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Le triomphe de la vérité

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REFLEXION:La mort d’un proche parent au Bénin : deuil ou folie ?


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Philippe AKODJENOU, auteur de cette réflexion

La mort d’un proche parent est le pire des malheurs qui puissent frapper les humains. Dans toutes les sociétés du monde, lorsqu’on perd un parent, tout le monde se sent endeuillé et par conséquent, la joie déserte le cercle familial et la tristesse se lit sur tous les visages durant le temps du deuil quel que soit l’âge du défunt. On porte alors le deuil. Les traditions et les religions ont déjà déterminé les conduites à tenir dans une telle circonstance. Les conduites qu’elles recommandent ne demandent pas le faste insensé.

Mais que constate-t-on aujourd’hui au Bénin à propos de la mort d’un parent ? On dirait qu’elle enfante la joie dans les cœurs et donne spontanément lieu aux réjouissances et à la folie. Aujourd’hui, les Béninois, toutes couches sociales confondues, se laissent de plus en plus gagner par une folie collective quand un des leurs meurt.

Cette folie collective s’appelle les funérailles pompeuses et ruineuses mais que par ignorance beaucoup prennent pour des dépenses honorifiques. A mon humble avis, ce n’est pas dans le gaspillage d’argent pour des funérailles pompeuses qu’il faut chercher l’honneur. Ce gaspillage s’observe à travers plusieurs actes et comportements qui relèvent des agissements.

UN LONG SEJOUR DU CORPS A LA MORGUE PARFOIS POUR RIEN

Aujourd’hui, lorsqu’on perd son parent au Bénin, la toute première précaution consiste souvent à placer le défunt à la morgue pour conservation. Le temps qu’y passe le corps permet aux siens de préparer minutieusement les obsèques. Ils profitent également de ce temps pour informer les membres de la famille du défunt, les familles alliées et les amis disséminés dans ou hors du pays car la présence de ceux-ci aux funérailles est importante. Et ceux qui ne sont pas sur place ont aussi besoin d’un temps pour préparer leur voyage et leur présence aux funérailles. On ne part pas, par exemple, de Paris pour Cotonou comme on part de Cotonou pour Pobé.

Mais ce n’est pas cette raison sensée et très louable qui sous-tend le long séjour de la plupart des cadavres dans nos morgues. Il y en a beaucoup qui n’ont pas besoin de passer par la morgue avant d’être inhumés. Cependant, on les y place pendant de longs mois ou peut-être pendant près de deux ans dans l’absurde souci de s’endetter autant qu’on le peut pour rassembler les moyens à gaspiller pendant les funérailles. Par cet acte, on croit avoir joué son rôle de fils et de filles dignes du défunt. Mais au lieu d’honneur, je parle quant à moi du gâchis, des dépenses inutiles et insensées. Un corps doit être placé à la morgue par nécessité et non pour montrer qu’on est fortuné.

DES ACCOUTREMENTS FUNEBRES RUINEUX ET ENCOMBRANTS

Pendant le long séjour du cadavre à la morgue, chaque membre de la famille du défunt a un nombre déterminé de tenues à se confectionner. Chaque étape des obsèques, des rituels ou mieux des réjouissances, nécessite une tenue particulière.

– C’est dans une tenue que la famille va ramener le corps de la morgue à la maison mortuaire.

– C’est dans une autre tenue qu’on veille le mort.

– C’est dans une autre tenue que le corps est accompagné à l’église.

– C’est dans une nouvelle tenue qu’on conduit le mort à sa dernière demeure si on n’est pas chrétien.

– Dès le retour du cimetière ou du lieu de l’enterrement, on enfile une tenue différente de celles citées ci-dessus.

– Pour célébrer le 8è jour de la mort du défunt, on porte une autre tenue différente des précédentes.

– C’est encore dans une autre tenue jamais portée qu’on fête le 41è jour de la mort du parent, etc.

Les obsèques ont désormais pour synonymes fêtes et réjouissances, et peu importent les sources des moyens par lesquels on se paye cette folie. Autant de fois qu’on doit faire de rituels, autant de nouvelles tenues confectionnées ! Encore qu’on exige que les tissus choisis soient de qualité supérieure. Quelles agitations insensées! Quelle folie ! Quelles dépenses inutiles !

Le deuil n’exige pas de nous cet exhibitionnisme, ce m’as-tu-vu ! La mort est notre ennemie, elle nous arrache les personnes qui nous sont chères. Pourquoi serait-elle alors sources de fêtes, de gâchis, de folie pour prouver tout simplement au monde qu’on est riche ? Je vois insensé qu’on jette ainsi ses sous dans un pays où l’argent se gagne au prix de grands efforts. Je vois absurde qu’on jette ainsi l’argent dans un pays où faute du minimum, beaucoup de personnes se livrent malgré elles à des actes immoraux.

Et, je plains surtout les indigents de nos villes et de nos campagnes qui, par mimétisme, cherchent à ressembler à une catégorie d’opérateurs économiques et à certains agents « serviteurs de l’Etat » qui tirent l’argent ainsi jeté des malversations de tous genres, les malversations pour lesquelles personne ne les punira jamais.

Dites aux Béninois d’origine modeste de ne pas chercher à brader leurs maigres avoirs pour enterrer les leurs. Dites-leur qu’ils pèchent en vendant l’héritage laissé par un parent pour enterrer avec faste ce même parent. Ce n’est pas pour mériter des funérailles pompeuses et insensées qu’un père ou une mère lègue ses terres, ses maisons, ses avoirs à un enfant. L’héritage n’est pas à brader à l’occasion des funérailles. De la même façon, son économie n’est pas à jeter à l’occasion des obsèques pour lesquelles les traditions et les religions recommandent déjà les dépenses avec parcimonie.

LA RECEPTION EXTRAVAGANTE DES HOTES

La réception des personnes venues dire leurs condoléances à la famille éplorée s’impose comme acte digne. Les Béninois sont naturellement solidaires quant au deuil. Dès que la mort fauche une personne dans une maison, promptement ils rangent les petites querelles et volent au secours des personnes éplorées sans se faire prier. Leur solidarité se manifeste de plusieurs manières.

Dans les villages les femmes apportent gratuitement l’eau que nécessitent les obsèques. Ceux qui le peuvent, dans les campagnes comme dans les villes apportent leur contribution financière dans le souci d’alléger les dépenses à la famille du défunt. Toujours au nom de l’amitié, certains de nos compatriotes se mettent spontanément au service des amis éplorés pour les besoins de tous genres : fendre le bois, offrir de bêtes, servir les hôtes, préparer les nourritures, faire les commissions, etc.

Qui que tu fusses, que tu fusses bon ou assassin, aimé ou détesté, dès que tu meurs, tu deviens plus que jamais cher à la famille et à tous ceux qui t’avaient côtoyé. Tout mort mérite funérailles car l’âme d’une personne non inhumée selon les traditions erre indéfiniment et son spectre en veut éternellement à sa famille qui lui a refusé la sépulture méritée. Ça veut dire que la mort d’une personne rassemble et on ne peut pas recevoir des sympathisants chez soi sans s’occuper d’eux. Il est donc logique que ceux qui nous apportent leur soutien d’une manière ou d’une autre mangent, boivent et rentrent contents de l’accueil qui leur avait été réservé.

Mais pour recevoir dignement nos hôtes, nous n’avons pas besoin de jeter notre argent à égorger tant de cabris, de porcs, de bœufs … dont une bonne partie pourrira parce qu’elle n’est pas servie et qu’il n’y a pas de moyens de la conserver. D’ailleurs, parmi les hôtes, combien sont venus aux funérailles de notre mère dans le but d’en mettre plein le ventre faute de boissons et de nourritures chez eux ?

Très peu de mes compatriotes savent que ce geste fait partie des choses qui nous ruinent au Bénin. Beaucoup croient d’ailleurs que c’est par le nombre de bêtes, surtout de bœufs égorgés qu’on est honoré et que le défunt est fier d’eux au fond de sa tombe. Si on savait faire les choses dans la norme selon les traditions et les religions, on n’enverrait très peu de bêtes à la mort et néanmoins toutes les personnes venues nous témoigner leur compassion nous quitteraient satisfaites après les funérailles.

LES GADGETS DES FUNERAILLES

Comme si la nourriture et les boissons servies ne suffisaient pas, comme si la gratitude exprimée aux hôtes ne suffisait pas, nos compatriotes ont inventé une autre folie qui malheureusement les ruine autant que les actes dénoncés ci-dessus sans qu’ils le sachent peut-être. Il s’agit de ce que j’appelle ici les gadgets des funérailles. Quel honneur, quelle louange cherche-t-on en distribuant aux hôtes des assiettes, des verres, des porte-clés, des éventails, des glacières, des seaux, des couteaux de cuisine, des draps de lit, des sacs à main, des sacs à dos, des bonbons … à l’effigie d’un défunt parent ?

C’est gaspiller son argent que de le faire, l’argent dont les proches du défunt ont pourtant besoin pour aller à l’école, pour apprendre un métier, pour renforcer leur commerce, pour agrandir leur champ de coton, pour vivre dans un cadre plus salubre, pour se soigner, pour ne pas se plaindre du minimum, pour ne pas mendier, pour ne pas voler, pour ne pas se prostituer, etc.

En termes clairs, ces actes relèvent des déviations, des agissements. Mes chers compatriotes, cessez de vous écarter des normes pour vous rendre la vie moins absurde. Même si un parent meurt après avoir vécu trois cents ans ou cinq cents ans sur terre, on n’a pas besoin de lui offrir de folles funérailles. Ce n’est pas cela qui lui force la porte du paradis. On n’en a donc pas besoin pour paraître fils et filles dignes d’un défunt. Ce faisant, nous nous écartons de la norme, et cette déviation a des conséquences graves sur ceux qui les commettent et par ricochet sur la société en général.

– Elle ruine.

– Elle peut pousser certaines personnes à voler.

– Elle peut pousser une femme mariée aux actes non recommandables.

– Elle peut être à l’origine d’un divorce.

– Elle peut pousser à brader ses biens : terres, maison(s), voitures, etc.

– Elle peut pousser à contracter une dette énorme auprès d’une banque.

– Elle peut pousser à détourner les deniers publics.

– Elle peut contribuer à l’enracinement de la corruption.

En réalité, cette nouvelle conception des funérailles au Bénin n’honore pas, elle appauvrit, pousse au gaspillage et cultive en l’homme des comportements pervers. Les expatriés(es) qui vivent parmi nous savent que nous en faisons trop quand nous perdons un parent. C’est donc par ignorance qu’on s’y adonne car « mort et réjouissance », « obsèques et le m’as-tu vu » s’appellent des oxymores. Si nous nous redéfinissons les termes « mort », « deuil », « obsèques » et « funérailles », nous nous rendrons compte que nous nous écartons de la norme lorsque nous perdons un des nôtres au pays de Béhanzin et Bio Guerra.

Il serait beaucoup plus souhaitable de s’occuper de ses parents autant qu’on le peut de leur vivant que d’attendre leur mort pour faire fête, pour perdre la tête. Si vous êtes en quête d’honneur, si vous voulez que le monde retienne le nom de votre parent alors que vous avez assez de moyens, créez des entreprises et faites-les porter le nom de votre parent mort.

Créez une fondation qui porte son nom. Soyez fondateur d’une école qui porte son nom. Faites de ses petits-fils et de ses petites-filles des messieurs et des dames dignes de respect. Cette dernière recommandation est autant valable aux riches qu’aux pauvres car on n’a pas forcément besoin d’une grande fortune pour éduquer ses enfants. Cela sonnera beaucoup plus loin et plus longtemps (peut-être éternellement) que les bonbons à l’effigie du parent parti.

Par Philippe AKODJENOU

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