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Le triomphe de la vérité

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Laissé dans l’oubli et sans récompenses à ce jour: L’Adjudant chef qui a déjoué le coup d’Etat de 1972 en colère


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Il a pour nom Hachémè Roger Dénis Azankpo et est âgé aujourd’hui de 78 ans. Il est en colère parce que personne ne pense à lui et personne ne parle de lui. Et pourtant, ce fut l’homme qui a déjoué le coup d’Etat qui devrait avoir lieu le 23 février 1972, alors commandité par le Colonel Maurice Kouandété. Adjudant-chef du premier Bataillon d’infanterie à l’époque, Hachémè Roger Dénis Azankpo a été invité manu militari à rejoindre la troupe, mais il s’en était violemment opposé au prix d’une oreille amputée et d’une surdité à vie. Nous l’avons rencontré lundi dernier à son domicile d’Akpakpa, visiblement affaibli, certainement sous le poids de l’âge et des séquelles du drame de 1972. Il ne cache pas son amertume pour n’avoir pas bénéficié, à ce jour, d’une reconstitution de carrière en bonne et due forme ainsi que d’autres avantages équivalant aux exploits et sacrifices consentis pour éviter, à un moment donné, le pire au Bénin.

Evènement Précis : Il y a 42 ans déjà que vous avez permis au Bénin d’éviter un coup d’Etat et c’est plutôt vous qui en avez payé le prix. Qu’est-ce qui s’était réellement passé ?

 

Dénis Roger HACHEME : Oui, c’était exactement un 23 février 1972 et en tant qu’adjudant chef du premier Bataillon d’infanterie, je logeais dans l’un des bâtiments situé derrière le Mess des Officiers et Sous-officiers. Ce jour-là, j’entendis à l’aube, un vrombissement d’une voiture 2 Cv s’arrêter devant mon salon. Un instant après, on tapait à la porte. J’ai sauté du lit en maillot de corps slip pensant que ce sont les ordres de dernière heure qui parvenaient parce que le président Hubert Maga d’alors devait voyager ce jour-là. J’ouvris donc la porte et fut surpris de voir trois militaires en tenue treillis armés de pistolets mitrailleurs et le chef de la troupe me disait d’un ton ferme et dur : «Suivez-moi ou c’est fini pour vous ».

 

Quelle a été votre réaction face à cette injonction ?

 J’ai préféré mourir que de les suivre. C’est ainsi que, sans plus tarder, j’ai dévié par un geste rapide, le pistolet du Sergent-chef Louis Agboton qui était le chef en question, et je suis arrivé à enlever le chargeur de l’arme. Je l’ai ensuite terrassé et l’ai dépouillé de tout ce qu’il avait : grenade, amulettes anti-balle, porte-monnaie. C’est alors que l’idée m’arriva de me saisir de son arme et de l’abattre. Le temps de remettre le chargeur, il m’a mordu à l’oreille gauche et au nez. J’ai fait fi de tout cela et saisi l’arme pour l’abattre. Entre temps, il disait aux deux hommes qui le suivaient de mettre leurs armes entre mes côtes et de tirer. Mais ceux-ci se mirent plutôt à me prier de ne pas le tuer. N’ayant pas exécuté les ordres de leur chef, j’ai laissé, à leur demande, le sergent-chef Agboton fuir dans sa 2Cv en laissant ses hommes, son arme, grenades et amulettes derrière lui.

 

Que s’est-il passé par la suite ?

Après cette agression, je me suis rendu à l’hôpital pour les soins. Un instant après, le Chef d’Etat-major général des armées de l’époque, le colonel Paul Emile de Souza arrivait, et c’est là que j’ai su que lui-même a été agressé à son domicile et que le soldat Moumouni a été abattu. C’est donc après leur échec au domicile du colonel de Souza qu’ils sont arrivés chez moi.

 

Pourquoi ces militaires étaient venus vous agresser ?

J’ai fini par comprendre qu’ils voulaient faire un coup d’Etat, et comme j’étais adjudant-chef du 1er Bataillon, il fallait mettre la main sur moi pour avoir les mains libres et mieux opérer. C’était tout un plan. Comme je l’ai dit tantôt, ils ont été chez le chef d’Etat major, puis ensuite chez moi. Et d’autres groupes étaient désignés pour faire les mêmes opérations ailleurs et tout vicier. Heureusement que ces groupes-là n’ont pas fait le déplacement.

 

Le coup d’Etat qu’ils organisaient était dirigé contre qui ?

 C’était contre le conseil présidentiel qui gouvernait le pays en ce temps, composé de Maga, Ahomadégbé et Apithy.

 

C’est donc pour défendre votre patrie que vous vous êtes opposé à ce coup d’Etat ?

 Effectivement. Pour moi, c’était un acte illégal. Je pouvais les suivre librement, mais j’avais préféré mourir en m’y opposant.

 

Alors, 42 ans après cet évènement, quels sentiments vous animent ?

J’ai honte de mon pays. Un militaire a dirigé pendant des années ce pays, et il n’a rien fait pour moi. Il a minimisé ce coup, qui était le seul coup où les gens ont pris les armes de l’Etat pour aller chez le chef d’Etat major général et l’adjudant chef du 1er Bataillon d’infanterie.

 

Quand vous parlez d’un militaire, c’est qui ? Est-ce le président Kérékou ?

Oui, c’est bien lui. Il a pris à la légère ce coup à cause de son ami et frère, le Colonel Kouandété qui était en réalité le commanditaire. Kérékou me doit beaucoup. Il me doit. Si en 1958, je n’étais pas surplace, il n’aurait pas été à l’école d’officier. Il sait de quoi je parle.

 

Donc, vous pensez que c’était une affaire de régionalisme puisqu’ils sont tous du septentrion ?

 Bien sûr que oui. On protège ses frères pour, dit-on, entre autres, assurer l’unité de l’armée en face des gens qui font des conneries.

 

De tous ceux qui ont été agressés ce jour-là, êtes-vous en train de nous dire que personne n’a été dédommagé ?

Je sais que le Colonel de Souza a été nommé général après, mais je ne pense pas que ce soit à cause du coup. Alors que début mars 1972, soit plus d’une semaine après cette agression, j’étais reçu par le président Maga, en compagnie du Colonel de Souza et devant moi, le chef d’Etat disait à mon second d’ouvrir un dossier de nomination exceptionnelle pour moi. Mais, quelques mois après, ce fut la révolution du 26 octobre 1972, et ce dossier a disparu.

 

Après la révolution, on a connu la démocratie avec un autre président, Nicéphore Soglo. Quelle démarche avez-vous mené en sa direction ?

 Je dois rappeler qu’il y avait eu, entre temps, l’amnistie. Mais personne n’avait pensé à moi. J’ai été obligé de saisir la Cour suprême qui m’a donné raison. Mais, on a fait semblant de m’accorder une reconstitution de carrière, et je suis passé de lieutenant à capitaine, alors que l’un des officiers qui faisait partie du coup, en la personne de Soglo Marc était nommé un an trois mois après moi, commandant.

Aujourd’hui, nous sommes en 2014. Il y a donc 42 ans et tout cela est supposé être du passé. Qu’est-ce que vous attendez concrètement du gouvernement actuel ?

Je voudrais d’abord dire ceci : si on nous avait tué ce 23 février 1972, c’est donc comme ça que cette affaire aurait été banalisée. Le Général de Souza, paix à son âme, en a été certainement troublé et c’est évident que cela l’a vite envoyé à l’au-delà. Heureusement, moi, je suis un spiritualiste et j’ai un mental assez fort pour tenir jusqu’à ce jour. Et si aujourd’hui, je parle, c’est pour montrer au peuple béninois que l’injustice est flagrante. J’ai déposé une demande de reconstitution de ma carrière depuis 2007 à la présidence qui l’a transmise régulièrement au Ministère de la Défense. J’aurais appris que le traitement de mon dossier avait été entamé. Mais je ne sais pas pourquoi cela n’aboutit pas toujours. Il y a deux ans, j’ai adressé une demande d’audience auprès du président Boni Yayi pour lui exprimer ma situation de vive voix. Mais, je n’ai jamais eu un écho favorable à ce jour.

 

Quel est votre souhait, concrètement ?

Qu’on reprenne ma reconstitution de carrière et qu’on me décore devant tout le monde pour montrer à la jeune génération qu’il faudrait servir la république et être prêt à mourir. Et en plus, je demanderais qu’on pense aussi aux deux soldats qui n’ont pas obéi aux ordres du sergent-chef Agboton. Il s’agit des nommés Amétopé et N’Po Honoré. On doit aussi les décorer devant la troupe pour montrer qu’à un moment donné, s’ils remarquent que les ordres qu’on leur donne sont illégaux, ils doivent cesser d’obéir. Je demande aux soldats actuels de travailler avec abnégation, avec l’amour de la patrie et du prochain.

 

De son vivant ou à titre posthume ?

 Son acte de bravoure empreint d’un sens patriotique à nul autre pareil ne mérite pas d’être traité ainsi. Il aurait pu en mourir ce 23 février 1972, lorsqu’en face des soldats armés venus l’emporter pour accomplir la sale besogne, il n’avait pas usé de ses talents de grand combattant. Agé aujourd’hui de 78 ans, avec l’amputation à vie de la partie supérieure de l’oreille gauche et une surdité absolue, Hachémè Roger Dénis Azankpo aborde le sujet, le cœur déchiré. Son nouveau cri d’alarme ne devrait plus connaître le silence et l’indifférence des autorités étatiques, comme toutes les autres fois où il leur a tendu la main. L’arrêt favorable rendu par la Cour suprême le 20 juillet 2000, qu’il a alors saisie à travers une requête pour reconstitution de carrière devrait, à lui seul, suffire pour qu’on régularise une triste situation qu’il traîne depuis de longues années. Il y a aussi le Décret n°92-294 du 29 octobre 1992 portant reconstitution de carrière des personnels militaires bénéficiaires de la Loi n°90-028 du 09 octobre 1990 portant Amnistie des faits autres que ceux de droit commun, dont il n’a pas apparemment bénéficié, contrairement à d’autres militaires de son temps.

Devant être normalement promu au grade de sous-lieutenant pour compter du 1er octobre 1973, son nom, selon des informations reçues, fut rayé des états d’avancement au titre des années 1973,1974, 1975, 1976, 1977 et 1978. Ce n’est qu’en 1979, qu’il eut cette promotion, après donc six années de retard qui ont perturbé le bon déroulement de sa carrière jusqu’à son admission à la retraite en 1983. « Dans toutes les armées du monde, un tel acte de bravoure est toujours sanctionné par une nomination exceptionnelle et une décoration faite devant la troupe en arme », a souligné le vieil officier dans sa lettre de demande d’audience, datant du 13 février 2012 adressée au Chef de l’Etat Boni Yayi. «Depuis bientôt 40 ans, je n’ai reçu aucune récompense en avancement, aucune distinction honorifique, aucune citation dans l’histoire de mon pays de la part de l’Etat. Si bien que mes enfants, mes petits enfants sont injuriés parce que leur père et grand-père porte la partie supérieure de l’oreille gauche coupée », a-t-il aussi déploré dans la même lettre.

Du reste, l’indifférence visible des autorités étatiques face aux nombreux cris d’appel et de détresse du vieil officier laisse penser qu’elles n’en font pas une préoccupation majeure. Peut-être qu’on attend sa mort pour se rappeler de lui et chantonner sur tous les toits qu’il fut un digne fils de ce pays. Et à l’occasion, il recevra sans doute tous les honneurs qu’il aurait mérités. A titre posthume…. Hélas.

Réalisation: Christian TCHANOU

 

 

 

 

 

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