Edito: Choisissons l’industrie pharmaceutique

La destruction indiscriminée d’Adjégounlè pose problème. Oui, le commerce illicite des produits pharmaceutiques est dangereux. Sans entrer dans les détails, on peut considérer que cette activité illégale est responsable d’une bonne partie des morts enregistrées dans les maisons et les hôpitaux.
Mais il y a une vérité claire que tout journaliste sérieux vous dira : à Adjégounlè, il n’y avait pas que des produits frelatés. Il y avait des vendeuses qui s’approvisionnaient directement auprès de la Centrale d’Achat des Médicaments Essentiels (CAME), c’est-à-dire auprès des structures les plus officielles du Bénin.
Bien entendu, elles s’approvisionnaient également auprès de certaines firmes indonésiennes, indiennes, ghanéennes, chinoises ou nigérianes. On me dira que ces laboratoires ne sont pas agréés. Mais, connaissant les milieux pharmaceutiques, on imagine aisément les campagnes d’intoxication massive menées contre tout médicament provenant hors de la France ou de l’Union Européenne en général. C’est une stratégie marketing aussi vieille que le monde, d’autant d’ailleurs que les moyens des firmes pharmaceutiques sont illimités.
Mediator 150 mg, combien de morts ? C’était le titre du livre de la pneumologue Irène Frachon, qui a révélé le scandale sanitaire de ce produit, commercialisé par les laboratoires Servier de 1976 à 2009, et finalement interdit une fois sa dangerosité constatée. Mediator a fait des milliers de morts en France même et donné lieu à un procès retentissant. En janvier dernier, comme tous les ans depuis 5 ans, la revue Prescrire a publié la liste des médicaments «plus dangereux qu’utiles» à éviter en raison des risques sanitaires «disproportionnés» qu’ils font courir aux patients. Sur les 91 recensés et commercialisés en Europe, 82 sont vendus en France même. Ils sont vendus sans aucun problème dans nos officines au Bénin. Par exemple, des médicaments contre le rhume comme la pseudoéphédrine ou la naphazoline, exposent à un risque de troubles cardiovasculaires graves voire mortels : poussées d’hypertension, AVC, troubles du rythme cardiaque…
Si donc vous en doutez encore, achetez et lisez le guide des professeurs Philippe Even et Bernard Debré intitulé Guide des 4000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux qui paraît depuis 2012. Dans sa deuxième édition, l’ouvrage montre qu’un tiers des médicaments proposés sur le marché français sont «inefficaces» et donc ne servent à rien, un quart sont mal tolérés et 5% potentiellement dangereux. Sur les 200 nouveaux médicaments recensés depuis la première édition, le guide montre que seule une cinquantaine sont utiles. Il révèle surtout qu’en France même,  il y a 15.000 morts d’accidents thérapeutiques dus aux médicaments, c’est-à-dire cinq fois plus que les accidents de la route en France. 78% des médicaments utilisés pour l’ORL sont jugés inefficaces, 62%  pour la gastroentérologie, 59% en pneumologie. Je vous fais grâce des autres chiffres, aussi effrayants les uns que les autres. Mais alors pourquoi la France continue-t-elle  avec une industrie qui tue ses citoyens ?
La raison tient en quelques chiffres. L’industrie pharmaceutique française est le premier  producteur européen de médicaments, le 3ème exportateur mondial. Elle représente un chiffre d’affaires annuel de 34,4 milliards d’euros (22566.400.000.000 de FCFA) et emploie 100 000 personnes. 100.000 ! Vendre des médicaments est plus rentable que vendre des sacs Gucci ou des montres Rolex. C’est ce qu’ont dénoncé à travers une pétition, en mars 2016, 110 cancérologues et dermatologues  en France même. Ils trouvent en effet que les laboratoires français se font des profits « absolument fous » sur le dos des malades. Un exemple, le Glivec, un médicament contre la leucémie, coûte 7500 euro par mois aux Etats-Unis, 3000 en France et quelques dizaines d’euros en Inde.
Pour parer à cette cherté, des pays comme l’Inde, la Chine, l’Indonésie se sont dotés depuis longtemps de leurs propres laboratoires. En 2013, l’Inde est allée jusqu’à s’arroger le droit de  fabriquer la version générique du Nevaxar, produit breveté par la firme allemande Bayer et utilisé contre le cancer du foie. La bataille juridique enclenchée par Bayer a fini par tourner au profit de l’Inde qui a revendiqué son droit à soigner sa population à coût raisonnable.
Revenons à Adjégounlè. C’est dans des pays comme l’Inde que les vendeuses de ce marché vont s’approvisionner. Avec la lutte enclenchée, il sera impératif d’élaborer une politique nationale pour se doter chez nous des laboratoires performants, afin d’amoindrir les coûts prohibitifs des produits pharmaceutiques, et de les rendre accessibles aux populations des coins les plus reculés. Sinon, la lutte pourrait paraître suicidaire pour les Béninois et très bénéfique pour les firmes françaises qui n’attendent que notre naïveté pour prospérer.

Par Olivier ALLOCHEME

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