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Le triomphe de la vérité

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Entretien avec Aminata Dramane Traoré, ancienne ministre malienne, célèbre alter modialiste: « L’émergence n’est possible qu’avec d’autres modèles de développement »


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Suite à une communication qu’elle a faite sur les conditions d’émergence de l’Afrique, l’ancienne ministre Malienne et altermondialiste reconnue à travers le monde, Aminata Dramane Traoré nous livre ses réflexions sur le paradigme du développement de l’Afrique. Pour elle, toute émergence quelconque part d’abord d’une réconciliation avec nous-mêmes, à travers une transformation profonde de nos habitudes de pensée et d’action.

L’Evénement Précis :  Qu’entendez-vous par émergence dans un contexte où tout semble empêcher l’Afrique d’aller vers ce but ? 

Aminata Dramane Traoré : Je crois que c’est la faculté de puiser en nous-mêmes la force nécessaire. Etymologiquement, émerger, c’est surgir, être poussé par une force intérieure.  Mais quand vous êtes tiré à bout de bras par les autres, il n’y a pas d’émergence. C’est pour cela que j’ai un discours très critique sur le type de développement que nous avons adopté ces cinquante dernières années. C’est un développement essentiellement basé sur l’exportation des produits que nous ne transformons pas, un développement dépendant d’une aide extérieure qui relève du chantage ; on donne d’une main et on reprend de l’autre. Pendant ce temps, le chômage, la pauvreté ne cessent de s’accroitre. J’ai l’habitude de dire que ce n’est pas seulement une histoire de taux de croissance. Et la question qui nous interpelle aujourd’hui, et les financiers sont d’accord là-dessus, c’est de savoir de quel type de croissance nous avons besoin. En tant que société civile, je dis qu’on ne peut pas constamment laisser aux autres le soin de nous dire où nous en sommes. Qu’est-ce qu’une croissance qui n’a pas d’incidence sur l’emploi ni sur le panier de la ménagère. A partir donc de ces constats, la proposition pour moi est de relocaliser les économies africaines, les redynamiser. Donc je crois davantage à des économies africaines solides et portées par nous-mêmes pas dans le cadre de nos micro-Etats mais qu’on s’ouvre davantage les uns sur les autres.

 Vous posez là le problème de l’intégration africaine

Oui, mais l’intégration économique n’a pas de sens. Parce que jusqu’ici, je ne vois pas les peuples là-dedans. Et moi je dis qu’elle doit être portée par les peuples. Nous sommes tous victimes du commerce déloyal dont les réalités de la filière cotonnière sont l’illustration. Donc à partir de ce que nous avons subi ces cinquante dernières années, nous devons être plus solidaires, plus visionnaires. Nous ne devons pas dire que l’électricité coûte chère, les machines coûtent chères…L’Inde s’en sort avec des équipements intermédiaires qui ont leur place ici aujourd’hui et peuvent nous permettre de relancer l’industrie. Nous pouvons par exemple relancer le textile fait à la main ; c’est un créneau que les femmes et les jeunes peuvent occuper.

 On voit aujourd’hui que les textiles et autres produits industriels chinois inondent nos marchés et asphyxient les initiatives locales.

C’est justement pour cela que je parle de la confiance en nous-mêmes. Il s’agit d’une prise de conscience sociale et politique. Parce que l’acte de consommer n’est pas neutre. Consommer c’est choisir. C’est nous qui choisissons d’acheter des produits chinois. Parfois même, lorsqu’ils ont leur équivalence, nous les préférons parce qu’ils sont moins chers…Je ne plaide pas pour l’enfermement, mais je dis qu’on doit être sélectif. Quand vous savez que par votre consommation vous contribuez à créer des emplois chez les autres, à garantir la paix sociale chez les autres, et que pendant ce temps vous ne vendez rien, vous êtes simplement des intermédiaires qui vendent les produits des autres. C’est des réalités que nous devons méditer. Nous ne vendons rien, mais nous sommes devenus des segments du marché, rien que des déversoirs. On est à la fois des pourvoyeurs des matières premières et des déversoirs des produits et parfois, pas des produits de qualité. C’est une réflexion politique et citoyenne que nous devons mener.

 En 2008, l’aide chinoise a atteint 100 milliards de dollars en Afrique…

Moi je ne regarde pas les 100 milliards. Je regarde l’avenir. Comment pouvons-nous nous vanter des prouesses technologiques de la Chine quand nous ne créons pas les conditions même psychologiques et morales d’une quelconque relance de nos économies ? C’est une question que nous devons nous poser. Si nous partons d’ici aujourd’hui, est-ce que vous êtes sûr que nous aurons davantage de textiles togolais, béninois et maliens sur le dos ? Ou alors nous allons continuer à acheter ce qui vient d’ailleurs. Tout le monde veut que l’Afrique s’en sorte. Mais quand le moment venu, nous avons l’argent nécessaire pour acheter, personne ne pense à l’acte politique qui consiste à acheter d’abord des produits de chez nous. Mais le défi effectivement, c’est la qualité des produits. Pourquoi ne cherche-t-on pas à les améliorer ? La Chine n’a pas joué la carte de l’ouverture tout de suite. La Chine d’aujourd’hui est le résultat de longues années de maturation. Il faut que les Africains soient lucides. Je dis qu’avant même l’émergence, il faut reconstruire des sociétés émiettées, le lien social fragilisé et des Africains désemparés. Il faut qu’il y ait une nouvelle conscience politique.

 L’expérience démocratique de l’Afrique ne mérite-t-elle pas aujourd’hui d’être repensée en profondeur ?

Je suis d’abord hallucinée par la naïveté des Africains. Je suis désolée de constater que le continent est à feu et à sang à cause de la démocratie libérale. Les enjeux dont nous débattons aujourd’hui ne sont pas maîtrisés par les populations. Je pense que nous devrions être chacun des citoyens électeurs. Et pas que des électeurs et des électrices. Le citoyen électeur sait pourquoi il confie son destin à quelqu’un, il sait ce qu’il attend de ce quelqu’un. Si je ne suis pas d’accord avec celui qui est là pour les politiques économiques mises en œuvre, je voudrais que l’autre puisse le défier dans son choix. Est-ce qu’il fera mieux en terme d’emploi ? Non pas sur la base de fausses promesses. Moi je me dis que la question aujourd’hui touche le paradigme libéral. Si les oppositions africaines réduisent la démocratie au vote sans donner la possibilité aux citoyens de comprendre le monde et de défier les régimes actuels en tant que candidats, on n’a encore rien fait. Moi, c’est ce que j’attends de la démocratie. Qu’il y ait de véritables contre-pouvoirs. Je ne m’oppose pas seulement à Paul ou à Pierre. Je m’oppose à lui en fonction de ses choix, macroéconomiques, en fonction des orientations qu’il est en train de mettre en œuvre. Si je ne suis pas d’accord au plan théorique et intellectuel, je dénonce ce qui ne me plaît pas et je propose des alternatives. C’est cela l’opposition.  C’est pour cela que le champ politique en Occident est moins émietté que dans nos pays. Il faut restructurer le champ politique. On ne peut pas continuer avec 60, 100, 200 partis politiques dans des petits pays comme les nôtres. Cela veut dire simplement qu’il n’y a pas d’enjeu. Et que c’est devenu une démocratie libérale marchande, c’est une question d’achat de voix, c’est une question de distribution de pagne aux femmes. Non justement, le vrai problème aujourd’hui, c’est comment sauver les femmes, comment faire en sorte qu’elles ne se laissent pas acheter, comment faire pour qu’elles aient une conscience suffisamment claire des enjeux. Qu’elles sachent que d’une manière  ou d’une autre, elles paient pour le choix qu’elles opèrent.

 Propos recueillis par Olivier ALLOCHEME

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