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Le triomphe de la vérité

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Entretien avec Anselme Amoussou, membre du Front des syndicats des trois ordres d’enseignement: « Il y a une crise de confiance des militants à la base»


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Secrétaire général du Syndicat national des enseignants pour le renouveau éducatif du Bénin et ancien porte-parole du Front des syndicats des trois ordres d’enseignement, Anselme Amoussou livre ses impressions sur la dernière grève des enseignants. Il se prononce à travers cet entretien sur le phénomène de la corruption dans le milieu syndical béninois et parle de l’avenir du Front.

L’Evénement Précis : Quel bilan dressez-vous du dernier mouvement de grève du Front des trois ordres d’enseignement ?

Anselme Amoussou : En tant que responsable, je fais un bilan plutôt positif de ce mouvement parce que dans notre milieu syndical une grève n’a jamais été suivie à 100%. Ce que je peux reconnaître, c’est que cette grève n’a pas été suivie comme les autres années non pas parce que les collègues ont eu peur des menaces du gouvernement mais parce qu’il faut avouer qu’il y a une sorte de méfiance vis-à-vis des responsables syndicaux. Il y a une crise de confiance des militants à la base vis-à-vis de leurs responsables en général.

Il faut également dire que cette grève n’a pas été suivie avec un fort pourcentage habituel parce que la grève déclenchée par la CSTB a contribué à créer l’amalgame au niveau des points de revendication. Beaucoup de collègues ont pensé que c’était la même grève, or le Front n’a pas varié dans les deux points de revendication. La motion du Front porte exactement les deux points de l’année dernière, c’est-à-dire l’application des 25% aux enseignants et la rétrocession des défalcations illégales opérées sur les salaires.

Il s’est fait que la grève de la CSTB comporte des points relatifs à l’affaire Dangnivo, à l’affaire ICC et à la Cen-Sad. Les gens n’ont pas vraiment compris cette forme de revendication syndicale et beaucoup d’enseignants ont fait cet amalgame-là puis ont estimé qu’ils n’étaient pas concernés par un mouvement du genre. Il faut donc reconnaître que le Front n’a pas assez communiqué, n’a pas assez mobilisé parce que nous sommes aujourd’hui dans un contexte qui ne permet pas de communiquer facilement pour des gens qui ont des choses à revendiquer en face du gouvernement qui a verrouillé totalement le circuit de l’accès aux médias.

Donc, cela a eu un impact contre nous. Notre mode de communication habituel qui est le bouche-à-oreille, les AG et consorts n’a pas très bien fonctionné. Nous en avons pris acte et avons fait le point en notre sein le jeudi dernier et nous sommes en train de nous préparer pour une meilleure mobilisation en vue de la bataille à venir.

Ne faut-il pas voir à travers les résultats mitigés de la dernière grève un problème de gestion du Front ?

Non ! Le mode de fonctionnement du Front fait que les porte-paroles sont vraiment des porteurs de paroles du groupe. Donc, nous faisons l’analyse en notre sein au niveau de tous les secrétaires généraux membres du Front et le bureau est chargé de porter la parole du groupe. Donc, si je dois critiquer le bureau, je critiquerais l’entièreté du Front. Nous avons fait notre travail je crois. La gestion n’est pas mauvaise au niveau de ce regroupement-là.

Ce qui pose problème, c’est que nous avons des gens qui étaient parmi nous, que nous avons exclus pour corruption, pour trahison, qui ont estimé qu’on ne devait pas les exclure et qui passent leur temps à critiquer, à salir leurs homologues qui sont restés au Front et ce faisant, ils ignorent qu’ils sont en train de salir tous les responsables syndicaux. Cela a contribué donc à la perte de confiance des militants dans les responsables. Lorsque vous entendez que Anselme Amoussou ou telle personne est corrompu, a pris 200 millions, 300 millions auprès du gouvernement surtout quand c’est de la part de personnes que vous croyez responsables, vous pouvez finir par y croire.

Et quand vous y croyez, quand Anselme Amoussou se pointe devant vous et est signataire d’une motion, vous pouvez hésiter à suivre ce mouvement-là parce que vous allez penser que c’est encore une occasion pour lui d’aller se faire de l’argent sur votre dos. Donc, nous devons faire le ménage en notre sein et faire comprendre à des personnes qui sont nos aînés mais qui sont en train d’être lâchés par les événements, que nous sommes à une époque où il y a une sorte de transfert de témoin dans le monde syndical en milieu enseignant. Certains sont en train de faire de la résistance. Mais ils n’ont pas compris qu’ils ont été.

On ne peut pas avoir été et être encore. Ils ont été et il faut qu’ils laissent les jeunes s’exprimer au lieu de passer leur temps à se salir. Lorsque nous nous salissons, nous salissons toute la corporation et nous ne donnons pas confiance aux militants. Lorsque j’ai suivi un peu la communication du gouvernement qui a consisté à crier victoire, lorsque j’ai suivi nos ministres de tutelle dans un triomphalisme que je trouve plutôt indécent, considérer qu’un mouvement de grève dans le milieu enseignant est un échec alors qu’en principe, pour un ministre responsable, lorsqu’une seule salle de classe ferme, ça devrait être une préoccupation.

Lorsqu’on considère le syndicat comme étant l’ennemi, on ne peut qu’avoir ce genre de réactions. Dans le cas d’espèce, nous sommes dans une situation où le gouvernement a refusé le dialogue. Quel est l’état d’esprit de chaque enseignant aujourd’hui ? Qu’est ce qu’on peut leur demander dans leurs classes respectives ? Est-ce qu’on peut leur demander de donner le meilleur d’eux-mêmes ? Ça va être pire que lorsqu’on les laisse s’exprimer.

Ils sont frustrés, ils sont meurtris, mais ils ne l’expriment plus. Donc ils l’exprimeront autrement dans leurs classes. Et d’ailleurs, lorsque nous avons fait le point après les mouvements de grève, les collègues ont proposé de faire une grève qui fait encore plus mal encore, c’est-à-dire, allons en classe et ne travaillons pas, faisons une grève sur le tas. Cette proposition est venue de plusieurs régions de notre pays.

Et si nous faisons le point et que c’est cette proposition qui se démarque, on prendra cette motion de grève qui empêche le gouvernement de faire une quelconque défalcation et qui fait du mal à tout le système éducatif. Donc, je pense que nos autorités devraient être un peu plus responsables, un peu plus conscientes de leur rôle. Notre système éducatif est malade de sa gestion, de sa gouvernance. Et tant qu’on ne va pas comprendre ça, je pense qu’on risque d’aller de plus en plus dans le décor.

Certains observateurs estiment que la corruption gangrène le milieu syndical béninois. Qu’en pensez-vous ?

Je suis obligé de concéder que la corruption existe dans le milieu syndical parce que j’ai été témoin un peu de ça. Donc, je serais de mauvaise foi en disant que ça n’existe pas puisqu’il y a au moins un exemple que nous avons. Mais, il y a une sorte d’exagération aujourd’hui de considérer que tout syndicaliste est corrompu et on avance des chiffres vraiment astronomiques quand on parle de 200, 50, 30 millions de francs. Je trouve qu’il y a de l’exagération et que le gouvernement utilise un peu cette arme-là aujourd’hui pour discréditer le mouvement syndical.

Tant qu’il n’y a pas de preuve, on ne peut pas affirmer à 100% que tel ou tel est corrompu. Ce que je dis souvent aux collègues, c’est que si un responsable syndical est corrompu, c’est de faire en sorte qu’il échoue dans son entreprise de déstabilisation de nos revendications. Mais, en ne le faisant pas, c’est qu’on donne raison à ce responsable-là. On lui demande de continuer parce qu’il aurait réussi son coup, il aurait réussi à respecter l’engagement qu’il a pris vis-à-vis des corrupteurs si effectivement il est corrompu.

Donc, nous devons, en tant que militants, discipliner nos responsables en faisant en sorte qu’ils ne réussissent pas leur coup. Au niveau du Front en tout cas, nous avons souvent donné l’exemple. En 2008, les collègues qui ont avoué avoir été corrompus, nous les avons exclus de nos rangs. Ils étaient trois (03) ou quatre (04). Cette année encore, il y a eu des camarades qui nous ont quittés le matin et que nous avons vus le soir sur les écrans de la télévision nationale en train de dire de ne pas suivre le mouvement de grève des enseignants. Nous les avons exclus aussitôt le lendemain. Ils sont près de sept que nous avons exclus. Donc, voilà, s’il y a corruption, le Front fait le ménage.

Aujourd’hui quelles sont les perspectives que vous entrevoyez pour le Front des trois ordres de l’enseignement ?

Le Front a atteint une certaine maturité et je pense qu’il doit faire des reformes pour aller de l’avant. Aujourd’hui, nous devons revoir nos textes de fonctionnement. Le mode de fonctionnement, c’est ça qui nous permet de tenir jusque-là parce que nous sommes pour la plupart membres des confédérations et centrales syndicales qui existent et le jour où nous allons décider de changer le mode de fonctionnement qui se résume à des directions tournantes de trois (03) mois qu’on peut renouveler, qu’on peut prolonger, c’est ça qui fait qu’on peut tenir encore, c’est ça.

Que nos égos, nos guerres de leadership n’explosent pas le groupe parce que chacun attend son tour. Aujourd’hui, il y a une certaine crise parce que certains parmi nous ne comprennent pas qu’on doit passer la main à un moment donné. Lorsque nous réussirons à discuter entre nous, à faire vraiment le ménage et à comprendre que nous devons comprendre ce creuset-là, on ira de l’avant.

Par rapport aux reformes, on en a encore discuté et il a été retenu que le bureau actuel convoque une grande réunion de tous les secrétaires généraux membres du Front et que nous puissions faire le débat pour voir si les reformes par rapport aux textes, si nous devons vraiment les faire parce que nous avons déjà le projet de textes que nous n’avons pas encore adopté. Si nous l’adoptons, je crois que nous pourrons aller de l’avant.

Cela dit, l’avenir du Front n’est pas inquiétant. J’ai l’impression que nous sommes dans un cycle. Je me souviens que début 90, c’est comme ça qu’il y a eu une sorte de défiance vis-à-vis des responsables syndicaux de la part des militants sous Soglo. En 2000-2002, puis en 2010, nous avons connu la même chose. Ça reprendra parce que les gens sont frustrés et quand on est frustré, il faut se battre. Ceux qui considèrent aujourd’hui qu’ils ont la victoire, je crois qu’ils se trompent et que l’histoire va les rattraper.

 

Entretien réalisé par

Jean-Claude DOSSA

 

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