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Le triomphe de la vérité

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Entretien exclusif avec l’ancienne gloire de la musique traditionnelle, Alokpon, le roi du « Tchingounmè »:Alokpon fait des révélations sur sa vie de gloire malheureuse


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Le roi Alokpon, «N’eût été l’intervention des grands féticheurs de Savalou qui m’avaient accompagné le jour là, j’allais tout simplement mourir.»

Sorti de la scène musicale depuis près d’une décennie déjà, nous avons jugé utile de vous faire parler une gloire de la musique traditionnelle, le roi du « tchingounmè ». Il a nom Alokpon. Et il a parlé. Rencontré dans son domicile à Ouessè, un arrondissement de la commune de Savalou, l’artiste s’est confié à nous, sans tabous. De l’historique de son nom d’artiste en passant par ses péripéties et les instants marquants de sa vie, nous avons réussi à pénétrer l’intimité de l’artiste qui vient de clarifier pour la première fois de sa vie, une des plus acerbes polémiques qui pèsent sur lui : « Je n’ai pas tué Gbèzé ». C’est la réponse qu’il donne à ceux qui le soupçonnent dans cette affaire. Il ne manque surtout pas d’arguments pour se justifier.

L’Evénement Précis : Les Béninois vous connaissent déjà sous le nom de Alokpon, roi du « Tchingounmè ». A l’état-civil, comment vous appelle-t-on ?

Le roi Alokpon : A l’état-civil, on m’appelle, HoutchédéHoundéfo Anatole.

Quel âge avez-vous?

J’ai déjà 72 ans.

Mais on ne dirait pas. Vous paraissez encore très enforme. Faites-vous du sport ?

La première des choses, je dirai que c’est la grâce divine. La seconde, c’est que je ne reste jamais sans travailler chaque jour que Dieu fait. La troisième qui justifie mon état physique actuel, c’est que je ne m’adonne pas trop à une vie d’aisance. C’est-à-dire que je ne bois pas et je ne mange pas des plats trop copieux ou luxueux juste pour exprimer une quelconque aisance.

Nous allons faire maintenant un peu l’historique de votre nom d’artiste. D’où et comment est venu le nom Alokpon ?

(Il soupire longuement et rétorque) : Vous êtes trop curieux vous. Mais je vais vous répondre. J’ai eu ce nom depuis que j’ai l’âge de 15 ans. Comment est-il venu ? C’est qu’à l’époque, je suivais plein de gens, c’est-à-dire des aînés à moi, pour ne pas dire des vieux qui chantaient. Tellement, je chantais bien et ils aimaient bien ma compagnie. Dans le quartier, les gens m’ont remarqué ainsi que les amis de ma génération. A chaque fois qu’on se retrouve en groupe à l’occasion d’une fête par exemple, ils me demandent de chanter et m’appellent même chanteur.

Modestement, je leur refusais que je ne suis pas un chanteur. Mais que j’imite juste (un do alokponnoumèxolèwè) mes aînés que je suis et qu’en tant que tel, je ne peux pas prétendre être chanteur. Ils en rigolaient beaucoup. Alors, chaque fois que quelqu’un réclamait que je chante, les autres qui me connaissaient s’en moquaient et lui répondent : « il te dira qu’il n’est pas chanteur, mais qu’il est juste un imitateur des aînés ». C’est à partir de là que le nom « Alokpon » est resté collé à moi. Et si je le disais, c’est par respect pour ces aînés que je suivais, de peur qu’ils ne pensent pas que je veux prendre par force leur place.

Comment avez-vous réussi à vous imposer aux Béninois ?

C’est à l’occasion d’un concours interdépartemental organisé par les autorités en charge de la culture à l’intention des artistes en herbe. A Savalou ici, j’y ai participé avec des artistes comme Atchèdji, Adagbè et consorts à travers le rythme « Tchingounmè » auquel j’ai apporté une touche particulière qui a fini par séduire tout le monde. Au finish, j’en étais sorti gagnant dans les Collines. J’avais à l’époque environ 20 ans. A l’issue de la phase départementale, tous les artistes finalistes se sont produits au Hall des Arts de Cotonou et les Béninois se sont massivement déplacés pour suivre le spectacle. C’est à partir de ce moment que les gens ont remarqué mon talent.

Quand avez-vous mis sur le marché votre tout premier album ?

Cela fait très longtemps. (Il entonne la chanson phare de l’album) intitulée « Ali mayiSè gon non wa nu do mè » qui parle des mystères de la vie puis il continue. C’est grâce à cet album que j’ai pu vraiment me faire connaître sur toute l’étendue du territoire national. Les gens en raffolaient et cela était joué dans toutes les maisons, surtout à l’occasion des cérémonies funèbres. A l’époque, il n’y avait pas de CD. C’est sur disque que nous faisions nos chansons. Après les disques, il y a eu par la suite les cassettes.

Cet album était-il une autoproduction ?

Non. C’est l’artiste Aïssi qui l’a produit. Aujourd’hui, il n’est plus de ce monde.

Avez-vous pu y tirer un peu de profit ?

Je n’ai rien eu comme profit dans cet album. Bien qu’il ait connu un succès terrible. La seule chose que j’ai pu tirer de cet opus, c’est bien la publicité que cela m’a fait. Comme je l’ai dit au départ, c’est grâce à cet album que les gens m’ont connu sur toute l’étendue du territoire national. A l’époque, c’était un véritable honneur. Je me suis juste contenté de cet honneur là.

Vous avez affirmé tout à l’heure que vous avez commencé par chanter en imitant certains aînés. Peut-on connaître quelques uns de ces personnages qui vous ont forgé ?

Franchement, ils sont nombreux. Mais, celui qui faisait la fierté de tout Savalou à l’époque grâce à son talent en matière de Tchingounmè, c’est feu Houessèdié. Il est de chez moi, Savalou Ouessè. Celui qui dansait bien parmi tous ceux là s’appelle Gangbé. Je suis resté sous ceux là qui m’ont donné beaucoup de secrets en matière de chansons. Je peux citer également feux Dogbè, Kohouio et consorts.

Citez-nous trois albums que vous avez sortis après le premier

Juste après mon album « Ali man yi sè gon », j’ai également mis sur le marché, « A na wa dé ». Cela prône le devoir du travail. Ensuite, j’ai sorti « Adingban do to man hinmè nu gblé ». Là, j’y ai conseillé aux gens de ne jamais interrompre ce qu’ils entreprennent du fait des médisants. Il y a eu également « Gbètché ho wa do dé ha mi ». C’était une invite à Dieu à examiner avec moi, mes problèmes. Au total, j’ai sorti 7 albums sur support disque avant l’arrivée des cassettes.

Tous ces albums ont-ils été produits par votre producteur de l’époque, feu Aïssi ?

Non, pas du tout. Les albums sont produits par différentes personnes. Puisqu’on ne maîtrisait rien de nos droits, lorsque quelqu’un vient et nous propose de sortir un album, on s’en contente et on l’accepte. Pourvu que cela soit fait. C’est comme cela que j’ai évolué avec mes producteurs.

Comment partagez-vous alors les retombées des ventes avec vos producteurs ?

C’est ridicule. Comme je vous l’ai dit, à l’époque, on ne savait même pas que la chanson pouvait nous procurer de l’argent. Pour un premier cachet par exemple, le producteur peut te verser 25.000 FCFA. A 80.000 FCFA, c’est qu’on a fini d’écouler ton produit. On s’estimait même très heureux. (Il soupire un bon moment, regard rempli de tristesse puis poursuit). J’avoue qu’aujourd’hui, je n’ai pas beaucoup d’albums tels que je l’aurais souhaité.

Et cela est dû au fait que la vie ne m’a pas offert le bonheur que je mérite. Je le dis parce qu’au moment où je devrais profiter de ce que je fais, j’ai été fauché. Il s’agit de mon producteur Hubert Adji qui était très juste avec moi et qui faisait tout pour que je gagne ma vie à travers mes chansons. Mais subitement, il est décédé et tous mes projets sont tombés à l’eau. Ce producteur dont je parle, c’est lui qui m’a sorti l’album intitulé « Danxomèkélito tan » à travers lequel j’ai fait l’historique de la cité historique d’Abomey. C’est un album qui a connu un véritable succès. Et c’est justement pour cela que j’ai été fortement découragé. S’il était en vie, je ne serais pas ce que je suis aujourd’hui. J’allais connaître le bonheur que je mérite à travers la chanson.

Après sa mort, franchement, je n’ai plus voulu chanter. Cela fait environ 15 ans déjà. Mais, il y a juste trois ans, j’ai pu faire deux CD Vidéo grâce à l’aide de certains de mes amis. Franchement, je ne prends plus la chanson comme une priorité dans ma vie. Je suis vraiment découragé par le décès de ce producteur.

Si la chanson n’est plus votre priorité aujourd’hui, qu’est-ce qui vous occupe principalement actuellement ?

Ce sont les travaux champêtres. Les gens me conseillent de continuer à produire des albums. Mais je vois que ce serait peine perdue parce que je risque d’investir inutilement, surtout que je ne connais personne de haut placé pour m’aider. Laisser mon champ pour me consacrer encore à la chanson qui m’a tant déçu me semble une perte de temps. Toutefois, je pense bien à comment faire pour réaliser la compilation de mes anciennes chansons pour que mes œuvres ne disparaissent pas.

Vous dites que la vie ne vous a pas donné le bonheur que vous méritez. A part les déceptions que vous avez eues par rapport aux producteurs, quelle est votre part de responsabilité ?

Je dirai que j’ai été naïf de ne pas me rendre compte que la musique peut nourrir son homme. Mais ce n’est pas tout. Si je n’ai pas pu réaliser grand-chose, c’est aussi du fait de ma famille. Je le dis parce que je pense que si vous êtes seul dans une famille à être un peu à l’aise, c’est que vous risquez de ne rien réaliser. Il en est ainsi parce que tous les problèmes de la famille pèseront sur vous et vous n’aurez pas d’économie pour réaliser quoi que ce soit. C’est une réalité que j’ai vécue aussi.

On constate que les artistes rivalisent souvent de chansons injurieuses pour attaquer leurs confrères. Dites-nous franchement quand vous étiez véritablement à la page, avec qui avez-vous connu ces rivalités ?

Je n’ai jamais rivalisé avec qui que ce soit dans ma vie. Autrement dit, je n’ai jamais fait allusion à une personne en particulier dans mes chansons. Je me suis comporté ainsi parce que Dieu ne donne jamais une inspiration à un artiste pour insulter ses créatures. Il le fait dans le souci de passer par nous pour passer des messages forts aux humains.

Et pour ce qui concerne les combats occultes que vous engagez entre vous artistes. Qu’en est-t-il avec vous?

Si c’est ce côté, je ne pourrais pas finir de vous en parler sans que la nuit ne nous surprenne. Je vous donne une petite expérience que j’ai vécue. Je vous ai parlé d’un concours interdépartemental auquel j’ai participé. Le jour où on devrait délibérer au Hall des Arts, je vous assure que j’ai failli mourir. Après nos différentes prestations, on était derrière les rideaux, le temps que le jury délibère. Quand on a appelé mon nom, alors que je ne souffrais de rien, je ne pouvais pas répondre à l’appel pour monter sur le podium. Une sorte de mousse a rempli ma bouche et m’a empêché de répondre pour monter sur le podium.

A l’époque, je n’étais qu’un enfant. N’eût été l’intervention des grands féticheurs de Savalou qui m’avaient accompagné le jour là, j’allais tout simplement mourir. C’est à partir de là que j’ai compris que chanter, ce n’est pas une chose aisée. Les gens sont même parvenus à m’arracher une fois la voix. Et je n’arrivais même plus à parler, voire chanter. Pour dire vrai, jusqu’à ce jour, bien que je ne sois plus actif sur la scène, on me poursuit toujours. Mais ce n’est plus uniquement l’œuvre des seuls artistes. C’est surtout celle des jaloux et des aigris. Ils ne supportent pas que je les devance.

Nous allons aborder avec votre permission, un grand sujet qui a alimenté pendant longtemps, la polémique il y a quelques années. Il s’agit de la mort de l’artiste Gbèzé. Beaucoup ont retenu que c’est vous qui l’avez mystiquement tué. Que répondez-vous aujourd’hui ?

(Il baisse la tête, soupire avec un regard rempli de tristesse puis sourit légèrement et répond) : La nature est juste. Je vous le garantis. Jusqu’à présent, je ne sais comment une telle nouvelle a pu être collée à ma personne au point d’embraser tout le pays. Ce que j’ai fini par apprendre de cette situation, c’est qu’on a manifestement voulu jeter sur ma personne, de l’opprobre, de la souillure pour ternir mon image. Sinon, je n’ai pas tué Gbèzé. C’est de la pure jalousie. Que ce soit le Gbèzé décédé ou celui actuellement en vie, je n’ai jamais eu de problèmes avec eux. Je n’ai jamais pipé un seul mot sur cette affaire quand elle a été lancée comme ça sur le pays comme une bombe. Dieu merci, aujourd’hui, les choses se sont apaisées et ceux qui ont voulu me plonger dans l’abîme continuent de me voir en face d’eux.

Il était dit dans le temps que le jeune Gbèzé, compte tenu du talent qu’il développait, risquait de vous faire ombrage et de vous supplanter à jamais et que c’est sentant ce risque que vous avez jugé utile de l’éliminer mystiquement.

Ce sont ces justificatifs que je ne comprends pas. Je suis immortel moi pour prétendre régner éternellement ? Je ne comprends pas les gens. Gbèzé est d’Aklankpa et moi je suis de Savalou. Nous sommes de la même région. S’il chante bien, c’est qu’il donne de la visibilité à notre région commune. Moi qui suis son aîné, ça devrait être un bonheur pour moi de savoir que si je meurs, il y a un remplaçant qui pourra faire connaître notre culture. Au nom de quoi alors irais-je le tuer alors que je ne suis pas immortel ? C’est ce qui vous arrive si vous n’êtes pas né dans une bonne famille. Tout est parti de ma famille.

Quelles sont aujourd’hui vos relations avec le jeune frère du Gbèzé décédé lequel est également bien apprécié par le public ?

Entre nous deux, il n’y a jamais eu de problème.

Est-il venu une fois parler avec vous comme un père et son fils au sujet du « tchingounmè » ?

Il vient me voir. Pour dire vrai, si l’instrument « Gota » qu’il joue depuis longtemps atteint 30 aujourd’hui, il pourrait témoigner que je lui en ai offert au moins 20.

Permettez que je fasse une petite incursion dans votre vie privée. Il est évident que quand vous êtes artiste célèbre, les femmes aiment bien s’acoquiner avec vous. Comment avez-vous géré ce pan de votre vie au moment où vous étiez vraiment admiré de tous ?

Je n’ai pu rien gérer sans mon père qui à l’époque était en vie. Il me conseillait beaucoup et m’indiquait la voie à suivre pour éviter certaines dérives. Pour vous dire vrai, la seule femme que j’avais vraiment aimée et que j’ai épousée d’ailleurs est morte le 25 décembre 2011 dernier. Elle s’appelle Dévo. Elle était ma 2ème femme. Elle était celle que moi-même j’avais choisie comme épouse. On s’aimait depuis notre tendre jeunesse avant de nous mettre ensemble quand nous sommes devenus adultes. Au total, j’ai trois femmes. La 2ème, comme je viens de le dire est morte et il en reste deux aujourd’hui.

Et vous avez combien d’enfants ?

J’en ai au moins 15.

Y en-a-t-il parmi eux qui veulent bien vous emboîter les pas en matière de musique ?

Sur ce plan, je n’en ai pas encore vu. Il y avait un de mes enfants qui s’essayait bien à la chose et tout le monde disait qu’il était bien parti pour me remplacer valablement. Mais malheureusement, contre toute attente, il est mort. Il y a quelqu’un aussi parmi eux qui s’essaye, mais il ne se prend pas encore bien au sérieux pour développer son talent.

Et pour vos travaux champêtres ?

Je voudrais vous demander de prier pour moi. J’ai beaucoup d’enfants, mais aucun d’entre eux ne veut se consacrer réellement à ce que je fais. Si je vous demande de prier pour moi, c’est justement pour l’unique enfant qui a décidé aujourd’hui de me suivre dans mes travaux champêtres. C’est le fils à ma défunte épouse Dévo dont je vous ai parlé. Il a déjà le baccalauréat, et pourtant, il a pris la décision de me suivre pour assurer mes arrières. C’est un geste que j’apprécie énormément et je prie Dieu qu’il le protège.

Mais c’est une bonne chose que les enfants aillent à l’école

Je n’ai rien contre ça. Je les y encourage même. Mais ce que je déplore, c’est le fait qu’ils tournent tous dos à ce que je fais et qui peut les nourrir. Je pense qu’il n’est pas interdit qu’un enfant aide son père au champ le week-end. Mes enfants ne font pas cela. Et c’est ce que je déplore chez eux.

Que vous reste-t-il d’important à dire avant que notre entretien ne s’achève ?

Je voudrais dire ceci : dans la vie, je vous recommande de travailler. Ne soyez pas paresseux. Et mettez vous dans la tête que si vous êtes un bon travailleur, vous aurez beaucoup d’ennemis. Mais ne les craignez jamais en abandonnant votre travail. Car, votre parent peut mourir, votre sœur ou frère peuvent mourir. Mais jamais, ce que vous avez réalisé grâce à votre travail ne mourra jamais en vous abandonnant.

Entretien réalisé par

Donatien GBAGUIDI

 

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