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Le triomphe de la vérité

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Le Professeur Sébastien AZONDEKON, invité de « Sous l’arbre à Palabre » à l’Evènement Précis: «Investissons plus dans le social pour assurer le triomphe de l’action gouvernementale»


Prof. Sébastien Azondékon

La rubrique sous l’arbre à palabre du quotidien L’Evénement Précis a reçu, le dimanche 09 août 2020, le Professeur Sébastien Azondékon. A bâtons rompus, il a décrypté l’actualité sociopolitique ainsi que le 60è anniversaire de l’indépendance du Bénin, célébré le 1er août dernier. A le croire, l’Etat-Bénin actuel et les Béninois sont agréables, car malgré leurs divergences, ils arrivent toujours à trouver un espace vital commun pour dialoguer afin de trouver le consensus. « Pendant 60 ans, notre pays à toujours su montrer qu’il est un pays merveilleux », s’est-il-réjoui. Par ailleurs, il a fait remarquer que parmi tous les régimes qui se sont succédé depuis 1960, la Rupture est le régime que les Béninois n’ont jamais expérimenté. En effet, le Professeur estime que le Président de la République Patrice Talon va aux vrais problèmes de la société. Pour lui, celui-ci dans sa gouvernance, a engagé des « réformes très courageuses », ce qui a abouti à la réalisation de grands travaux routiers, l’assainissement du secteur sanitaire, les exploits dans le domaine agricole, l’assainissement des finances publiques, la réforme du système partisan, entre autres. « Toutes les réformes engagées par le régime de la Rupture ont un contenu à la fois politique et économique », a expliqué le Professeur Sébastien Azondékon. Satisfait de cette gouvernance, l’invité de L’événement Précis a toutefois invité le Chef de l’Etat à créer le consensus autour de ses réformes et à penser au social désormais pour donner une bouffée d’oxygène aux populations. Il l’a également exhorté à utiliser les emprunts obligataires dans des projets qui profitent à l’ensemble de la population. En effet, pour l’économiste Sébastien Azondékon, le fait de recourir aux emprunts obligataires presque chaque mois ne pose aucun problème. D’ailleurs, il soutient que le Bénin n’a pas les moyens pour se développer sans s’endetter. « Si nous nous endettons pour payer les salaires aux fonctionnaires, ce n’est pas bon. Mais si c’est pour réaliser de grandes choses devant permettre à notre pays de se développer, il n’y a aucun problème », a-t-il clarifié. Quant à la tenue de la présidentielle 2021, il souhaite que la paix et la quiétude règnent et que le meilleur gagne.

Et si on en parlait

Comment appréciez-vous l’Etat Bénin, après 60 ans d’indépendance ?
L’Etat Bénin est toujours un Etat agréable qui a ses qualités et ses défauts, sinon il ne serait jamais perfectible. Aucun Etat dans la vie n’a atteint la perfection. L’Etat Bénin est très agréable. Les populations sont aussi agréables que leur Etat. D’aucuns peuvent les accuser d’être un peu trop exigeants, mais je crois que c’est notre mentalité pour ne pas dire notre spécificité en tant que peuple. Au-delà de ça, quel que soit ce qui nous oppose, malgré nos divergences, nous allons toujours trouver un modus vivendi, un espace vital commun. C’est ce qu’il y a de merveilleux dans ce pays quoique petit et sans grandes ressources. Nous savons toujours, au-delà de de nos affrontements, trouver un espace vital commun pour dialoguer.

Quels sont les faits qui vous ont véritablement marqués depuis 1960 ?
Je ne peux pas apprécier tous les 60 ans puisque j’étais enfant pour les débuts de l’indépendance de notre pays. Mais pour ce que je connais de l’histoire de notre pays que j’ai eu à étudier au cours primaire et secondaire, je peux dire que ce pays durant les 60 ans, a toujours su montrer qu’il est un pays merveilleux. Il a toujours su innover, surprendre et étonner le monde. La preuve, pour venir aujourd’hui à la rupture, nous avons traversé du chemin, nous sommes passés par les schémas des plus inimaginables. Nous avons au départ eu les des régimes présidentiels marqués par une succession de coups d’Etat qui nous ont conduits au fameux conseil présidentiel régime tricéphale ancêtre de la révolution du 26 octobre 1972 qui a abouti en 1974 à la proclamation de l’idéologie marxiste-léniniste et le passage de notre pays de la République du Dahomey à la République Populaire du Bénin, toutes ces mutations avec chacune ses avantages et inconvénients. Je ne dirai pas que tout était bien dans cette révolution. Il n’y a pas un régime dans lequel tout est absolument bien. Il faut pouvoir donc analyser, trouver là où il y a eu du bon et du moins bon. Pour remplacer ce régime, nous avons une fois encore su innover et faire preuve d’imagination et c’est le lieu de rendre un vibrant hommage au partie communiste du Dahomey (PCD) sans qui ces mutations n’auraient sans doute pas pu voir le jour (disons-le franchement). C’est ce qui a abouti à la fameuse et historique conférence des forces vives de la nation qui a été un exemple inédit sur le continent africain. Le Bénin a su trouver les moyens pour passer d’un régime monopartite à un régime pluraliste. C’est une prouesse et la communauté internationale l’a reconnue à juste titre à notre pays, tellement la prouesse dépassait les attentes de cette dernière. J’ai vu qu’un marxiste a su se métamorphoser pour se doter de la toge de démocrate et la porter mieux que beaucoup de ceux qui lui ont succédé. C’est extraordinaire. Je voudrais donc parler de feu le Président Mathieu Kérékou et des acteurs qui, quoi qu’étant religieux, ont pu accompagner et initier ce changement majeur qui nous fait vivre aujourd’hui en démocratie. Je veux parler de feu Mgr Isidore de Souza. Paix à leurs âmes. Il y a eu ensuite une année de transition. Les différents gouvernements se sont succédés par des élections au suffrage universel. Nous avons commencé par faire l’apprentissage de la démocratie à notre façon. Il y a eu des embûches. Notre mentalité de Dahoméens n’a pas totalement changé. Nous sommes restés les mêmes individus mais nous ne pouvons pas dire qu’il n’y a pas eu de progrès. Chaque changement de régime a eu son progrès et ses échecs. Je ne suis pas contre ceux qui disent que c’est bon ou que c’est mauvais. Nous avons connu des alternances tantôt un peu brutales, tantôt pacifiques et nous sommes arrivés à les gérer. Puisqu’il en est ainsi, notre pays est un pays merveilleux parce qu’au-delà de nos différences, nous arrivons quand même à trouver un consensus. Le mot consensus est sacré pour moi. Il y a certains qui le galvaudent à l’ère où nous sommes, et vu le parcours du pays. Le consensus est quelque chose qui nait d’une négociation. C’est la plateforme consensuelle qu’on obtient au bout de ces négociations qu’on appellera consensus. Nous devons comprendre qu’on ne négocie jamais avec ses amis ou ses ennemis, mais plutôt avec ses adversaires. Et c’est l’espace vital commun que nous appelons consensus qui est vraiment nécessaire. Comme on le dit, « mieux vaut un mauvais accord qu’un bon procès ». Pour aller à la table de négociation, nous aimons recourir au droit pour y parvenir à une entente ou un consensus. Mgr de Souza n’était pas un juriste, mais il a su nous faire passer par la voix de la négociation pour passer de la dictature à la démocratie. Mais, au lieu de puiser à cette source, nous voulons chaque fois pour parvenir à la négociation, passer par le droit. Le droit n’est pas ce qui crée les ententes les plus viables. Tous autant que nous sommes ici, nous sommes différents. Et quand nous prenons toute l’humanité, chacun d’entre nous est unique en son genre. Avec plusieurs individus différents, pour parler de quelque chose qui puisse permettre un vivre en commun, il faut un consensus. Ne confondons pas consensus et juridisme Et le consensus se bâtit et sur la base de ses acquis on bâtit un système juridique solide, viable et durable.

Quels sont vos souhaits pour le Bénin dans les 60 prochaines années ?

Dans les 60 prochaines années, peut-être que je serai l’ancêtre sur la tombe de laquelle, on va écrire : « feu Professeur Azondékon, inspirez-nous ! » Mais ce que je veux, c’est que mon pays reste toujours un pays où devant le chaos, le consensus est toujours possible. Nous ne sommes pas des ennemis l’un vis-à-vis de l’autre. Nous ne sommes que des adversaires. On ne négocie qu’avec ses adversaires, parce que nous avons ce lopin de terre qui est commun à nous et qu’on appelle le Bénin, et nous devons chercher à le faire prospérer et ce n’est pas cette capacité ou faculté qui nous manque. Si on n’était pas créatif, depuis les indépendances avec les soubresauts qu’on a connus, on serait déjà arrivé à la guerre civile. Nous avons des pays qui nous entourent et qui ont connu la guerre civile. Mais nous n’avons jamais connu ça. Cela veut dire que nous mettons à contribution notre génie pour arriver à décanter les situations les plus complexes. Nous sommes des gestionnaires de la complexité et la société dans laquelle on se trouve aujourd’hui est une société de gestion de la complexité. Nous devons savoir que le monde actuel dans lequel nous vivons est caractérisé par trois choses importantes : la Vitesse, le Changement et la Complexité. Continuons comme ça et on n’aura que de très bons résultats. Je rêve d’un Bénin où mes arrières petits-enfants et autres puissent vivre en paix pour dire : « ici, je suis chez moi et je suis heureux. »

Quelle analyse faites-vous des réformes économiques engagées par le régime Talon ?
Je ne vais pas parler uniquement des réformes économiques, parce que c’est un tout. Le régime du Président Patrice Talon, lorsqu’il est arrivé au pouvoir, a vraiment dit clairement qu’il s’inscrit dans un mandat de rupture, de transition, de relance économique et de réformes politiques. Tous Béninois que nous sommes, nous avons une certaine dose de résistance au changement. Notre train-train habituel, ce que nous avons l’habitude de faire, c’est très difficile de nous l’arracher. Nous avons l’habitude de dire que l’habitude est une seconde nature. Mais ce qu’il ne faut surtout pas faire, il ne faut pas la laisser devenir cette seconde nature, parce que toute situation dans laquelle nous sommes est perfectible. Nous sommes à la recherche en tout temps d’un mieux-être. Cela veut dire que lorsqu’un régime arrive au pouvoir, il faut que nous soyons ouverts à donner la chance au coureur pour voir comment il va courir et voir en quoi nous pourrons contribuer à l’amélioration de sa course. Parce qu’il n’y a rien de fait une fois pour toutes. Tout est perfectible. Et ce n’est pas parce que tout est perfectible qu’on va lyncher les erreurs que fait un régime. Nous devons avoir ce qu’on appelle la fierté nationale, la fibre nationaliste. Et lorsque le Président Talon est venu au pouvoir, il s’est inscrit dans un mandat de rupture, de transition, de relance économique et de réformes politiques. Comme vous le demandez, si c’est les réformes économiques que nous allons analyser à part en les dissociant des autres réformes, nous ne pouvons pas faire une analyse complète et intégrative de tout ce qu’il fait. Si nous prenons le régime du Président Talon, il a dit qu’il est venu pour faire de la rupture. La rupture d’avec le passé ne veut pas dire, couper totalement les ponts. C’est améliorer ce qui n’a pas pu marcher et l’intégrer à ce qui marchait pour pouvoir vraiment dynamiser la machine. Et si nous ne comprenons pas ça comme ça, alors c’est nous qui sommes en train de faire fausse route. Et de ce point de vue, il a parlé de réformes. Et en matière de réformes, il a fait pas mal de choses. Les éléments de son chantier, c’est la réalisation des grands travaux routiers, la réforme du secteur agricole, la réforme dans le secteur de santé, l’assainissement des finances publiques, la réforme du système partisan, la réforme du code électoral, la réforme dans le secteur judiciaire, la réforme dans le secteur immobilier, la réforme du système partisan, etc., etc.. Et tout ça là a un contenu pas seulement politique mais économique. Quels sont les principes d’actions de ce monsieur ? Il a trois principes que moi j’ai observés. Un, la théorie du chaos. L’ordre du qualitativement supérieur ne peut mettre que du désordre. Ça veut dire qu’il faut avoir le courage de dire : « Allons de l’avant, créons quelque chose de nouveau», parce que, alors qu’il y a plusieurs choses qui concourent au maintien d’une situation, il n’y en a qu’une seule qui amène à la changer, mais difficile à expliquer. Cette seule chose-là est très difficile à identifier à savoir : continuer de faire comme nous avions l’habitude de faire ne marche plus. Voilà la seule raison qui conduit à des changements. Il faut avoir le courage de le dire. On ne peut pas faire des omelettes sans casser des œufs. Donc, en politique, le parcours de l’enfant de cœur ou du fidèle où on croise toujours les bras pour recevoir l’hostie, ça n’existe pas. Et par rapport à ces réformes énumérées, on a vu le Président Talon faire preuve de courage pour braver un certain nombre de choses. Et deuxième chose, c’est qu’en matière de choix social, on ne saurait jamais plaire à tout le monde à la fois. Si dans cette salle, je viens et je dis que je vais plaire à tout le monde, au finish, je ne plairai à personne, même pas à moi-même. Il faut avancer. Ça c’est ce qu’on appelle, le théorème du choix social ou théorème d’Arrow. Et il faut en être conscient. Troisième chose, on dit en bien ou en mal, l’essentiel est que l’on parle de vous au moins une fois par jour. Vous n’êtes pas venu au pouvoir pour que tout le monde dise que vous êtes bon. Ça là, nous l’avions fait dans ma génération. Quand on était enfants, les étudiants dahoméens qui quittaient la France pour venir nous entretenir dans les mouvements de jeunes, ils sortaient de gros français. Et nous autres étant dans le bled, on applaudissait seulement. Non, il faut mettre l’applaudimètre de côté. Vous ne venez pas au pouvoir pour plaire à tout le monde à la fois. De ce point de vue, je vais vous dire que dans tous les secteurs, se basant sur ces trois principes, le Président de la République a su engager des réformes très courageuses. Les réformes ne seront comprises que lorsque les fruits vont commencer par sortir. Donc, d’une manière ou d’une autre, il y a certaines réformes qui ne connaitront que des reconnaissances à titre posthume. C’est-à-dire quand le Président sera déjà parti. Mais ce n’est pas pour ça que l’homme de pouvoir ne doit pas faire des actions. Il doit faire des actions et montrer qu’il veut changer quelque chose dans le pays et qu’il n’a pas reçu seulement un mandat pour jouir des délices du pouvoir. Il y a eu plein de secteurs dans lesquels il a amorcé des réformes. Je viens d’énumérer quelques-uns. Ce n’est pas facile et dans un mandat de cinq ans, je ne suis pas sûr qu’on puisse conduire tout ceci au finish. Ça je le dis sincèrement. Mais on peut quand même faire ce qu’on doit faire pour que d’autres viennent continuer. Ne pas le faire et avoir peur de l’impopularité, ça peut nous amener à tourner dos au développement de notre pays. Je pense que quand il est venu au pouvoir, il a dit : « Je vais travailler pour qu’après mon départ, les Béninois me portent en triomphe. » Je veux dire qu’il est un être humain comme vous et moi. Et dans ce parcours, le zéro faute n’existe nulle part. Ne commettent pas d’erreur que ceux qui n’entreprennent rien. Les erreurs éventuelles qu’il aurait commises et pour lesquelles il connaît de désapprobation aujourd’hui, ne doivent pas l’amener à relâcher. Parce qu’en politique, les reconnaissances à titre posthume sont les plus durables.

Professeur vous l’avez dit plus tôt, on ne saurait détacher les réformes politiques des autres réformes engagées par l’État, comment est-ce qu’il faut améliorer ces réformes ?
Pour améliorer ces réformes, il faut rechercher et trouver ou créer le consensus. Et le consensus quand il est rompu, il faut tout faire pour le recoudre. Dès le début de son mandat, le président Talon s’est concentré sur les grands travaux. Il a commencé par le bon endroit, plutôt qu’au départ de commencer à distribuer du bonbon à tout le monde et vers la fin du mandat être incapable d’acheter de l’arachide grillé aux gens et ils diront qu’il a échoué. Il vaut mieux prendre son temps pour faire des choses robustes pendant deux ou trois ans et après dire : « Non, ils se sont assez serrés la ceinture ; il faut qu’ils commencent par goûter aux délices de tout ce que nous avons fait. » S’il y a quelque chose que je pourrais éventuellement conseiller au régime du Président Talon, c’est qu’il a beaucoup fait, mais il s’est attaqué à des tabous de cette société dans tous les domaines, et a bravé ces tabous-là pour aller de l’avant. Ce faisant, il est allé beaucoup plus vite que son peuple. Maintenant, qu’il faut qu’il pense un peu au social pour ne pas être un réformateur courageux certes, mais incompris de son peuple. Et je ne pense pas qu’il ait perdu ça de vue. Allons un peu plus vers le social, pour donner une bouée d’oxygène aux populations. Là le triomphe est assuré.

Pouvons- nous dire que c’est le social qui justifie les emprunts obligataires qui se font depuis quelques années ?

Je dirai que c’est l’action du gouvernement qui justifie cela. Et l’action du gouvernement n’est pas que du social, c’est tout ce que le gouvernement fait. Je suis d’accord avec vous. S’endetter auprès de quelqu’un n’est pas toujours une chose commode. Mais savoir utiliser cet endettement là pour s’affranchir davantage, c’est plutôt ce qu’il faut chercher. S’il faut utiliser ces endettements pour payer des salaires, ça ne donnera pas grand-chose. Mais si nous allons utiliser cela pour des projets porteurs d’avenir et de développement, porteurs d’épanouissement, on ne peut pas dire que l’endettement est mauvais. La preuve, le Bénin n’est pas le pays le plus endetté de ce monde, même si notre taux d’endettement est élevé. Si nous prenons les États-Unis, c’est le pays le plus endetté au monde, mais c’est la première puissance au monde. Endettons-nous pour faire des choses qui nous conduisent à l’autonomie, à l’épanouissement, à nous libérer. Investissons dans du robuste pour que ça puisse être porteur. On a fait ça un peu au détriment du social. Maintenant avançons un peu dans le social. A l’étape où nous sommes arrivés, on peut conduire les deux de pair. Au début, ce n’était pas possible mais maintenant, on peut conduire les deux de pair. C’est faisable. Je souhaite que le président comprenne ça et rectifie un peu le tir, pour gagner davantage le cœur de ses compatriotes.

Si on vous demandait comment vous appréciez la gouvernance Talon depuis 4 ans ?
De mon expérience du conseiller spécial à l’économie et chargé de mission pour les Amériques de feu Président Mathieu Kérékou, la gouvernance ici, c’est une gouvernance que nous n’avons jamais expérimentée depuis les indépendances. Aujourd’hui, nous allons aux vrais problèmes de la société. Depuis son arrivée au pouvoir, il a voulu démolir ce qui n’est pas bon et faire du neuf. L’ordre qualitativement supérieur doit naître du désordre. Donc casser pour construire. Déjà quand on le fait, nous avons une capacité économique limitée. Mais nous voulons aller de l’avant. C’est pourquoi je dis qu’il faut investir dans du lourd. Le lourd là c’est ce qui rapporte beaucoup plus, lorsque ça commence à générer ses fruits. Tous les régimes qui ont précédé le régime actuel ont dû recourir à des emprunts. Et lui il ne fera pas exception. Mais quand je regarde les investissements qui sont en train d’être faits, je dis qu’on peut espérer. Et il faut que cette espérance arrive. C’est pour cela que je dis que nous devons tout en nous attenant au programme d’action du gouvernement, penser aussi au quotidien de nos concitoyens, au panier de la ménagère, et l’enthousiasme sera encore plus grand. Le peuple demande le pain. Si le pain est là, il y aura toujours de l’enthousiasme. Mais si le pain commence à être rare, il y aura des grincements de dents. A tort ou à raison, les gens lèchent le président. Il est le président de la République, le président de tout le monde, donc il va recevoir des satisfécits, et il va aussi recevoir des désapprobations, parce que l’unanimisme n’existe pas et qu’en matière de choix social, on ne saurait plaire à tout le monde à la fois. L’action politique, la gouvernance est à ce prix.

Visiblement vous avez conscience que le panier de la ménagère est vide, malgré les nombreuses réalisations…
Je ne serai pas extrémiste. Je dis que le panier de la ménagère est en train de prendre un sacré coup. Je dis : « Monsieur le Président pensons donc un peu plus au panier de la ménagère. » Je ne dis pas de donner de l’argent aux gens, mais de développer des choses comme la micro-finance et les activités porteuses de revenu, développer des choses comme l’aide à l’entreprenariat. C’est ça qui va vraiment booster la croissance, et rendre solide notre société. Parce que les étudiants qui sortent de l’Université, leur premier rêve est de trouver du travail à la fonction publique. C’est une erreur monumentale. Et cela n’est pas de leur faute. Il faut que les universités nous donnent des formations capables de nous permettre d’entreprendre, qu’on soit à l’aise dans n’importe quelle chose, mais pas de nous faire étudier la pensée des autres.
Quand on dit entreprenariat, c’est d’abord une idée à laquelle on veut à tout prix donner corps et vie. Si l’idée n’existe pas, je ne pense que vous puissiez lui donner corps et vie. L’idée est ce qu’on appelle projet d’entreprise. Je suis professeur d’université. Et sur ce sujet, je peux faire mon mea culpa. Parce que j’ai eu à enseigner ici aussi. Ces formations-là, ne sont pas en mesure de faire de nous des générateurs d’idées porteuses de développement. Nous savons citer Victor Hugo, Thalès, Voltaire, Château brillant ou autres, mais nous ne savons pas citer la réalité. Nous sommes déconnectés de cette réalité et je pense que les réformes sont allées dans tous les secteurs sauf un.

Lequel ?
C’est le secteur de la formation universitaire. Quand je pars dans nos universités et je vois ce qu’on enseigne, je dis : « Nous ne sommes pas encore in. Nous sommes encore out. » Comment je vais faire sans attendre l’Etat pour qu’une fois que je finis mes études, je puisse devenir un employeur ? C’est l’entreprenariat. Est-ce que c’est sur ça qu’on met l’accent ? Non. Même s’il y a un président qui vient et qui dit entreprenariat, entreprenariat, entreprenariat, et que les jeunes qui vont porter cet entreprenariat n’existent pas, ce serait jeter de l’argent pour ne rien faire.

De grandes réformes électorales ont été opérées au cours de ces derniers mois. Que pensez-vous de l’introduction du parrainage dans les conditions à remplir pour qu’une candidature à l’élection présidentielle soit valable?

Notre constitution a été un succès. Mais il y a une petite erreur qui s’est glissée là-dedans qu’il faut reconnaitre et corriger. Cette erreur est le fait que la conférence nationale ait validé qu’il faut passer de système de parti unique au système de multipartisme intégral.. Nous ne pouvons pas le faire dans ce pays. ‘’L’intégral’’ a fait que nous avons eu près de 300 partis dans ce pays. Dites-moi : il y a 300 voies de développement ? Non. Donc, il doit y avoir plusieurs partis politiques mais pas de cette manière. Quand on dit « intégral », ça ouvre la voie à tout. Même dans sa chambre, on crée son parti. Et cela me fait rire des fois. Voilà un pays où tout le monde aime se gonfler dans le titre de président. Voici un exemple. J’ai été conseiller spécial du président Kérékou pendant 5 ans. A sa suite, il y a eu Yayi et maintenant Talon qui est en train de boucler son quinquennat. Mais je vois des gens dans la rue qui pour s’adresser à moi, disent CS, un titre que moi j’ai déjà oublié. Je ne suis plus conseiller spécial. Il y a un titre qu’on ne peut pas m’enlever jusqu’à ma mort. Ça, je l’ai gagné. L’autre on me l’a octroyé. C’est le titre de professeur. Aucun de mes enfants ne pourra hériter de ça. Donc, les gens aiment créer leur parti pour qu’on les appelle président. C’est la folie des grandeurs. Alors, restons modestes et créons un certain nombre de partis. Il faut qu’on s’asseye pour voir combien de partis on peut autoriser. Il faut qu’on demande une assise où on arrive à un consensus. Tout doit être acquis par consensus et vous allez voir qu’on va progresser beaucoup. On doit voir qu’on ne peut pas se permettre de créer 1000 partis au Bénin. Les 300 partis qui existaient là, qu’est-ce qui les différenciait ? Ce qui faisait la différence et que je voyais, c’est les cases. Un est de cette case et l’autre d’une autre. Est-ce que ce sont des organisations qui peuvent porter des projets de développement ? Nous avons donc commis cette erreur et nous la trainons jusqu’à aujourd’hui.
Revenant au parrainage, je ne pense pas que le Bénin soit le premier à l’inventer. Il y a eu bien de Nations qui ont eu à le faire. Pour le faire, j’aurais préféré que cela se passe dans un consensus. Malheureusement, le consensus a été rompu déjà avant les élections législatives. Je déplore cela jusqu’à présent. J’aurais voulu qu’une assise nous conduise par exemple à décréter cette affaire de parrainage. Là où le dialogue avait été fauché selon moi, c’est quand on dit que les partis se s’asseyent pour négocier et trouver un consensus pour une élection législative inclusive. Les chefs de partis là, ils sous-estiment leur expérience en matière de négociation et de recherche de consensus. On a rompu avec le consensus. Tout ce que nous connaissons quand il y a un problème de recherche de consensus, on dit qu’on a pris tel avocat ou tel avocat. Non. Ce ne sont pas les avocats qui sont les meilleurs négociateurs. Je vous l’ai dit il y a un instant, mieux vaut un mauvais accord qu’un bon procès. On a fait péter tous les délais et nous voilà donc dans une situation comme ça. Il faut qu’on évite des choses de ce genre là pour à l’avenir donner plus de chance à notre démocratie de progresser. Et moi je crois farouchement au génie créateur de ce pays. Si on n’avait pas ce génie créateur, pourquoi nous ne sommes jamais arrivés à la guerre ? À côté de nous, il y en a eu. Ça veut dire que nous sommes en mesure de négocier et de trouver le consensus. La conférence nationale, est-ce que ce sont des avocats qui sont restés pour nous dire ce qu’il faut faire ? C’est le consensus. Et ce consensus-là, ça fait déjà 3 décennies que ça dure. Pourquoi est-ce que nous nous sous-estimons ? Négocier ! Négocier ! Et toujours négocier. C’est ça qui va nous faire éviter le désastre. Ne pas le faire, malheureusement, c’est très grave.

Professeur, pour vous qui étiez membre de l’ancienne alliance ABT, aujourd’hui, votre leader est ministre d’Etat. En 2021, est-ce que vous auriez souhaité qu’il soit candidat ?
Vous me posez là une question à laquelle je ne peux pas trouver de réponse. Se porter candidat ou pas, c’est une décision strictement individuelle et personnelle. Je ne suis pas entré en lui. C’est ce que les gens font et que je désapprouve. Ils disent que le président Talon a déjà dit qu’il ne fera qu’un seul mandat. Il n’a qu’à dire là maintenant je ne suis pas candidat. Pourquoi nous aimons placer la charrue avant les bœufs ? Il a dit que lui, il n’envisage que faire un mandat. Mais la constitution lui en permet 2 maximums. Et quand il a voulu réviser et ça n’a pas marché, les gens le lui ont demandé et il a dit : « Je pense que je ne ferai pas plus que ça. » Mais après il a dit : « J’aviserai. » Il a progressé donc dans ses réflexions et dans ses dires. Mais pourquoi nous ne voulons pas attendre qu’il avise et nous lui disons qu’il ne doit pas faire un deuxième mandat. Il peut vous dire : « Constitutionnellement j’ai le droit. Ce n’est pas à vous de me priver de mes droits. » Mais là il a donné une parole. Et cela ne l’empêche pas de se porter candidat. Une fois il a dit : « Je vais aviser ». C’est la dernière parole qu’il a donnée. Attendons qu’il avise.

Quel est le vœu du Professeur Azondékon? Souhaitez-vous vraiment qu’il soit candidat en 2021?
Que vaut mon souhait à côté de sa décision ? La constitution lui permet un second mandat, donc c’est à lui de décider. Je ne sais pas pourquoi mes compatriotes sont pressés. C’est un fauteuil pour une seule personne et pourquoi tout le monde se presse ?

Votre parti ABT a été dissout comme beaucoup d’autres, dans quel parti se situe aujourd’hui le Professeur Sébastien Azondékon?
Le professeur Azondékon est Rupturien et Nouveau départiste. C’est toujours mieux de pouvoir faire chaque chose en son temps mais j’ai un parti. Pour les élections communales j’ai battu campagne pour le candidat de mon choix parce que lui il est de mon arrondissement (Aklankpa) . Et il a gagné, sa liste a gagné. L’enjeu était donc d’assainir la gestion de mon village. Il est vrai que je vis à l’extérieur, mais dîtes-moi s’il existe un suffrage qui autorise aux Béninois de l’extérieur de voter ? C’est peut-être ça qui m’a amené à soutenir mon candidat.

Pour répondre à l’appel du chef de L’État qui demande à ses partisans de rejoindre l’UP ou le BR, vous êtes dans quel parti Professeur Sébastien Azondékon?
Je dis que je soutiens les actions du Président Talon et c’est largement suffisant.

Après votre combat politique, beaucoup d’observateurs vous voyaient à un poste élevé dans la république. N’avez-vous pas l’impression d’être abandonné au bord de la route ?
Ce n’est pas moi qui nomme les ministres. Même si j’ai envie de mettre mes compétences au profit de mon peuple, je me soumets au choix du Président de la république. On ne se lève pas pour se nommer ministre. Pour que le Président Mathieu Kérékou me nomme conseiller spécial, je n’étais pas au pays mais au Canada. J’étais au Canada et il m’a nommé. Et je suis venu il m’a demandé si je suis d’accord. Je lui ai exprimé mes inquiétudes et mes craintes. Cela a pris trois heures d’horloge avec lui. Je lui ai dit : « Monsieur le Président, vous m’excusez beaucoup, j’ai passé toute ma jeunesse à lutter contre vous. Mais dès que je vous ai vu aujourd’hui, je vous présente toutes mes excuses. Vous êtes un homme très simple, j’accepte ce que vous me dites à une seule condition. Parce que c’est vous qui m’avez privé de ma patrie de naissance et j’ai une patrie d’adoption qui est le Canada et là aujourd’hui quand il y a une amnistie j’ai deux patries. Je dois autant au Canada qu’au Bénin, parce que quand je n’avais plus de patrie, c’est le Canada qui m’en avait donné une. Si vous voulez vraiment que je vienne, prenez les dispositions idoines. Il a dit : « Vous voulez que je le demande au premier ministre du Canada ? » Et j’ai dit oui, mais plutôt au Premier Ministre du Québec. Il m’a dit« Je vais lui envoyer une note tout à l’heure. » Dix jours après je me suis retrouvé là-bas. La note du Président Mathieu Kérékou était déjà chez le Premier Ministre. Voilà un homme de parole. Et là, les gens m’ont demandé « Tu veux partir? On veut un oui ou un non. » C’est le premier ministre qui a demandé qu’on vous demande ça. J’ai réfléchi trois minutes et je me suis dit qu’après tout c’est mon pays, je veux, donc voilà.

Quel est votre avenir politique ?
J’ai plein d’avenir politique. Avenir politique, ce n’est pas être ministre ou non. Je vous ai dit que je serai en politique jusqu’à une seconde de ma mort.

Que pourriez-vous dire pour conclure cet entretien ?
Ce fut un très grand plaisir pour moi, d’échanger avec vous sur des choses qui concernent et engagent notre pays. Nous n’avons rien de plus beau que ce Bénin et nous devons le chérir. Nous devons être plutôt des acteurs et non des agis dans le développement de ce pays. Un acteur c’est celui qui prend des décisions. Un agi c’est celui au nom de qui on prend les décisions. Il faut toujours chercher à connaître quelqu’un afin de savoir comment collaborer avec lui, parce que la ressource humaine est la ressource la plus importante au monde. Et celui qui se fait chaque jour au moins un ami est celui qui s’enrichit. Le vrai riche n’est pas celui qui a beaucoup de fric.

Carte d’identité: Un destin de Professeur

Sébastien Houédogbè Azondekon est né à Aklamkpa, dans la commune de Glazoué. Il y passe son certificat d’études primaires et son entrée en sixième. Bénéficiaire d’une bourse d’excellence en 1967, le fils de paysan et de ménagère est classé au collège Monseigneur Steinmetz de Bohicon. Il y décroche aussi bien son BEPC que son Bac série C. Avec ce Bac en poche en 1974, il s’inscrit en maths-physique à l’Université nationale du Bénin, après avoir raté de très peu une bourse canadienne au collège. Suite à sa licence en maths-physique qui le classait parmi les meilleurs, Sébastien Azondékon apprend son nom par surprise à la radio. On lui annonçait que l’Etat lui octroyait une bourse pour l’Union Soviétique. Il s’envole donc pour l’Institut d’Economie d’Odessa où il obtient son Master en Statistique et Économie, et son Doctorat en Statistique. Revenu au pays, il devient le seul professeur de statistique à la Faculté des sciences juridiques, économiques et politiques (FASJEP) de l’UNB,l’Ecole nationale d’administration (ENA) et à l’Institut national d’économie (INE). Il n’avait que 25 ans. Le chef de l’Etat d’alors (Mathieu Kérékou) lui fait appel pour être son conseiller technique à l’économie. Mais le jeune enseignant exprime des doutes sur ce choix porté sur sa personne, en pleine période révolutionnaire. On le soupçonna d’être un anarcho-gauchiste, terme consacré à l’époque pour désigner les membres du parti communiste du Dahomey (PCD). « C’est un de mes étudiants qui m’a sauvé la vie. Et qui m’a fait éviter l’arrestation », rappelle-t-il. Et d’ajouter : « C’est pour ça que je suis contre le Professeur-Patron et je préfère être le Professeur-Compagnon. C’est la relation de compagnonnage qu’il faut avoir dans la formation universitaire aujourd’hui et non des relations de patronage. » Il part donc en exil, d’abord au Nigeria avant de bénéficier d’un statut de réfugier au Canada. Arrivé au Canada sans aucune pièce d’identité, ni aucun diplôme pour attester de ses compétences, il est obligé de s’inscrire à la faculté de business administration de l’Université Laval où il fait son doctorat en business administration. L’Université du Québec en Outaouais le recrute comme Professeur en 1991 et huit ans plus tard il devient Professeur titulaire en économie et en sciences de gestion. En 2001, le Président Mathieu Kérékou le nomme conseiller spécial à l’économie et chargé de mission. Le professeur Azondékon, polyglotte qui s’exprime couramment en Français, Anglais, Espagnol et Russe, est cependant un amoureux de la politique. Après avoir milité au PRD il a milité dans l’UBF; il s’engage au sein de l’Alliance ABT dès 2010 et est en 2015 directeur de campagne du candidat Abdoulaye Bio Tchané. Après 2016, il retourne à l’enseignement, mais continue toujours de participer à la scène politique béninoise en tant que partisan du régime actuel.

Intimité: Un amoureux de sa terre natale

L’une des caractéristiques du Professeur Azondékon est qu’il est passionné par le folklore national, notamment par la musique et la cuisine de chez lui. Scientifique athée comme il se définit lui-même, il aime les gens qui ont de la curiosité scientifique. Pour être son ami, il faut avoir le goût de la liberté de pensée. « Rester comme je suis c’est me donner encore longue vie », dit le Professeur qui adore la compagnie des jeunes. « Ici je préfère vivre abondamment. Je suis un économiste et gestionnaire, je maximise l’utilité », affirme-t-il. Marié et père de cinq enfants, le Professeur Sébastien Azondékon voue un attachement particulier à son épouse. «Je suis le seul monogame de ma famille. J’aime tout ce que ma femme me donne. Depuis que je l’ai connue en 1974, j’ai toujours eu des problèmes, mais elle ne m’a jamais laissé et elle m’a tout donné. »

La Rédaction

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