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Le triomphe de la vérité

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Genre et développement au Bénin:La planification familiale, une clé pour l’autonomisation de la femme béninoise


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Devenue depuis quelques années un impératif de développement, l’autonomisation de la femme est à l’origine d’initiatives aussi variées que les microcrédits, la gratuité de la césarienne et des frais de scolarité au profit des filles. Mais, pour parvenir à concrétiser cette ambition, la planification familiale se révèle un atout en dépit des résistances auxquelles elle se trouve confrontée.
Les pas pressés le long de la voie inter-Etats Cotonou-Ouidah, dame Albertine Sèdjro peine à cacher son impatience de trouver un taxi pour embarquer vers Lomé, la capitale du Togo voisin. Et pour cause, cette commerçante de taille moyenne et au corps voluptueux – 35 ans environ – doit honorer un rendez-vous dans l’après-midi de ce lundi 19 mai 2014 avec l’un de ses nouveaux fournisseurs. « Je ne peux pas rater cette rencontre sinon je suis foutue. J’ai déjà reçu une importante avance pour livrer les marchandises dans la journée de demain », marmonne-t-elle en Fon, l’un des principaux dialectes du Bénin. Résidant à Abomey-Calavi dans la banlieue de Cotonou, cette mère de quatre enfants doit sa ‘’renaissance’’ sociale à cette activité génératrice de revenus qui lui permet depuis deux ans de participer activement aux charges de son ménage. « Grâce à la planification familiale qui me permet d’espacer mes grossesses et d’honorer mes obligations conjugales sans aucune crainte, j’ai pris un nouveau départ dans la vie», se confie-t-elle. « Le commerce de pagnes et de divers autres biens de consommation que j’ai démarré est florissant. Il me permet de subvenir à mes besoins et de soutenir mon mari dans les dépenses de la famille » poursuit-elle, entre deux respirations. Cette situation n’est pas encore vécue par la majorité des femmes béninoises dont l’âge moyen d’entrée en union est de 18,6 ans, selon l’Enquête démographique de santé (EDS) 2012. Prises dans l’étau de l’ignorance, des préceptes religieux et des considérations socio-culturelles, seulement 8 femmes en union sur 100 (8%) et 16 non en union mais sexuellement actives sur 100 (16%) utilisent une méthode moderne de contraception et en expérimentent les avantages. Quatre-vingt-dix femmes sur cent (90%) en âge de procréer, demeurant de ce fait sous la menace de grossesses non désirées mais aussi d’infections sexuellement transmissibles.

Un environnement de résistance

« Je n’utilise pas de méthodes contraceptives parce que j’ai appris que le stérilet empêche la menstruation et que l’implant peut rendre stérile ». Ces propos d’Alice Tossou, coiffeuse d’une vingtaine d’années habitant au quartier Akpakpa dans le 1erarrondissement de Cotonou, sont largement partagés par la majorité des femmes béninoises qui constituent, dans une grande proportion, les 80% d’analphabètes du pays. « Sur 100 femmes en union au Bénin, 54 n’ont pas l’intention d’utiliser dans le futur un moyen de contraception tandis que 22% ne sont pas encore sûres d’en utiliser contre 25% qui en ont l’intention », révèle ainsi l’EDS 2012. Terreau fertile aux préjugés et rumeurs relatifs aux méthodes contraceptives, les femmes ne sont cependant pas toujours à l’origine de leur situation. La disponibilité et l’accès limités aux produits contraceptifs sont quelques-unes des causes. « A plusieurs reprises, j’ai été informée au centre de santé que les produits n’étaient pas disponibles. Ça m’a découragé et je n’y suis plus retournée parce que mon domicile est éloigné du centre et je dois dépenser pour le déplacement», confie Chantal Fiossi, ménagère habitant à Kpomassè, localité située à une soixantaine de kilomètres de Cotonou. « Au Bénin, ce sont trente-trois femmes sur cent (33%) en union qui veulent un autre enfant plus tard ou ne veulent plus d’enfant mais qui n’utilisent aucun moyen de contraception moderne. Cette situation est souvent due à une offre de services de planification familiale insuffisamment disponible, inaccessible ou trop coûteuse », explique de son côté le Dr Serge Kitihoun, le Directeur des programmes de l’ABPF. Le faussé observé entre la fécondité désirée de quatre (4) enfants par femme et celle effective de 4,9 en est, à bien des égards, l’une des conséquences. Il en résulte que ce faible usage des produits contraceptifs par les femmes, est à la base des grossesses nombreuses ou rapprochées, du nombre élevé d’avortements provoqués, des douleurs chroniques, de la stérilité ainsi que du risque de décès lié à une complication de grossesse comme en témoignent les 397 cas de décès maternels enregistrés annuellement au Bénin pour 100.000 naissances vivantes dans les centres de santé. Ces obstacles ne sont cependant pas les seuls, à en croire certaines femmes qui, en plus des croyances religieuses et socio-culturelles opposées à toute tentative de limitation des naissances – l’enfant étant un don de Dieu -, évoquent d’autres facteurs. « Adopter la pilule, le préservatif féminin, les injectables ou les implants…, c’est exposer mon foyer à une dislocation certaine. Mon mari ne veut pas en entendre parler », avoue ainsi la revendeuse Catherine Ataïgba, son septième enfant sur les genoux. Ce témoignage est d’autant plus vérifié que, selon le Dr Serge Kitihoun, « dans notre tradition en Afrique, l’homme est au cœur de toute décision. Même en matière de procréation, c’est lui qui décide. C’est l’homme qui autorise sa femme à adopter les services de planning familial et à en faire usage ». Confrontées à ces contraintes, les femmes ne semblent pourtant pas résignées. Alors que soixante-douze femmes sur cent (72%) ont un revenu moins élevé que celui de leur conjoint au Bénin, et désormais convaincues de l’importance de la planification familiale pour inverser cette tendance, elles sont de plus en plus nombreuses à en faire une alliée incontournable dans leur quête d’autonomisation.

Planifier pour s’autonomiser

« Si je portais un pagne auparavant, je peux dire que grâce au planning familial, je me vêtis désormais en trois pagnes. Je jouis d’une bonne santé et suis plus épanouie. Je suis désormais plus autonome sur le plan financier et réalise des bénéfices grâce à mon commerce qui m’a permis, il y a peu, de soutenir financièrement mon mari pour la construction de notre maison. Je bénéficie de la considération et du respect de mon mari, de ma famille, de ma belle-famille et même de la société. Vraiment, la planification familiale m’a procuré beaucoup de bienfaits », témoigne -avec un large sourire au coin des lèvres- Célestine Agossou, une mère de quatre enfants habitant Porto-Novo, la capitale politique du Bénin. Ce sentiment de satisfaction n’est pas sans raison, à en croire Maryse Glèlè-Ahanhanzo, la responsable du Programme «Femmes et Paix» du Réseau WANEP-Bénin. «La planification familiale permet aux femmes de participer davantage à l’économie et d’exister sur le marché du travail. Les femmes qui peuvent planifier les naissances de leurs enfants ont plus de chances de travailler, ce qui accroit leurs capacités de rendement et leur permet d’améliorer leur sécurité économique ainsi que celle de leurs familles », explique cette experte en questions de genre et autonomisation de la femme. A en croire ses propos, « cela est en partie dû au fait que la planification familiale permet aux femmes de choisir quand et combien d’enfants elles désirent, en fonction de ce qu’elles espèrent ou de ce dont elles rêvent pour leur vie. En définitive, une femme qui peut planifier sa famille est à même de mieux planifier sa vie ». Dans cette logique, Aminata Kebé du Bureau régional du Conseil des Droits de l’Homme pour l’Afrique de l’ouest note que « la planification familiale est un droit fondamental de la femme et peut entrainer des changements dans les normes sociales actuellement trop masculines en faveur des deux sexes. Donner davantage d’autonomie aux femmes et aux jeunes filles – notamment en leur garantissant l’accès à des services de planification familiale volontaire – constitue une étape essentielle vers une plus grande égalité homme-femme au sein des communautés, des sociétés et des États». Aussi, se réjouit-elle de l’existence d’un cadre légal marqué par le vote de la Loi 2003-04 du 03 Mars 2013 relative à la Santé sexuelle et de la reproduction (SSR) en République du Benin, avant de prôner le renforcement de la sensibilisation sur les bienfaits de la planification familiale et surtout l’application effective du principe d’égalité entre les hommes et les femmes. « Depuis mon licenciement, j’ai compris tout l’intérêt que l’homme a à soutenir l’autonomisation économique de la femme avec notamment son adhésion à l’espacement des naissances », confie Martin Bognonkpè, un ancien travailleur au Port autonome de Cotonou. S’il note, pour sa part, que 81% des 871 formations sanitaires publiques offrent au moins une méthode contraceptive avec 7,5% disposant de la gamme complète de ces méthodes, le Dr Clédjo de l’ABPF voit à travers l’information des femmes, la formation du personnel sanitaire et la disponibilité des produits contraceptifs des moyens d’accroître l’intérêt des femmes pour la planification familiale. Ces perspectives sont partagées par Albertine Sèdjro pour qui les minutes qui s’égrènent au cadran du temps ont désormais une valeur monétaire. « Avec une vie bien planifiée et une activité rentable, je peux désormais concrétiser mon rêve le plus cher, celui de construire une jolie maison pour mes vieux jours », lâche-t-elle d’une voix enjouée.

Jean-Claude D. DOSSA

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