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Le triomphe de la vérité

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Enquête sur les distinctions honorifiques au Bénin: Honneurs en pacotilles pour les bénéficiaires


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« Au nom du président de la République, Grand Maitre de l’Ordre et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons Chevalier, Officier, Commandeur, ou, nous vous élevons à la dignité de Grand Officier ou de Grand Croix de l’Ordre National ». Tels sont les mots qui, une fois prononcés de la bouche de la Grande chancelière de l’Ordre national du Bénin, vous rangent dans la grande famille des récipiendaires. Quel avantage ce titre procure-t-il ? Quel sens leur inspire cette médaille ? Quelle est son importance dans leur vie ?  Autant de questions dont les réponses sont trouvées.

Parmi les récipiendaires, figurent ceux évoluant dans le secteur privé et ceux du secteur public. L’article 153 de la loi portant statut des agents permanents de l’Etat stipule dans son dernier alinéa que « la mention honorable et les décorations donnent également droit à un avancement immédiat d’échelon». Lorsqu’il passe de la catégorie cadre A 1-4 à A 1-5, le récipiendaire obtient une promotion pour deux ans. Survient automatiquement et dans une certaine proportion, une augmentation salariale. Il est donc clair que les agents permanents de l’Etat sont concernés par cet article. Ce qui fait d’eux des bénéficiaires, non seulement d’une augmentation salariale mais aussi, d’une certaine promotion professionnelle. « J’ai remarqué une certaine incidence sur mon salaire puisque je suis passée d’une catégorie à une autre. Mais, je me pose encore des questions », lâche en effet madame Martin, fonctionnaire à la retraite. « Je n’ai pas pu distinguer ce que cela m’a rapporté financièrement, quand ils m’ont présenté un document justifiant la reconnaissance du titre par le trésor public. Ce document montre comment ils ont pu calculer ma pension, mais je n’ai pas pu relever la différence, je ne sais pas combien c’est. Je leur ai montré ensuite mon parchemin mais je ne sais pas s’ils l’ont pris en compte », note-t-elle. Aussi, cet avantage financier pourrait ne pas avoir d’importance si la convention de la structure ne reconnait pas l’application de cet article et du titre porté par l’intéressé. « Je suis agent permanent de l’Etat de la Société béninoise de manutentions portuaires (Sobémap). Après ma réception dans l’ordre, je pensais bénéficier de quelque chose mais l’administration de ma structure me fait savoir que cela ne figurait pas dans la convention. Malgré toutes les démarches entreprises pour faire corriger le tir, mes efforts sont restés vains et depuis 2003, plus rien», lâche tristement l’artiste chanteur Gbessi Zolawadji, lauréat au Kora Awards en 2001 et Chevalier de l’Ordre national du Bénin. Si l’avantage financier reste compliqué pour les fonctionnaires, la situation est périlleuse pour ceux évoluant dans le secteur privé. Ici, le titre est juste honorifique. Pas de montée en grade ni d’augmentation salariale. La médaille, une fois portée, permet juste de se distinguer des autres et de mériter une place d’honneur lors des grandes manifestations officielles, comme celle du 1er août. « Ma médaille m’a apporté plus d’honneur, car le pays a eu confiance en moi et m’a remercié à travers mes œuvres. J’arbore la médaille pour les grandes cérémonies officielles et internationales. Outre ce prestige, plus rien », déplore Guy Constant Ehoumi, président de l’Observatoire de la déontologie et de l’éthique dans les médias (Odem) reçu dans l’ordre national en 2011 au titre de Chevalier.

« Je ne mettrai jamais ça avant de mourir »

« C’est une reconnaissance non bénéfique pour le récipiendaire que je suis. Lorsqu’elles n’apportent rien à la personne, il vaut mieux laisser les décorations ». Voilà ce qu’inspire à Gbessi Zolawadji, les distinctions décernées. Ce cri de cœur de l’artiste chanteur Gbessi  Zolawadji prouve combien il se désole de ce titre qu’il a pourtant chèrement acquis. Pour lui, c’est un honneur et une valeur ajoutée à ce qu’il faisait pour la nation, rien de plus. « En définitive, ce titre ne m’a rien apporté de façon matérielle malgré mes nombreuses réclamations », regrette l’homme qui a porté haut les couleurs de la nation béninoise sur le plan culturel. Chevalier de l’ordre national depuis 2003, l’artiste affirme pourtant n’avoir porté sa médaille qu’une seule fois, à l’ouverture d’un séminaire international. «  D’autres pensent que les bénéficiaires de distinctions gagnent des millions. Ce qui n’est pas le cas avec moi, malgré mon statut d’agent permanent de l’Etat », se désole l’homme. Il croit savoir que sous d’autres cieux, « les récipiendaires sont traités autrement, que ce soit sur le plan de la santé, de la scolarité de leurs enfants ou autres ». Madame Martin, décorée aux portes de sa retraite, n’en dit pas moins : « A part le côté financier, ça ne m’a plus rien dit. C’est le volet financier qui m’intéresse. La distinction est honorifique mais je ne fais rien avec et ça ne me rapporte rien. C’est peut être l’effet financier qui peut m’apporter satisfaction. Sinon, est-ce qu’ils vont me présenter quelque part et me présenter comme une personne décorée ? », s’interroge-t-elle. Mieux, elle ne sait même plus où elle a « jeté » sa médaille. «  Je l’ai jetée quelque part dans mon armoire et je ne mettrai plus jamais ça avant de mourir. Ça ne m’a procuré aucun plaisir. Ça ne m’a rien dit, la fête s’est juste arrêtée à la cérémonie et c’est tout. Si je vous dis que ça m’a fait plaisir de l’avoir, ce serait vous mentir », avoue-t-elle. Du secteur public au secteur privé,  Guy Constant Ehoumi n’a tout de même pas caché sa fierté de porter le titre de Chevalier de l’ordre national. « En ce qui concerne l’honneur que cette distinction me donne, l’Etat a reconnu que j’ai été utile un jour et que j’ai contribué un tant soit peu au développement de mon pays. En tant que journaliste, j’ai posé des actes qui ont contribué au développement de mon pays. C’est une distinction et mon nom est inscrit dans le livre des grands ordres », reconnait-il, non sans fierté. Mais il se pose tout de même des questions sur les critères de choix des bénéficiaires. « Je connais un homme qui a été reçu dans l’ordre national alors qu’il ne venait même pas régulièrement au service. Cela a suscité un grand étonnement de la part de ses collègues mais, je crois qu’aujourd’hui, le mode de sélection est efficace », nous a confié une source. Si les distinctions sont honorifiques, leurs détenteurs doivent pouvoir bénéficier non seulement des grâces de la République mais aussi, d’un mieux-être sanctionné par une réduction des coûts des soins de santé, des frais de scolarité pour leurs enfants comme cela se fait dans certains pays. Par exemple, en France, la Légion d’honneur qui est la plus haute distinction française et l’une des plus connues au monde, donne des avantages à la descendance des distingués. Les filles, petites-filles et arrière-petites-filles de personnes décorées ont la possibilité de faire leurs études dans les deux prestigieuses Maisons d’éducation de la Légion d’honneur (un collège et un lycée). Cet atout mobilise tous les bénéficiaires à inscrire leurs enfants dans ces maisons d’éducation. « Il y a environ 400 demandes pour 55 places en classe de seconde, rapporte L’Etudiant.fr », un site internet spécialisé en éducation en France. Toujours dans ce pays qui sert de modèle aux pays africains, les titulaires de la Médaille d’Afrique du Nord bénéficient, par exemple, des mêmes avantages que les titulaires de la Croix du Combattant en ce qui concerne la constitution d’une retraite complémentaire exonérée d’impôts, revalorisée gratuitement tous les ans et assortie de majorations de l’État, mais sans avoir vocation à la retraite du combattant. Ce qui n’est malheureusement pas le cas au Bénin où les bénéficiaires meurent sans savoir à quoi leur servent les médailles.

La décoration en cascade des « visiteurs »

Au Bénin, le défilé des personnalités internationales est souvent sanctionné par une distinction. Qu’ils soient chefs d’Etat, opérateurs économiques, hommes politiques, artistes ou même simples visiteurs,  la manne leur est servie pour immortaliser leur passage au Bénin. Des hommes d’affaires Malaisiens ont été reçus dans l’ordre national  du Bénin pour avoir simplement promis de transformer la Vallée de l’Ouémé en un poumon économique mondial. L’ex président Iranien Mahmoud Ahmadinejad a été décoré pour avoir promis de doter le Bénin d’une centrale thermique. Lilian Thuram, le footballeur français, a été distingué  pour son projet en faveur des enfants…  la liste est longue. Une réalité que les récipiendaires béninois voient d’un très mauvais œil. C’est le cas de Guy Constant Ehoumi. Pour lui, si « tant est qu’aux citoyens béninois, on donne cette distinction après de bons et loyaux services rendus à la nation, on ne devrait jamais en faire de même en ce qui concerne les étrangers s’ils n’ont rien fait pour le pays ». Le président de l’ODEM pense qu’« il ne suffit pas que quelqu’un descende à Cotonou pour qu’on le décore ». Selon lui, « Il va falloir voir la valeur qu’on donne à cette distinction parce que ça tend à ne plus rien signifier. On ne peut pas décorer quelqu’un qui vient dans la journée au Bénin pour ne repartir que le soir. A moins que ce dernier ait apporté des dons manifestes ou des projets qui génèrent de la richesse et dont on est assuré de la portée ». L’avis de Guy Constant Ehoumi est partagé par Gbessi Zolawadji qui trouve inopportunes ces distinctions en cascade. « Je me demande si c’est pour la diplomatie, dit-il. Sinon, quel service le ‘’passager’’ a-t-il rendu à la nation pour être distingué ? », s’interroge Gbessi qui se demande, par ailleurs,  si cela ne portera pas préjudice à la crédibilité du pays. S’il juge normal d’élever à un titre honorifique « quelqu’un qui, au bout de cinq ou dix ans arrive à faire quelque chose de bon pour le pays », il déplore la « moquerie » consistant à décorer « quelqu’un » qui n’est que de passage au Bénin.

Violations en série de la loi

Loin de la frustration des bénéficiaires à qui ce titre ne rapporte que l’honneur, d’autres réalités subsistent. Selon une étude récente, on dénombrait 2058 personnes décorées au Bénin entre 2006 et 2011.  797 ont été distinguées dans l’Ordre national avec 730 agents permanents de l’Etat (APE) contre 67 du secteur privé, 683 dans l’Ordre du Mérite du Bénin avec 629 APE contre 54 du secteur privé, 345 dans  l’Ordre du Mérite social avec 310 APE contre 35 du secteur privé, 233 dans l’Ordre du Mérite agricole avec 0 APE contre 233 du secteur privé. Au total, 1669 APE ont été décorés pour 389 agents du secteur privé soit un pourcentage de 81,09% contre 18,9%. Des résultats qui montrent aisément que les agents du secteur public sont les plus nommés et décorés. Sur ce même plan, en nous référant à l’article 28 de la Loi N°94-29 du 3 juin 1996 portant réorganisation de l’Ordre national du Bénin, on remarque aisément que le nombre total des décorations attribuées en une année, compte tenu des nominations et promotions faites hors contingents dans les conditions fixées aux articles 2 et 35 de la loi, ne peut excéder cinquante chevaliers (50), trente officiers (30), vingt commandeurs (20), six Grands officiers (6), deux Grands-croix (2), soit un total de cent huit (108) décorations par an. Mais, ces dispositions légales sont loin d’être prises en compte.  Le nombre de récipiendaires ne cesse d’augmenter. En 2006,  il était de 183, 650 en 2008, 491 en 2009 et 550 en 2010. Un dépassement de plus de 500% par rapport au nombre prévu par la loi a donc été atteint en 2010. De même, au vu des statistiques,  on remarque des inégalités entre les récipiendaires du public et ceux du privé. De 2006 à 2011, sur les 2058 personnes décorées à titre normal, seulement 389 viennent du secteur privé, soit un pourcentage de 18,9%.  Il est utile de repenser à une révision de la loi N°94-029 du 3 juin 1996  en mettant un accent particulier sur les mérites exceptionnels des récipiendaires. Il s’agit de restaurer une entreprise largement galvaudée aujourd’hui.

Rastel DAN (Coll.)

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