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Le triomphe de la vérité

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Entretien avec Edgard Kpatindé: « Le Président Jacques Chirac avait cette simplicité qui est la marque des grands »


L’ancien homme d’Etat français Jacques Chirac est décédé le jeudi 26 septembre 2019 à l’âge de 86 ans. Notre compatriote Edgard Kpatindé a eu le privilège de le rencontrer à plusieurs reprises et nous a accordé un entretien exclusif dans lequel il rappelle comme le Président Chirac a pesé sur les affaires du monde et certaines ses grandes actions, notamment sa lutte contre les faux médicaments. Présent aux obsèques du Président, il nous fait partager son émotion. Bien connu de la scène politique et socio-économique béninoise, Edgard Kpatindé a créé et dirige le cabinet i3S, spécialisé dans les échanges économiques entre l’Afrique francophone et l’Europe. M. Kpatindé a conseillé différents chefs d’Etat de la sous-région, au premier rang desquels le Général Mathieu Kérékou. Lire l’intégralité de l’entretien.

L’Evénement Précis : Le Président Chirac vient de mourir. Trouvez-vous justifié tout le bruit que l’on fait autour de cette mort, notamment en Afrique ?

Edgard Kpatindé : Cela déplaît sans doute à certains esprits chagrins mais un baobab est tombé. Le Président Chirac, quelle que soit la manière dont on juge son bilan, incarnait une certaine façon d’être au monde, parfois jusqu’au paradoxe. C’était un patriote mais qui militait avec force pour un monde multipolaire. Il était Français jusqu’au bout des ongles mais ses goûts personnels le portaient vers des cultures aux antipodes de la culture française. Quand un François Bayrou raillait l’homme qui, en visite officielle au Canada, prenait une journée pour aller rencontrer les habitants du Nunavut, quand tant d’autres se moquaient du “Chi” qui recevait le chef kayapo Raoni ou la militante guatémaltèque Rigoberta Menchu, Chirac lui traçait la route. Il avait acquis très jeune la conviction que face à l’émergence de la Chine, de la Russie, de l’Inde, face aux défis qui se posent au Moyen Orient ou en Afrique, il fallait réinventer les équilibres hérités de la deuxième guerre mondiale. J’ajoute que par les nombreuses fonctions qu’ils avaient exercées au cours de sa vie politique avant de devenir Président, il avait noué des relations d’amitié avec un grand nombre de responsables politiques à travers le monde ce qui l’avait particulièrement préparé à la fonction. Il a été un Président très engagé dans le règlement des affaires du monde. Alors, oui, je pense que le bruit, ou plus justement l’émotion, qui entourent sa disparition sont totalement justifiés. D’ailleurs, regardez le nombre et la qualité des dirigeants étrangers qui sont venus à ses obsèques : Vladimir Poutine, le Roi de Jordanie, le Prince héritier du Maroc, le Président Clinton, le Président Hongrois, le Président italien, un ancien haut dirigeant chinois, le Président Faure, le Président Sassou, de hauts représentants du Mali, du Ghana, d’Arménie… Le monde entier était représenté.

Vous avez assisté à ses obsèques. Pouvez-vous partager ce moment avec nos lecteurs ?
C’était un moment d’une rare intensité. D’abord, la famille du Président a voulu que le peuple de France puisse rendre hommage au défunt Président. Son cercueil encadré par le drapeau français et le drapeau européen a été exposé aux Invalides jusqu’à lundi matin. Des milliers de personnes ont fait la queue pendant 5 ou 6 heures, parfois sous la pluie, pour s’incliner devant lui. C’était extraordinaire. Un moment de communion qui a réuni des gens de tous âges, de tous bords, de toutes origines. Le gendre du Président avait réuni avec sensibilité dans un recueil très émouvant des textes reflétant son parcours et sa philosophie ; lui-même et Claude Chirac, la fille du Président, sont venus saluer pendant deux heures chacune des personnes qui faisait la queue pour s’incliner devant la dépouille. Une leçon de courage, de dignité et d’humilité. La messe d’obsèques a été à la fois impressionnante et très simple. Pour moi, les deux moments les plus forts en ont été l’entrée et la sortie du cercueil, porté par les officiers de sécurité du Président, des gendarmes et des policiers d’élite, et l’Impromptu 142 n°2 en la majeur de Schubert, interprété par le grand chef d’orchestre et pianiste Daniel Barenboïm, le fondateur du “West-Eastern Divan Orchestra”, un orchestre réunissant de jeunes palestiniens et de jeunes israéliens. Tout un symbole.

Vous avez rencontré le Président Chirac à plusieurs reprises. Quel genre d’homme était-il ?
Un homme attentif et chaleureux. Un homme facile d’accès. Il inspirait la sympathie et le respect. Il était également très drôle. Il avait cette simplicité qui est la marque des grands. Chez lui, l’autorité était naturelle, il n’avait pas besoin de recourir à des artifices, des menaces ou des colères pour en imposer. C’était un vrai chef, un gentleman.

Pour vous, quelles sont les grandes actions à porter à son crédit ?
Sur le plan intérieur, le Président Chirac a considérablement contribué à faire évoluer la société française, ce que beaucoup ont oublié : la loi Veil sur l’avortement, c’était lui. Les privatisations encore lui. Le Samu social, la loi handicap, le plan cancer, la baisse du taux de mortalité sur les routes, tout cela, la France le lui doit. Sur le plan extérieur, tout le monde se souvient bien-sûr de son opposition à la guerre en Irak et de l’épisode de sa visite à Jérusalem-Est au cours de laquelle il s’est accroché avec les services de sécurité israéliens ce qui lui a valu une popularité immense dans le monde arabe. On doit aussi se rappeler comment, au lendemain de son élection, en mai 1995, il a sauvé l’honneur de la communauté internationale lors de l’épisode du pont de Vrbanja, à Sarajevo. Mais son action va bien au-delà. Jacques Chirac a instauré un dialogue stratégique avec le Japon, la Chine, et l’Inde. Il a été le pionnier du mouvement en faveur des financements innovants pour le développement. Il a inspiré la création du G20, toujours soucieux d’élargir les cercles de concertation au-delà du seul G7/G8. Il a été à l’origine de la création du Fonds mondial et d’Unitaid, deux organisations leaders dans le domaine de la lutte contre les maladies infectieuses. Il a le premier milité pour la création d’un fonds de solidarité pour lutter contre les effets du changement climatique. Son bilan, de fait, est impressionnant. Il a été très en avance sur de nombreux sujets.

Vous avez participé à ses côtés à l’organisation de l’Appel de Cotonou contre les faux médicaments, cela fait partie des sujets dont vous parlez ?
Oui, bien-sûr. Il y a dix ans, personne ou presque ne parlait encore du fléau des médicaments contrefaits comme d’un crime. La Fondation Pierre Fabre dirigée alors par mon ami Philippe Bernagou a alerté le Président sur le sujet. Il a décidé de mettre tout son poids et sa légitimité dans ce combat et proposé de réunir un certain nombre de Chefs d’Etat et d’organisations internationales à Cotonou où sa Fondation soutenait la rénovation du Laboratoire national de contrôle de la qualité des médicaments, dirigé par notre compatriote Farid Baba Moussa. On peut dire sans aucune exagération, qu’il y a eu un avant et un après Cotonou dans ce domaine. Aujourd’hui, tout le monde a pris conscience que fabriquer et commercialiser des médicaments qui n’en sont pas, ce n’est pas un simple délit, c’est un crime.

Et l’Afrique alors ? Il était quand même le symbole de la Françafrique non ?
Écoutez, soyons sérieux. Que veut dire la Françafrique ? Le fait qu’il y ait une histoire particulière entre la France et un certain nombre de pays africains ? Qui peut le nier ? L’histoire a façonné nos relations. Nous sommes toujours dans la récrimination : si un homme comme Jacques Chirac s’intéresse à l’Afrique, on brandit l’épouvantail de la Françafrique. Si il ne s’y intéresse pas, on va le vouer aux gémonies en dénonçant son indifférence. Il serait temps de grandir. Jacques Chirac aimait l’Afrique car il en connaissait et appréciait la profondeur historique et culturelle. Il savait que c’est sur notre continent que l’aventure humaine a commencé. Il dialoguait d’égal à égal avec les plus grands savants à ce sujet. Il était également très conscient qu’une partie de l’avenir du monde se joue en Afrique. Il pesait de tout son poids dans les réunions internationales pour que la voix de l’Afrique soit mieux entendue et pour que les défis qui se posent à nos pays soient pris en compte. Va-t-on le lui reprocher au motif qu’il a, en même temps, entretenu des relations d’amitié avec un certain nombre de Chefs d’Etat passés de mode ?

Ça ne vous choque pas qu’un Musée dont les collections proviennent principalement du pillage des pays africains porte son nom à Paris ? Un musée qu’il a lui-même voulu.
La colonisation a existé. C’est un fait que l’on ne peut changer. Je le regrette mais c’est comme ça. On peut remettre en cause l’existence des musées partout dans le monde à ce compte-là. Les Grecs ne sont pas contents que les frises du Parthénon soient au British muséum. Je pense que les Irakiens doivent être furieux que des œuvres majeures de leur patrimoine soient au Musée de Berlin. Toute l’histoire du monde est faite de rapines. En Occident comme en Afrique. On peut rêver à une espèce humaine dépourvue de l’instinct de prédation mais ce n’est pas demain la veille qu’on en verra l’avènement. J’ajoute que le Musée du Quai Branly-Jacques Chirac présente des œuvres d’Asie et d’Océanie autant que d’œuvres africaines. Et que si certaines ont été volées, d’autres ont été offertes ou légitimement acquises. Et puis, franchement, ce que je trouve choquant moi, choquant et humiliant, c’est qu’après avoir plastronné pour récupérer les œuvres de notre patrimoine en se tapant sur la poitrine, nous en soyons réduits à quémander un délai pour leur restitution car le musée qui doit les accueillir n’est pas encore prêt… Faisons le crédit à Jacques Chirac de l’intention de ce Musée : là où dialoguent les cultures. C’est quand même un beau message. Il avait chevillé au corps cette conviction que toutes les cultures sont également dignes. Je trouve cela respectable même si, comme tous les Béninois, j’aimerais que le trône de Béhanzin revienne au Bénin. Le Président Chirac avait d’ailleurs pris l’initiative de faire exposer une vingtaine d’œuvres originaires du Bénin à Cotonou au milieu des années 2000.

On comprend de vos propos que vous êtes un fan de Jacques Chirac ?
J’éprouve pour lui un grand respect et je crois que l’histoire réévaluera son bilan, notamment dans le domaine international et pour tout ce qui concerne les sujets globaux, ce que l’on appelle maintenant les biens publics mondiaux. En tant que patriote béninois, je respecte ce grand Français que fut Jacques Chirac. Un homme qui savait parler à tout le monde, du plus petit au plus grand, en France comme à l’étranger. Un homme qui fuyait les idéologies mais qui n’a jamais dévié quand l’essentiel était en jeu : la place de la France dans le monde. Je vous remercie.

Entretien réalisé par Gérard AGOGNON

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