présidence actuelle de la République est assumée par Mr Cyril Ramaphosa. D’après les pratiques en vigueur, les charges de la direction de l’ANC lui reviennent en Décembre 2017 et ensuite celles de la République en 2019. Or l’ancienne Présidente de la Commission de l’Union africaine, Mme Zuma Nkosazana Dlamini est rentrée dans le jeu pour succéder à son ancien mari, et ce, avec le soutien du Président jacob Zuma et de ses partisans. Désormais deux candidats vont s’affronter, ce qui n’a jamais été le cas par le passé. Il s’agit de :
– Cyril Ramaphosa, actuel Vice-Président, réputé modéré et proche des milieux d’affaires. C’est un syndicaliste aux temps de l’apartheid, reconverti en richissime homme d’affaires après la libération du pays. En sa qualité du Secrétaire Général de l’ANC, il avait conduit avec succès les négociations qui ont abouti à la fin de l’apartheid. A ce titre, il devrait devenir le Vice-Président en 1994 sous Nelson Mandela. Mais fidèle à l’accord conclu avec Mr Govan Mbeki son compagnon de prison décédé et père de Thabo, Mandela a alors attribué la Vice-Présidence à Thabo Mbeki en reconnaissance de la grande contribution de son père à la lutte de libération. En contrepartie, Mandela avait lancé Cyril Ramaphosa dans les affaires où il a réussi brillamment. Cet antécédent historique milite normalement en sa faveur pour succéder au Président Jacob Zuma.
– Mme Zuma Nkosazana Dlamini. Médecin de formation, cette dame est une grande figure de la ligue des femmes de l’ANC. Elle fut ministre de la santé, ministre des affaires étrangères, ministre de l’intérieur, présidente de la commission de l’Union Africaine. Aimable mais rigoureuse, elle est une femme de caractère qui affectionne le travail bien fait. Elle a des qualités pour diriger son pays, mais ce qui est gênant, c’est la procédure utilisée qui met en danger le parti.
Pour préserver l’unité de l’ANC que le Président Jacob Zuma a appelé de tous ces vœux à la dernière conférence du parti qui a eu lieu à Johannesburg, Mme Zuma devrait renoncer à son ambition et se contenter peut être du poste de Vice-Président. Par cette situation l’ANC semble naviguer à vue, pris entre deux eaux. Il est nécessaire et urgent de mettre fin à ces querelles de chapelle entre les factions rivales qui pourraient faire perdre au mouvement de Nelson Mandela les élections. Le Président Jacob Zuma lui-même a reconnu ce danger en déclarant en juin dernier au cours de la 5ème conférence politique de l’ANC que les scandales de corruption et les divisions qui minent son parti risquaient de lui faire perdre le pouvoir lors des prochaines élections générales. « Les divisions sont un cancer dont l’ANC doit se débarrasser » a-t-il déclaré à Soweto. Il est donc conscient des risques que court le parti divisé et dans le même temps, il pose des actes qui alimentent les divisions.
Ce parti historique qui a dominé la vie politique sud-africaine avec 60 à 70% des voix aux élections générales de 1994, 1999,2004, 2009 et 2014, a essuyé un cinglant revers électoral lors des élections locales en Août 2016, en cédant à une coalition de l’opposition, le contrôle d’une série de municipalités emblématiques comme Johannesburg et Prétoria. Une autre illustration des fractures de plus en plus ouvertes qui minent ce parti réside dans le fait que certains vétérans de la lutte contre l’apartheid ont boudé la dernière réunion de la formation politique.
Un autre haut dirigeant de l’ANC n’a pas hésité à dénoncer la dérive de son parti en le traitant « d’Etat mafia ». A celui-ci, le Président a publiquement répondu qu’il regrette que certains membres et dirigeants du parti soient devenus les premiers porteurs d’informations négatives sur leur propre mouvement. Tout ceci montre à quel point l’ambiance au sein du mouvement de Nelson Mandela est viciée et préoccupante.
La grande responsabilité incombe au Président Zuma dans cette affaire. Reconnu pour son intelligence et son passé de grand-militant, il doit tout mettre en œuvre pour éviter l’implosion ou l’affaiblissement de cette formation politique dont il a les rênes depuis 2007. La candidature de son épouse risque de faire plus de mal que du bien à l’ANC. Son élection peut entraîner des départs massifs des militants partisans de son rival, comme ce fut le cas en 2008 lorsque les partisans de Thabo Mbeki ont dû créer un autre mouvement après la démission forcée de leur chef.
Il semble que la succession du président par son épouse vise surtout sa protection après son départ du pouvoir car des poursuites judiciaires pourraient être lancées contre lui dans plusieurs affaires de corruption à laquelle il serait impliqué à plusieurs reprises. C’est d’ailleurs le motif que Mr Julius Malema, un ancien militant de l’ANC devenu opposant farouche après son exclusion du parti, a exploité à trois reprises pour demander la déchéance du Président par l’Assemblée nationale. Si tel est le cas, Mme Zuma peut-elle empêcher des poursuites judiciaires contre un citoyen dans un pays qui jouit du principe de la séparation des pouvoirs ? Cette protection ne peut-elle pas être assurée par d’autres moyens qui auraient l’avantage de préserver l’unité du part ?.
Comme il fallait s’y attendre, le contexte politique commence à se compliquer avec l’apparition d’un troisième homme fort qui se porte aussi candidat à la Présidence du parti. Il s’agit de Mr Zweli Mkhize très influent trésorier de l’ANC qui se présente comme un candidat de consensus. Médecin de formation, le trésorier est un militant chevronné jusque-là épargné par les scandales qui ont éclaboussé beaucoup de dirigeants du parti et du gouvernement. A ceci s’ajoute la désapprobation de la candidature de Mme Zuma par le parti communiste sud-africain et la centrale syndicale Cosatu qui sont les deux grandes forces en alliance avec l’ANC pour la direction du pays depuis les élections post apartheid de 1994.
Cette ambiance intervient en un moment où la croissance économique en Afrique du Sud ralentit, le chômage gagne du terrain et la colère sociale gronde. Aujourd’hui, l’ANC perd du terrain au profit de l’opposition qui comprend non pas uniquement les Blancs comme auparavant mais aussi et surtout beaucoup de Noirs. Cette situation est préoccupante dans un pays qui a triomphé de l’apartheid par des sacrifices énormes de son peuple et de ses dirigeants progressistes comme Nelson Mandela, Walter Sizulu, Albert Luthuli, Oliver Tambo et qui a connu des martyrs tel que Steeve Biko.
Notre souhait est que la grande force politique que constitue l’ANC forte de ses grandes expériences, puisse gérer convenablement cette difficulté sans beaucoup de casses. Il y a lieu que l’intérêt général qui a toujours fait la force et l’admiration de ce parti passe avant toute autre considération en vue de redonner confiance aux militants et poursuivre la lutte pour le développement et l’épanouissement social des habitants du pays arc-en-ciel.

Jean-Pierre Adélui EDON
Ancien Ambassadeur en Afrique du Sud

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