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Le triomphe de la vérité

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Gouvernance locale et implication de la gent féminine: Quand le destin des femmes se dessine sans elles


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netUne décennie après le démarrage du processus de la décentralisation, le destin des Béninoises continue de se jouer sans elles au sein des conseils communaux et municipaux.

2003 : le Bénin s’engage dans le processus de la décentralisation, avec comme  objectif de favoriser son développement en prenant appui sur les communes.  Une décennie après son démarrage effectif, 52% de la population béninoise,  à savoir les femmes, restent en marge de ce processus. Un fort déséquilibre marque, en effet, les conseils communaux et municipaux. A titre illustratif, une femme figure sur la liste des 77 maires du pays,66 femmes font partie des 1435 conseillers communaux, soit 4,60%. Cette disparité numérique  ne donne pas aux Béninoises la chance de prendre elles-mêmes, les décisions les concernant, alors même que la présence des femmes au sein d’un conseil communal ou municipal demeure une garantie pour celles-ci, d’améliorer leurs conditions de vie. En effet, c’est à travers les délibérations que le conseil prend en compte les préoccupations des citoyens, règle leurs problèmes,aussi bien urgents qu’importants, décide des moyens et stratégies  à mettre en œuvre  pour satisfaire les besoins cruciaux et prioritaires. Et la faible présence des femmes dans ces instances les prive à coup sûr de l’opportunité de défendre convenablement,elles-mêmes, leurs préoccupations spécifiques. Qu’il s’agisse de l’accès des femmes aux soins de santé en matière de santé de la reproduction, par exemple, de l’accès aux sources de productions agricoles ou encore l’accèsaux crédits pour le financement des activités génératrices de revenus, la décision revient encore dans la plupart des cas, et trop souvent, aux hommes. Onze années après le démarrage du processus de la décentralisation au Bénin, et alors même que le pays s’est engagé à promouvoir le genre, la faible présence des femmes dans les instances locales et la mauvaise intégration du genre dans les programmes de développement à la baseest un fait avéré. Cette réalité ressort dans l’étude sur l’«Evaluation de l’application de l’approche genre dans les programmes de développement communaux au Bénin ». Réalisée en 2013 par l’Institut national pour la promotion de la femme (INPF), dans les 44 communes des départements de l’Atlantique-Littoral, du Mono-Couffo, de l’Ouémé-Plateau et du Zou, cette étude fait état d’une « forte proportion des hommes au sein des conseils communaux », avec un taux de présence féminine de 8% dans les conseils municipaux visités et l’exemple plus qu’éloquent d’environ un quart des communes visitées ne comptant aucune femme dans le conseil communal. L’étude de l’INPF fait également état  d’une faible prise en compte du genre dans le Programme de développement communal (PDC) des communes visitées, c’est-à-dire, le document prenant en compte toutes les préoccupations de toutes les couches sociales. Bien que tous les PDC abordent directement ou indirectement la question de la condition économique et sociale des femmes dans la partie diagnostic, et bien que la plupart des PDC étudiés prévoient des actions tendant à promouvoir les activités économiques des femmes ou à renforcer leur position sociale et politique, la réalité est autre. Ces actions ne sont,en effet,pas toujours répercutées dans le budget annuel et, lorsqu’elles le sont, les crédits correspondants ne sont pas toujours libérés.Un état de chose que l’on explique, au niveau des communes, par un manque de moyens. Dans la synthèse du Plan de développement communal 2012-2016 de la commune d’Abomey-Calavi, par exemple, et plus précisément à l’axe 3.3, consacré au genre, la commune se donne  pour mission une série d’activités, allant du renforcement des  capacités de gestion des groupements de femmes à l’équipement des meilleurs groupements de femmes en outils de travail, etc. , tout ceci dans le but de rendre « active et massive » la participation des femmes à la gestion des affaires de la commune. Pour l’année 2014, le plan de travail annuel prévoit, pour le dernier trimestre, une activité de promotion du genre. Et selon Baï Aurore KakpoHounsouGuèdè, administratrice des services financiers et directrice des ressources humaines à la mairie d’Abomey-Calavi, ceci vise à renforcer et assurer la culture du leadership chez les femmes de la commune. Une initiative louable certes, mais insuffisante au vu des besoins des femmes de cette commune dotée de 307.745 habitants, dont 51,4% de femmes (selon les données issues du recensement général de la population et de l’habitat de 2002), parmi lesquelles beaucoup se sentent lésées. Présidente de l’Association Aide et solidarité aux plus pauvres (ASPP), depuis 2003, Amédée Monique Houédjissin et les quelques deux cents femmes de son groupement ne comptent depuis une décennie que sur elles-mêmes pour mener leurs activités. « Nous nous sommes donné pour mission d’œuvrer pour le bien-être des Béninoises et Béninois, les femmes en particulier, et les jeunes du quartier Togoudo (commune d’Abomey-Calavi, ndlr)sur les plans social et culturel ; de lutter contre la pollution de l’environnement sous toutes ses formes »,avance-t-elle. Elle attend toujours que la mairie lui vienne en aide pour l’acquisition des matériels de nettoyage dont demande a été expressément faite au maire dans une correspondance en date du 30 avril 2013.« Tout est fonction du budget »,estime, pour sa part,Alexandre Houédjoklounon de la Direction du développement local et de la promotion économique de la mairie d’Abomey-Calavi, une des dix-huit (18) communes que compte le département de l’Atlantique. Pour lui, la prise en compte des préoccupations des femmes  demeure une priorité mais les ressources disponibles ne sont pas toujours suffisantes pour satisfaire  les besoins en services de base des citoyens. Une situation qui n’est pas pour arranger les femmes d’autant plus que ces dernières demeurent ignorantes des droits que leur confèrent notamment les textes sur la décentralisation.

Méconnaissance des lois, éternelles pesanteurs socioculturelles

L’article 2 de la loi 97-029 du 15 janvier 1999  portant Organisation des communes en République du Bénin dispose,par exemple,que « la commune est le cadre institutionnel pour l’exercice de la démocratie à la base. Elle est l’expression de la décentralisation ainsi que le lieu privilégié de la participation des citoyens à la gestion des affaires locales ». Mieux, dans le document de la PONADEC, la Politique nationale de décentralisation et de déconcentration (PONADEC), le résultat 12 à atteindre est «  la gouvernance locale se traduit par l’implication des différents groupes socio-professionnels dans le développement de la commune ». Mais combien de citoyens en général et particulièrement de citoyennes en sont informés ? Analphabètes pour la majorité d’entre elles,  il leur est quasi-impossible non seulement de pouvoir comprendre certains concepts, mais à travailler dessus. Et ce n’est pas tout, selon Koami Gouton, expert associé à la mise en œuvre des projets à l’ONG ALCRER (Association de lutte contre le racisme et l’ethnocentrisme et le régionalisme). « Il y a un autre frein qui est complètement social et qui est le fait que beaucoup d’hommes n’acceptent pas que leurs femmes puissent avoir une vie militante. Que ça soit au sein d’un parti politique, ou au sein d’une OSC, des hommes sont réfractaires et cela freine aussi l’engagement des femmes», estime M. Gouton qui insiste sur la nécessité de travailler à renverser cette situation, convaincu que « le combat pour la promotion du genre passe par là ».

L’expérience des Cellules de participation citoyenne

La promotion de la participation des citoyens  est nécessaire pour le développement harmonieux à la base. C’est fort de cela qu’a vu le jour, le « Programme de participation citoyenne aux politiques publiques locales au Bénin », Programme PartiCip. Mis en œuvre par les ONG ALCRER et Social Watch dans les 49 communes que comptent les départements de l’Atlantique, du Mono, du Couffo, de l’Ouémé, du Plateau, du Zou, et des Collines, ce programme, d’une durée de 4 ans (décembre 2012- octobre 2016), a pour objectif global de « contribuer au renforcement d’une culture d’implication des citoyens dans l’élaboration, la mise en œuvre et le suivi des politiques qui prennent en compte les besoins des plus pauvres et l’équité genre au niveau local. » Et selon Koami Gouton expert associé à la mise en œuvre des projets à l’ONG ALCRER,  et coordonnateur du programme, PartiCip a été conçu de façon a être genre sensible à différents niveaux. Au niveau des résultats attendus du programme d’une part, « afin que l’amélioration de la reddition des comptes au niveau des affaires publiques, porte sur la situation des femmes, des jeunes, des enfants et d’autres couches vulnérables », et au niveau de son opérationnalisation dans les communes à savoir les Cellules de participation citoyenne (CPC). Ici, il a été imposé un taux de 30% d’organisation féminines dans les 15 organisations qui composent ces cellules. Présentes dans 49 des 77 communes du Bénin, les CPC entendent ainsi jouer un rôle de veille citoyenne et il est devenu courant de voir des maires se prêter au jeu et rendre publiquement compte de leur gestion. Mais les choses ne se passent pas sans difficultés. « C’est depuis quelques années qu’on a commencé par dire qu’il faut porter une attention aux problèmes spécifiques de certaines couches dans l’élaboration des politiques publiques et leur mise en œuvre. Au-delà de ça, c’est maintenant qu’on commence à dire aux gestionnaires publics à la base que le citoyen a le droit de pouvoir exprimer ses besoins dans le cadre de la conception du budget, ce qui n’était pas le cas avant. Avant c’est le gestionnaire qui décidait pour le citoyen de tout ce qui est bien pour lui et sur ces deux tableaux, la lutte n’est pas facile. Ce n’est pas tout de suite qu’on va avoir des résultats » avance ainsi M. Gouton, qui reconnaît par là-même que du concept à son opérationnalisation dans la réalité, il reste du chemin à parcourir, et du travail à faire, surtout au niveau des femmes qui ne connaissent pas véritablement leurs droits et restent tributaires d’un grand nombre de pesanteurs sociales.

Malgré la volonté politique…

2003-2014 : Onze années déjà que la décentralisation fait son chemin au Bénin. En une décennie, l’apprentissage se poursuit. Cependant, beaucoup reste à faire pour rendre effective et efficiente une véritable démocratie à la base prenant en compte aussi bien les hommes que les femmes. Tenues à l’écart des instances de prise de décision au niveau local,  les femmes voient les fruits de cette décentralisation leur échapper. Et cela, malgré la création en 2008 de la Commission nationale des finances locales (CONAFIL) dont la mission essentielle est la mise en œuvre et le suivi de la politique de l’Etat en matière des finances locales, et celle du Fonds d’appui au développement des communes, communément appelé FADEC. Mécanisme national pour transférer des ressources aux communes dans le cadre de leurs actions, le FADEC, selon Sacramento Jonas Olympio, chargé de suivi et de l’évaluation  au Secrétariat Permanent de la CONAFIL, « se veut un instrument qui fédère toutes les ressources au niveau national et procède à leur répartition dans les communes de façon équitable. » Les dotations du FADEC se déclinent en deux types : le FACDEC affecté d’une part, et le FADEC non affecté dont le secteur d’utilisation est laissé à la discrétion des communes. De sa création en 2008 à ce jour, les transferts du FACDEC portent sur plus de cent (100) 100 milliards de francs CFA. Mais quel impact réel ont eu ces milliards de francs CFA au cours des six dernières années sur les besoins spécifiques des femmes ?  Combien d’entre ces femmes ont pu sortir de la pauvreté, être autonomes  financièrement ? La question reste posée et le débat ouvert, mais il urge de prendre des actions fortes à tous les niveaux pour permettre aux femmes de jouer leur partition dans la promotion de la bonne gouvernance au niveau local d’une part, et l’orientation effective des interventions des communes vers un développement local tant économique que social et en même temps durable d’autre part.

SAMSUNG CAMERA PICTURESRufine Félicité Agbo, administrateur civil et spécialiste des questions de décentralisation, de développement local et de budgétisation sensible au genre

« Il n’y a pas de ligne spécifique qui permette de dire qu’aujourd’hui on prend en compte les besoins spécifiques des femmes »

Les femmes sont-elles réellement prises en compte dans l’élaboration et la mise en œuvre des budgets locaux ?

D’office, je commence par dire non. Non parce que pour la budgétisation sensible au genre de nos jours, il faut nécessairement passer par les communes, et le document de planification par excellence, c’est forcément le budget, mais avant le budget, il y a le Programme annuel d’investissement (PAI) qui, lui-même, se calque sur le Programme de développement communal que nous appelons communément PDC. Ce qui est institué, c’est que les PDC prennent en compte toutes les préoccupations de toutes les couches sociales. Cela veut dire qu’il n’y a aucune souche à marginaliser. Mais dans la pratique, ce n’est pas ce que nous constatons. Le processus qui s’impose n’est même pas respecté.Parce que, partant de la vision de la commune, il faudrait que ça transparaisse dans le PDC et si on constate que les femmes y sont absentes, cela veut dire que quelque part, il y a quelque chose qui ne va pas. Déjà, si le premier document de planification qu’est le PDC  ne prend pas en compte les préoccupations spécifiques des femmes, cela veut dire que le PAI même ne peut pas les prendre en compte.Et le budget qui devrait se calquer sur tout ça pour la mise en œuvre aussi biaise quelque part. La budgétisation sensible au genre de nos jours, d’abord pour les acteurs de la décentralisation, en grande majorité c’est tout nouveau. Le contenu même n’est pas bien appréhendé pour qu’on commence à tabler sur la mise en œuvre. D’un premier regard, ce que je puisse dire c’est non. Non, parce qu’il n’y a pas de ligne spécifique qui permette de dire qu’aujourd’hui on prend en compte les besoins spécifiques des femmes.

Nous avons 77 communes au Bénin. Avez-vous eu le temps de fouiller leurs PDC pour en arriver à cette conclusion ?

Je suis dans la pratique de la décentralisation depuis les années 1998. J’ai fait la mission de décentralisation. Après cela, j’ai travaillé dans un programme danois qui m’a permis de regarder de près tous les PDC des 15 communes du Zou et des Collines. Ce que j’en conclus, c’est que d’abord, les PDC de première génération ont été élaborés un peu comme pour faire plaisir aux dispositions des lois qui les ont prescrits. Il fallait avoir un PDC et tout le monde a couru pour avoir un PDC, sans savoir au fond, ce que c’était,encore moins, les procédures et les règles intransigeantes qu’il fallait suivre pour le faire. C’est pour cela qu’à un moment donné, au Ministère qui s’occupe de la décentralisation, on a dû éditer un guide d’élaboration des PDC.Les PDC élaborés par la suite sont des PDC de deuxième génération. On a suivi le processus : il faut aller recueillir les besoins et les préoccupations de toutes les couches depuis la base ; il faut venir au niveau de la commune priorisée ; il faut voir ce qu’on a comme budget à accorder  à telle ou telle ligne, mais spécifiquement il ya des couches qui sont marginalisées. On dit qu’il faut faire une planification inclusive. Mais combien de communes aujourd’hui, si ce n’est pas zéro, pensent à mettre une ligne budgétaire qui s’occupe des handicapés ? Combien de communes prennent une ligne qui s’occupe spécifiquement des besoins de la femme ? Certes, on a construit des maternités par-ci, on a construit des centres de santé par-là pour dire que les premières personnes qui ont besoin de maternités sont les femmes, mais au-delà de ça, c’est quoi ? Les femmes n’ont pas l’autonomie financière. De nos jours, très peu de femmes ont l’autonomie financière. Et excusez-moi de peu, les trente mille francs CFA que le prédisent s’est évertué à distribuer par-ci par-là (programme de microcrédits aux plus pauvres ndlr), est-ce que ces trente mille ont pu rendre la plus grande partie des femmes autonomes ?Normalement, entre les lignes budgétaires de nos communes, nous devrions voir  un appui à l’autonomisation de la femme qui permette d’acheter du matériel de travail aux femmes rurales qui s’occupent de presser les noix de palme, par exemple.

Le FADEC peut-il aider à renverser la tendance ?

Vous avez mis le doigt sur ce sur quoi je voulais venir. Je reviens du nord du pays. J’étais justement en mission d’audit du fonds dont vous parlez.Je dois auditer trois communes et je viens de finir avec la première.Pour les marchés que nous avons dû sélectionner  depuis la procédure jusqu’à la mise en œuvre,  je n’ai rien vu de spécifique pour les femmes, rien ! J’ai vu quelque part où on clôturait un centre de santé. Le centre de santé, ce n’est pas un besoin  spécifique de la femme. Donc, le problème reste posé.

Quelles sont les conséquences de cet état de chose sur le développement local et national ?

La conséquence immédiate qui risque de perdurer d’ailleurs et  nous empêcher d’arriver à un développement, c’est qu’on ne pourrait  pas atteindre le développement de nos localités avant de globaliser le développement et de le rendre durable. D’abord, le développement au niveau de nos communes, le développement au niveau de la nation, et maintenant sur toute la lige, un développement durable. Parce qu’un développement qui occulte un aspect ou un autre ne peut jamais être durable. Parce que si on veut développer, et que dans le point qu’on veut développer, la majeure partie que constituent les femmes, parce qu‘aujourd’hui on parle de 52%, de la population n’est pas réellement prise en compte et de façon objective, pour ramener les choses à leur juste niveau, on parlera tout le temps de développement local, mais on n’atteindra jamais au niveau local, ni au niveau national, un développement durable.

La gent féminine a-t-elle une part de responsabilité dans cet état de chose?

La gent féminine a forcément une responsabilité importante. La majorité que constituent les femmes devrait se prendre en compte, rester solidaire et lutter réellement pour inverser la tendance. Inverser la tendance, peut-être, mais ensuite équilibrer, parce que fondamentalement c’est ce que le genre s’emploie à faire.Le genre, ce n’est pas pour la femme, le genre ce n’est pas pour l’homme, ce n’est pas pour le vieux, ce n’est pas pour le jeune ;le genre,c’est pour tout le monde.

Réalisation Flore NOBIME

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