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Le triomphe de la vérité

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Edito: Faites la fête


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Les passations de services donnent lieu à des scènes dignes d’intérêt. Une foule de parents, de collègues et d’amis accourent pour « soutenir » les partants et les entrants, le tout dans une ambiance de kermesse généralisée.
Bien entendu, ceux qui entrent sont les plus heureux. Chacun rêve d’en tirer quelque chose, une promotion éventuelle, de probables marchés, ou, à tout le moins, une gloire personnelle quelconque. Dans ces foules, il y a donc une bonne part d’intérêts personnels en jeu.
C’est à ces occasions que l’on mesure le mieux ce qu’est le pouvoir en Afrique. Il n’est en fait qu’une façon, la meilleure dans l’imaginaire politique de chez nous, de se remplir les poches et de construire la vie de ses enfants. Il n’est pas service, il n’est pas mission, il n’est pas devoir. Il est privilèges, avantages, enrichissements, gloire,  honneurs.
Bien entendu, l’on chercherait en vain à travers la planète des pays où l’accès aux arcanes du pouvoir ne signifie pas une certaine promotion individuelle. Mais alors, là où les Français voient l’occasion de mettre en œuvre une certaine idée de la patrie, là où les Américains trouvent l’opportunité de réaliser des projets qu’ils ont nourris pour leur pays, les Béninois perçoivent subrepticement la réalisation d’un destin, la consécration d’un homme ou d’une femme. Il fallait entendre lundi Valentin Djènontin rendre mille fois grâce au seigneur pour tant de grâces reçues. Et de chanter avec effusion « Aklunon Tché djalé man djo yendo » ( Pardon Seigneur, ne m’abandonne pas).
Ceci rappelle les cantiques éloquentes scandées par Christine Ouinsavi, alors ministre du commerce, au sortir des quatre ans qu’elle a passés au gouvernement. C’était une pure action de grâce rendue pour les bienfaits de Dieu. Bienfait  s’entend ici comme les innombrables merveilles reçues au gouvernement…
Il ne faut pas blâmer pour autant cette conception plutôt individualiste du pouvoir. Il faut surtout comprendre que dans notre culture démocratique qui est de date récente, les princes qui nous dirigent sont bardés de faveurs. A eux les gyrophares hurlants, les meilleurs hôtels, les premières places lors de toutes les manifestations, à eux   les voitures de luxe avec carburant cadeau, les honneurs. Personne ne comprendrait qu’un ministre béninois marche dans la rue pour aller au bureau, comme il est fréquent de le voir en Suède  ou en Autriche. La plupart des Béninois verraient d’un mauvais œil  qu’un ministre s’arrête sagement aux feux tricolores, comme  je l’ai vu à plusieurs reprises à Accra. Nous comprendrions encore moins que l’on oblige les ministres à payer leurs impôts comme tous les citoyens, comme c’est le cas aux Etats-Unis où certaines fraudes fiscales peuvent mener le cher ministre en prison.
C’est Achille Mbembé, l’un des politologues les plus lus  aujourd’hui en Afrique, qui a parlé de l’Afrique postcoloniale, comme un « univers soucieux de virilité, hostile  à la continence, à la frugalité et à la sobriété » (De la postcolonie, Karthala, 2000). Cette mentalité  qui règne partout est propice à la conception prédatrice du pouvoir. L’auteur ajoute dès lors, que la politique africaine est prise en charge par un « imaginaire de la mangeoire, du droit de capture et de partage des dépouilles ». Cette conception du pillage légitime évolue avec l’érection presque partout en Afrique, d’institutions de lutte contre la corruption, sous la triple pression de la crise économique récurrente, des exigences des bâilleurs de fonds et du réveil des peuples.
Cependant, il est demeuré ce fond archaïque de nos mentalités si promptes à la fête, même au cœur des sujets les plus graves. Et c’est pourquoi si  peu de politiques béninois peuvent être identifiés à un projet précis en faveur du pays. Et c’est pourquoi si peu de partis politiques sont capables de se doter d’un idéal politique consistant et cohérent dans le temps. Et c’est enfin pourquoi, la vie politique nationale est réduite à un jeu d’intérêts. Aller au gouvernement, c’est y trouver ses intérêts. Ce qui rend d’ailleurs le président de la république très puissant, puisqu’il  est censé détenir les clés du bonheur et du malheur des uns et des autres. Peut-on alors passer service sans rendre grâce à ce dispensateur de toutes les merveilles ? A bien des égards, c’eût été suicidaire.
Il est temps de dire à chacun et à tous que les ministres qui s’installent sont avant tout venus pour un travail qui ne sera pas une sinécure. Et que, dans cette aventure républicaine, il ne devrait pas y avoir de place pour la ripaille.

Par Olivier ALLOCHEME

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