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Le triomphe de la vérité

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Professeur Christof Hartmann, enseignant de relations politiques internationales et de politique de développement:« Ce sera toujours un problème majeur d’intégrer économiquement toute la CEDEAO»


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Le Professeur Christof Hartmann, enseignant de relations politiques internationales et de politique de développement à l’Université de Duisburg-Essen (Allemagne) est d’un optimisme modéré quant à l’avenir de l’intégration économique en Afrique de l’Ouest. Pour lui, les objectifs fixés au départ à la communauté ne seront pas atteints. L’évolution de la zone autorise quelques espoirs, mais les efforts à faire sont encore nombreux.

 

Professeur Christof Hartmann, enseignant de relations politiques internationales et de politique de développement

L’Evénement Précis : Que signifie selon vous l’intégration économique ?

Christof Hartmann : Il y a la théorie de l’intégration économique qui consiste pratiquement dans un programme de libéralisation des échanges. Il y a une idée classique. Cela se fait sur différentes étapes, allant d’une zone de libre échange vers une union douanière jusqu’à un marché unique et finalement à une union monétaire. C’est le programme qui a été implémenté partout dans le monde entier, suivant l’exemple de l’Union Européenne, mais souvent sans le succès économique que l’UE a certainement eu.

 Au-delà de ces étapes macro-économiques, l’intégration économique consiste en réalité en différents éléments plus particuliers qui impliquent aussi l’Etat à travers des politiques sectorielles, à travers des projets communs, à travers la création d’infrastructures communes, des projets communes dans les zones frontalières. Bien évidemment, si l’on parle d’économie, il ne faut pas oublier qu’il y a une réciprocité assez étroite entre des programmes d’intégration au niveau politique et de sécurité qui ont des effets énormes sur les agents économiques, surtout en Afrique de l’ouest.

Parce qu’on se trouve dans une zone qui durant les années 90, a connu beaucoup de turbulences qui ont un peu perturbé le programme de l’intégration régionale.

 Qu’est-ce qui a fait surtout le succès de l’intégration économique dans l’espace économique européen ?

Il y a des facteurs politiques parce que c’est un continent détruit par la guerre. Il y avait une volonté politique très marquée des élites de faire un pas en avant et de parvenir à une construction politique nouvelle. En même temps, il y a eu une dynamique économique parce que les sociétés européennes avaient déjà un taux élevé d’éducation et surtout les économies étaient déjà assez développées. Et surtout, il y avait déjà des échanges très intenses entre ces économies.

Ce qui a créé une situation où les agents économiques avaient beaucoup d’intérêt à intensifier les échanges et de trouver des solutions pour démanteler les obstacles qui étaient là pour une libéralisation intérieure. Bien évidemment, il y avait un prix politique, c’est-à-dire qu’il y avait des sociétés qui devaient s’adapter aux transformations. Parce que libéralisation signifie peut-être croissance économique, avantages pour les consommateurs, mais bien entendu, tout cela a un coût surtout pour ce qui concerne l’emploi. Somme toute, il y a eu des progrès positifs en raison de facteurs politiques et économiques.

 Est-ce qu’en Asie, ce sont ces mêmes facteurs qui ont provoqué l’intégration économique ?

Il faut dire que l’Asie a choisi un chemin tout à fait différent. Ce n’est pas une intégration, si vous voulez. Ce sont des modes de coopération assez flexibles. On a donc des Etats très jaloux de leur souveraineté et qui n’entendent pas participer à une construction supranationale sur le plan politique. Çà et là, on a vu une dominance des idées économiques. Il y a le cas de l’industrie de la Chine, du Japon mais aussi de Singapour et de Thaïlande, Indonésie, Malaisie qui poussent leurs gouvernements à opter pour une libéralisation sélective. On trouve donc un mode d’intégration très souple, peu formalisé, où les gouvernements ont un rôle minime.

 Quel parallèle pouvez-vous établir avec la CEDEAO ?

L’Afrique de l’Ouest se trouve dans une situation différente. Il y a certainement une hétérogénéité au niveau du développement économique, politique et social. Mais en général, ce sont tous des pays en voie de développement, avec des problèmes sur le plan structurel, en termes d’éducation, en termes de gouvernance, en termes de structures économiques qui sont très souvent focalisées sur l’exportation.

 Donc le contexte économique est complètement différent. Dans ce cas-là, c’est difficile d’adopter le même modèle. Par exemple, quand la CEDEAO a été créée, il n’y avait d’échanges économiques majeurs entre les pays qui la composaient. Les agents économiques du secteur formel s’étaient orientés vers l’exportation dans les pays industrialisés. Donc, créer une intégration économique au sein des Etats d’Afrique de l’Ouest n’était pas très logique.

 C’était plutôt l’espoir qu’à travers la libéralisation économique, on pouvait créer des marchés plus grands, arriver à mettre en œuvre des projets d’infrastructures plus grands et arriver à poser les bases d’une croissance économique. Je ne crois pas qu’au milieu des années 70, on pensait qu’un pays comme le Bénin pouvait à la longue concentrer ses échanges économiques majoritairement sur la CEDEAO.

 Le commerce intrarégional est très réduit ; quelles sont les raisons qui expliquent cette situation ?

La théorie préconisait une augmentation du commerce intrarégional. Mais on ne l’observe pas, au moins si l’on regarde le commerce officiel. A cela, il y a différents facteurs explicatifs. Au niveau des obstacles tarifaires, les droits de douanes sont des éléments majeurs de recettes budgétaires. Donc les Etats, même s’ils disent officiellement qu’ils sont pour l’intégration régionale, en réalité, ils n’ont pas intérêt à renoncer à ces recettes.

 Il y a aussi la faiblesse de l’administration. Si l’on dit qu’il n’y a pas assez de commerce intrarégional, au regard des chiffres officiels, peut-être que le commerce réel entre les pays de la sous-région est beaucoup plus élevé. Ce sont des sociétés qui ont eu des flux migratoires même depuis l’ère pré-coloniale. Il y a une longue tradition à faire du commerce.

Là aussi, le fait qu’il y ait des obstacles tarifaires a créé un commerce illicite qui, pour un pays comme le Bénin constitue une part non négligeable du Produit intérieur brut (PIB). Sur le plan des obstacles non tarifaires, c’est évident que le programme d’intégration de la CEDEAO, s’est fait jusqu’à présent au niveau de l’union douanière. Donc, c’est pratiquement un programme de réduction des droits de douanes. Il s’agit ainsi d’un programme de réduction des obstacles tarifaires. Dans la théorie de l’intégration régionale, on fait une différence entre l’intégration profonde et l’intégration à la frontière.

L’intégration profonde veut dire que l’Etat effectivement doit créer les conditions internes pour enlever les obstacles non-tarifaires. Cela veut dire qu’il faut éviter une législation qui soit seulement au bénéfice des producteurs nationaux, de créer des standards qui marginalisent les producteurs des autres pays. au niveau de la CEDEAO, jusqu’à présent, nous n’en sommes pas là. Ce n’est donc pas une question de non-respect des protocoles. Les Etats veulent protéger les intérêts de leurs opérateurs économiques.

 Au regard de tout ceci, on peut estimer que l’intégration économique a encore du chemin à faire.

C’est évident que la CEDEAO n’ait pas réalisé tous les programmes. En même temps, il faut être réaliste. Dans le contexte des pays africains, c’est très difficile d’appliquer un tel programme jusqu’à un marché commun. Le danger le plus grand est de croire aux Chefs d’Etats qui nous disent qu’on aura le marché commun dans deux ans, l’union monétaire dans six ans…Il faut conserver les succès qu’on a obtenus, des succès qui sont peut-être modestes. Le défi le plus grand pour la CEDEAO est quand même l’existence de l’UEMOA, parce que les Etats qui constituent l’UEMOA so

nt beaucoup plus avancés pour ce qui concerne l’intégration économique et surtout monétaire, ce qui ne rend pas la tâche facile au groupe des quinze pour trouver un compromis sur les prochains pas à faire. Ce sera toujours un problème majeur d’intégrer économiquement toute la zone.

 Quels sont donc les facteurs de progrès ?

Les avancées les plus importantes, la CEDEAO les a accomplies dans les dernières années sur le plan politique et dans la gestion des crises. Le fait que ces Etats vont continuer à collaborer, même dans les domaines non économiques a certainement permis à leurs élites de prendre confiance, ce qui est nécessaire pour faire des progrès. C’est peut-être là l’espoir majeur, qu’il y ait une nouvelle génération de Chefs d’Etats qui ont été socialisés d’une manière complètement différente et qui souvent est convaincue d’un certain type de libéralisme économique et qui donc a une véritable volonté d’avancer avec l’agenda de l’intégration économique sous-régionale. C’est pourquoi je ne suis pas trop pessimiste pour ce qui concerne la CEDEAO.

Beaucoup d’agents économiques estiment que les Etats ne font pas respecter les protocoles qui mettent en place l’intégration économique véritable

C’est une question de gouvernance. Si vous avez des parlements, des médias, des sociétés civiles qui créent une pression politique pour signer et ratifier les protocoles, ceux-ci seront ratifiés. C’est une question de sensibilisation sur les politiques de la CEDEAO et sur la capacité des gouvernants à considérer que la CEDEAO est quelque chose qui les concerne. Là-dessus, il y a eu beaucoup de progrès, mais il y a peut-être des pays qui ne sont pas gouvernés d’une manière peu satisfaisante, malgré les pressions, ce qui crée des problèmes.

Entretien réalisé par

Olivier ALLOCHEME

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