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Le triomphe de la vérité

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Analyse de la fermeture des frontières entre le Nigéria et le Bénin: L’Ambassadeur, Jean-Pierre Edon appelle à « redynamiser l’Alliance de co-prospérité»


La fermeture des frontières entre le Nigéria et le Bénin recommande de profondes réflexions aux fins de trouver des pistes de sortie de crise. C’est dans cet ordre d’idée que l’Ambassadeur, spécialiste des questions internationales Jean-Pierre Adelui Edon a rendu publique, cette tribune dans laquelle il a livré ses opinions sur cette nébuleuse situation. Selon lui, cette fermeture n’est pas due à la contrebande et à la réexportation des produits interdits d’accès comme l’ont déclaré, les autorités nigérianes pour justifier la prise de cette mesure, ni aux raisons récemment évoquées par Jeune Afrique. Selon ses analyses, le Nigéria a pris la décision en raison d’une goutte d’eau qui fait déborder le vase. De plus, il indique que le Bénin est le plus visé dans cette situation et qualifié de « habilement diplomatique », le fait de dire que d’autres pays sont aussi concernés par la mesure des autorités nigérianes. La belle preuve selon lui, est la solidarité du Niger au Nigéria pour interdire la réexportation sur son territoire, des produits venant du Bénin et destinés au marché nigérian. Vu l’urgence, l’Ambassadeur spécialiste des questions internationales recommande aux acteurs commerciaux béninois de prendre des dispositions utiles pour arrêter la contrebande et propose la redynamisation de l’Alliance co-prospérité regroupant le Togo, le Bénin, le Ghana et le Nigéria.

Le 20 Août dernier, un tollé général a gagné les Béninois, suite à la fermeture de la frontière décidée par les Autorités du Nigéria. Depuis lors des commentaires et réactions de toutes sortes fusent de partout. Les conséquences n’ont pas tardé à se manifester et la situation est préoccupante. Ce n’est pas la première fois qu’elle se produit, mais cette fois-ci, tout se passe comme un évènement spécial. En cette circonstance, il convient de s’interroger sur les causes de cette mesure, l’importance économique du Nigéria pour le Benin, et la Politique Béninoise du Nigéria.
Les raisons officiellement évoquées par les Autorités d’Abuja ont trait à la lutte contre la contrebande, la réexportation à outrance des marchandises tels que le riz asiatique, les huiles végétales, les véhicules d’occasion, la sortie frauduleuse du carburant, les échanges commerciaux illégaux et de façon générale, le contrôle des produits interdits d’accès au Nigéria.
La contrebande et l’insécurité à la frontière ne datent pas d’aujourd’hui, elles remontent à un passé lointain ainsi que la réexportation de certains biens. A ce sujet, la position nigériane est claire depuis plusieurs années, et des accords ont été même conclus pour formaliser la question : le Nigéria est prêt à importer les produits agricoles et manufacturés réellement fabriqués au Benin, mais rejettent ceux qui viennent d’autres pays étrangers en transitant par Cotonou.
Cette formule est compréhensible, voire salutaire pour son voisin, dans la mesure où le géant de l’Est accepte ainsi d’être le débouché de la production agricole et industrielle du pays voisin. C’est normalement une incitation pour le Benin à développer son agriculture et accélérer son industrialisation. Il se pose ici la question de savoir les mesures appropriées que le Gouvernement béninois a prises depuis lors, pour tirer profit de cette offre nigériane.
En réalité, ces raisons remontent à la période de la guerre de Biafra en 1969. A cette époque, cette situation profitait bien au Nigéria, surtout sur le plan diplomatique, ainsi qu’en ce qui concerne la sauvegarde des intérêts économiques des Nigérians. Il est clair que lorsqu’un opérateur économique béninois importe 300 tonnes de riz, ce n’est pas uniquement pour le marché local, c’est surtout destiné au grand marché du pays voisin de l’Est. C’est ainsi qu’a commencé l’émergence de la classe des riches opérateurs économiques béninois. Beaucoup d’argent a circulé et l’Etat en a bénéficié jusqu’à nos jours. La promotion du secteur privé est donc due en grande partie aux relations avec le Nigéria.
La situation à la frontière n’ayant pas connu un changement particulier dans le sens de l’aggravation des actes d’insécurité, et des difficultés spéciales pour l’économie nigériane, on se demande les justifications réelles de cette mesure radicale et unilatérale en ce moment. La réponse à cette interrogation, amène à ne pas négliger ce que certaines sources médiatiques comme Jeune Afrique qualifient de motivations réelles à savoir les griefs d’Abuja contre Cotonou, présentés en trois points :
1- Les déclarations officielles béninoises relatives aux Nigérians par rapport aux évènements du 1er et 2 Mai à Cadjèhoun, et surtout ceux du 10 au 14 Juin à Tchaourou, Savè et autres.
2- La taxation exorbitante des camions de Dangoté lors de leur traversée du Benin.
3- Le retrait dans des conditions inamicales de l’agrément à la société nigériane GLO Mobile.

Du premier point ainsi évoqué par le journal Jeune Afrique, on peut déduire que la situation politique difficile au Benin depuis le début de l’année, aurait influencé cette décision. On suppose alors que le Nigeria craint les répercussions extra-frontalières probables, au cas où la crise politique s’empirait. Or les médiations menées par Abuja, n’ont apparemment pas donné des résultats escomptés. Pire les références faites aux Nigérians dans cette crise, sont mal accueillies à Abuja.
Le second point rappelle les récentes déclarations fracassantes du milliardaire Dangoté contre la contrebande béninoise qui gênerait l’économie nigériane. Le moins que l’on puisse dire, est que par cette réaction inattendue, le puissant homme d’affaires manifeste un mécontentement, et lance un signal. A l’époque, il aurait fallu échanger à la fois avec l’intéressé et les milieux officiels d’Abuja. En le faisant, on ne perd rien, au contraire, on y gagne beaucoup, car cela annonçait déjà en filigrane, la fermeture des frontières. Une anticipation d’actions s’avérait nécessaire.
A ceci, s’ajoute le traitement regrettable qu’a subi GLO mobile qui , en son temps, est venu au secours des Béninois, à la demande du Gouvernement, au moment où les sociétés de communication cellulaire, MTN et MOOV, étaient interdits d’activités, faute d’être en règle avec la législation béninoise. Suite à la suspension de MTN en 2007, le Chef d’Etat s’était rendu à Cape Town pour informer humblement son homologue, des raisons de cette mesure. Considéré comme fraternel par la partie sud- africaine, ce geste était bien accueilli par le président Thabo Mbeki et son gouvernement. Cette démarche non obligatoire certes, est hautement amicale. Dans les relations internationales, les rapports entre Etats apparaissent quelquefois délicats, car un acte gouvernemental, fût-il anodin, peut avoir des répercussions inattendues.
Mieux, en période de différend entre Etats, tous les motifs ne sont pas toujours révélés ; il y a souvent des non-dits qu’il faut chercher à identifier. Les révélations du journal Jeune Afrique, représentent certainement les non-dits. Par exemple, l’hostilité américaine à l’Iran ne relève pas uniquement de la course iranienne aux armes nucléaires. Il y a une autre raison connue, qu’on n’évoque pas, mais qui influence tout le processus.
Le moins que l’on puisse dire, est que les causes anciennes (contrebande, réexportation des produits venant d’autres pays, insécurité, importation frauduleuse des produits pétroliers), comme nouvelles (les non-dits), de la fermeture des frontières, sont sans doute liées. Une analyse qui ne prend pas en compte l’ensemble de ces considérations serait incomplète, car il est aussi question de la politique de bon voisinage qui souffre d’effritement depuis un moment. La chaleur de la fraternité séculaire, a quelque peu baissé et cela complique tout, y compris les faits les plus insignifiants.
En général les frontières sont fermées, non pas toujours à cause de la contrebande et de la réexportation des produits interdits d’accès, mais en raison de la goutte d’eau qui fait déborder le vase. C’est le cas de la fermeture de frontières intervenue en 2003 à cause du différend entre les deux pays, lié à l’affaire « Hamani Tidjani », un homme d’affaires nigérien résidant à Cotonou et spécialisé dans le braquage et le vol des véhicules au Nigéria, pour les revendre au Benin et ailleurs.
Dans ce genre d’ambiance, une décision unilatérale comme celle dont il est question ici, ne saurait surprendre tout observateur averti. Contrairement à ce qu’on pouvait penser, les Nigérians, très patriotes et fiers de leur pays, sont bien organisés dans le secteur diplomatique. En prenant cette décision dont ils n’ignorent pas les conséquences, les dirigeants d’Abuja forcent le dialogue pour la sécurité et la paix dans les deux pays.
Les officiels nigérians donnent l’information que les frontières sont fermées aussi avec d’autres pays frontaliers comme le Niger et le Cameroun. C’est vrai, mais il faut considérer cette attitude comme un habillement diplomatique, car en réalité, le Benin est le pays le plus visé. La preuve en est que le Niger aurait manifesté sa solidarité avec le Nigéria, en décidant d’interdire à l’avenir l’accès sur son territoire des produits venant du Benin et destinés au marché nigérian.
Les conséquences de la fermeture des frontières n’ont pas tardé à se manifester. Au Benin, le prix de l’essence frelatée, communément appelée « Kpayo », a monté en flèche. Les produits agricoles en direction de Lagos tels que les ananas, sont bloqués à la frontière, de même que des centaines de véhicules lourds et légers, dont certains proviennent des pays de l’hinterland. Des milliers de Béninois qui traversent chaque jour la frontière, en quête de moyens de subsistance, sont paralysés. Le commerce informel sous toutes ses formes est subitement désarticulé. Les recettes douanières s’amenuisent car tous les postes douaniers tout au long de la frontière, du sud au nord, fonctionnent au ralenti. La mévente a gagné le grand marché international de Cotonou qui fait plus d’un milliard de FCFA de chiffre d’affaires par jour. Ressenties aussi par des Nigérians, les implications de cette situation difficile, affectent beaucoup plus les Béninois qui dépendent davantage des relations avec la première puissance économique de la région.
Il est en effet notoire que le Nigéria, pays le plus peuplé d’Afrique avec 190 millions d’habitants selon les statistiques de 2017, passe pour être la première puissance économique du continent. Avec un PIB de 481,07 milliards de dollars US en 2016, il devance l’Afrique du Sud qui totalise 312,8 milliards de dollars US. La croissance du PIB est de l’ordre de 3,8% et le PIB par habitant, 2400$US.
L’agriculture qui emploie 70% de la main d’œuvre et génère 35% du PIB est principalement, une activité de subsistance. A cause du pétrole, la production du cacao, du caoutchouc, de l’huile de palme et des arachides, a chuté par rapport à ce qu’elle était il y a 25 ans. L’industrie quant à elle participe pour 34% au PIB, et les services, 32,5%.
Le boom pétrolier est le facteur déterminant dans la croissance économique et financière. Premier producteur africain du pétrole, ce pays produit environ 2,5 millions de barils par jour. Cet hydrocarbure génère près de 95% des exportations, 80% des revenus fiscaux et un tiers du PIB. Le niveau estimé des réserves serait de 35 milliards de barils selon l’OPEP. Le brut nigérian est un produit de choix pour la production du carburant, beaucoup plus intéressant que le brut saoudien.

En dehors du secteur pétrolier, d’importants gisements de gaz naturel (3700 milliards de m3) ont été découverts. Il existe aussi des réserves de charbon les plus importants du continent. Comme minerais, son sous-sol regorge de gisements appréciables de colombite, du fer, du zinc, d’étain, de l’or, de pierres à chaux et du marbre.
Plus intéressant encore et digne d’être évoqué, est le fait qu’on y compte parmi les nationaux, des centaines d’entrepreneurs riches, de véritables opérateurs économiques dans différents secteurs, de gros investisseurs comme Aliko Dangote, reconnu le plus riche d’Afrique. En dehors de lui, on peut citer entre autres : Mike Adenuga( Telecom), Femi Odetola ( Pétrole), Cletus Ibetu ( Automobile, immobilier), Aladji Rabiu ( Banque, Divers) ; Tony Elumelu (Banque UBA), Michael Ikhide ( Aviation ), Jimoh Ibrahim ( Hotellerie, Assurance ), Fiji Ejindu ( construction ), Pascal Dozie ( Banque, Diamond Bank ), Jim Ovia ( Banque Zenith Bank ), Folorunsho Alakija ( Mode, pétrole ) ,Hajia Shagaya (Banque et Industrie ) etc…
Tous ces hommes d’affaires prospères aujourd’hui, ont bénéficié par le passé d’une politique gouvernementale délibérée, visant à les soutenir et lancer avec succès dans le monde des affaires. Le rôle du Président Obasanjo au pouvoir, a été déterminant dans la mise en oeuvre de cette vision. Ceci rappelle Nelson Mandela qui, arrivé au pouvoir en 1994, en vertu du programme Economic Black Empowerment, a lancé dans les affaires un groupe de Noirs sud-africains qui y ont réussi, à côté de leurs compatriotes Blancs. C’est le cas de Cyril Ramaphosa, actuel Chef d’Etat, de Patrice Motsepe, de Robert Gumede etc…
Tous ces Nigérians ayant réussi dans les affaires, traitent aujourd’hui sur un pied d’égalité avec les investisseurs d’autres continents qui reconnaissent leur valeur. L’année dernière, une grande cimenterie moderne entièrement financée par Dangote pour un montant de 300 millions de dollars US, a été inaugurée au Congo Brazzaville. Il vient aussi d’annoncer sa contribution au financement du programme de développement du Togo, issu de la dernière Table Ronde. En 2014, il était disposé à construire au Benin, une cimenterie et une centrale thermique de l’ordre de plusieurs millions de dollar. A cette occasion, il a été cité dans l’ordre national du Benin avec le grade de commandeur. Mais par la suite, cette offre n’a pas été bien gérée par le gouvernement de l’époque, ce que le milliardaire nigérian a ressenti comme une déception.
La mauvaise gestion des relations avec le pays voisin ne date donc pas d’aujourd’hui, elle remonte à un passé proche et lointain. Comment comprendre alors que la fermeture des frontières qui intervient de temps à autre, soit durement ressentie par la population béninoise ?
En effet, de tous les pays frontaliers, le Bénin est celui dont les échanges commerciaux officiels et informels avec le voisin de l’Est, sont les plus importants. Il y a une grande interaction entre les deux économies, ce qui fait dire aux observateurs que le Bénin s’enrhume lorsque le Nigéria éternue. On comprend alors la déclaration d’un ancien chef d’Etat béninois selon laquelle, le Bénin serait le 37e Etat du Nigéria, et le Nigéria, le 7e Département du Bénin. C’est une allégorie qui illustre bien la nature des rapports entre les populations des deux pays. Des études faites par le professeur béninois , John IGUE, ancien Ministre de l’industrie, des petites et moyennes entreprises, expert de réputation internationale sur les relations entre les deux pays, il ressort que 60% de la population béninoise vit des échanges avec le Nigéria, et ses apports dans la croissance économique sont considérables. Il s’ensuit que la coopération bilatérale est plus importante et vitale que celle que le Bénin entretient avec des pays d’autres continents, mais cela n’apparait pas bien dans les politiques nationales de développement. Peut-être, parce que ce pays ne profite même pas du tiers des possibilités de coopération dont dispose Abuja.
Ce constat s’explique par le fait que, de son indépendance en Août 1960 à nos jours, le Bénin ne dispose pas d’une véritable stratégie conséquente de coopération bilatérale, dont l’élément principal serait l’élaboration et la conduite d’une Politique Béninoise du Nigéria. Tout se passe comme si on n’est pas suffisamment conscient des atouts dont dispose le pays voisin, de ses énormes retombées sur la population béninoise, et de ce que le Bénin peut lui apporter. Tout le monde en parle, mais aucune action concrète appropriée, n’est entreprise. On se contente de la gestion artisanale des rapports avec ce géant économico-culturel, alors qu’une méthode scientifiquement organisée, s’avère nécessaire.
En dehors de ses énormes potentialités économiques et financières, le Nigéria est riche en stratégies de toutes sortes en vue d’assurer son rayonnement régional, africain et international. Par son panafricanisme séculaire, toujours affirmé lors des négociations internationales pour défendre les intérêts de l’Afrique, le Nigéria fait, la fierté des Africains et l’admiration de la communauté internationale. Voilà pourquoi, il arrive que les puissances occidentales le consultent sur certaines initiatives qu’elles envisagent d’entreprendre en direction de l’Afrique.
Convaincu de ce que le développement serait difficile, si l’on continue de réfléchir dans les langues d’autrui, ce pays a vite fait d’affirmer son attachement à la culture dont l’une des manifestations tangibles demeure le développement des langues nationales comme le Yoruba, Haoussa, Ibo entre autres qui s’étudient du primaire au supérieur. Dans les hôtels, les menus africains sont disponibles, et les modes vestimentaires typiquement nigérians sont populaires et mis en valeur. L’aliénation culturelle héritée de la période coloniale, est sérieusement combattue avec succès. L’une des réussites de l’épanouissement culturel, reste la réputation et le succès de Nollywood dont l’importance économique est connue.
S’agissant des infrastructures pour les études supérieures, il est doté de grandes universités dont la qualité de formation est universellement reconnue. C’est à juste titre, qu’autrefois, les étudiants béninois en fin de formation en agronomie, allaient compléter leur cursus à l’université d’Ibadan, réputée célèbre en agriculture tropicale. On ignore les raisons pour lesquelles cette coopération universitaire ne se fait plus de nos jours. Dans les années 90, Monsieur Albert Tévroédjrè avait émis l’idée d’envoi des enseignants de français dans les écoles nigérianes, mais il n’avait pas été compris. Il aurait fallu qu’il mentionne aussi l’envoi au Benin des éducateurs en Anglais, surtout en Yoruba et Haoussa. L’idéal serait de faire du Bénin, un pays bilingue, avec la promotion des langues nationales parlées dans les deux pays, à cause de sa proximité et des potentialités du Nigéria. L’avenir de la coopération bilatérale, repose, à mon avis sur des projets de développement communs dont le Benin sera largement bénéficiaire. Aussi des efforts devront-ils être consentis par les deux pays pour l’exécution des projets intégrationnistes, du genre de la Société Sucrière de Savè et de la Société de Ciment d’Onigbolo qui avaient existé par le passé. C’est une expérience à reprendre sur de nouvelles bases assurant sa pérennité. Il s’agira d’impliquer cette fois-ci, les opérateurs économiques des deux pays et réduire sensiblement l’influence de l’Etat.
Le Benin pourrait initier aujourd’hui, un autre projet commun, visant à mieux rentabiliser le port de Cotonou : il s’agit de la prolongation du chemin de fer de Parakou à Abuja, les deux villes étant situées à peu près à la même altitude. Cette voie de communication permettra de livrer directement les conteneurs reçus au port de Cotonou et destinés à la région d’Abuja. Ce sera mutuellement rentable pour les deux parties, et contribuera à créer de nouveaux pôles de développement de chaque côté des frontières. Son financement sera assuré par les deux acteurs étatiques, chacun s’occupant du tronçon de son territoire.
Par ailleurs, Il est heureux de constater que ce grand pays dispose d’infrastructures stratégiques et intellectuelles, visant, à l’instar des pratiques propres aux pays organisés, à garantir son développement et indépendance. C’est le cas de l’Ecole de guerre réservée aux officiers supérieurs de l’armée et accueillant, outre les nationaux, les militaires africains. Il en est de même du Centre des Etudes Stratégiques où passent les personnalités et les hauts cadres de l’administration, uniquement ouvert aux Nationaux.
Le survol des potentialités de ce pays qui vient d’être fait, dans le contexte de la fermeture des frontières, a pour intérêt, d’indiquer qu’une Politique Béninoise du Nigéria, doit prendre en compte tous ces éléments avec d’autres paramètres non évoqués dans cette analyse. L’instrument que constitue ce programme d’actions, permettra au Benin et au Nigéria de mieux tirer profit réciproquement des atouts de chaque pays, de façon ordonnée et officielle. Dès lors, la fermeture des frontières ne sera plus une grande préoccupation économique et sociale, car ses conséquences seront amorties et maitrisées.
Mais d’ores et déjà, les acteurs commerciaux béninois, gagneront à prendre les dispositions utiles pour arrêter la contrebande qui met à mal les efforts de réformes économiques en vigueur au Nigéria, en procédant à une reconversion d’activités, centrée sur la production par eux-mêmes des biens dont l’exportation vers les Etats du pays voisin, est autorisée. Il s’agira d’abandonner la réexportation des produits interdits d’accès, et se contenter de ceux qui sont typiquement béninois et relevant surtout de l’agriculture, le secteur secondaire étant encore embryonnaire. Les réformes économiques et financières actuelles à Abuja, méritent d’être soutenues, dans la mesure où elles lui permettent d’économiser d’importantes devises étrangères, d’arranger sa balance des paiements, et de promouvoir le développement.
Croire que la situation actuelle à la frontière est une aubaine pour l’économie béninoise qui doit en profiter pour se restructurer, ne me parait pas convaincante. C’est souhaitable de reformer l’économie, mais dans tous les cas, cette réforme, pour être viable, ne saurait occulter les échanges entre les deux pays. Dire le contraire, c’est faire la politique des hypocrites, ce qui ne rend pas service au pays. Ceci est d’autant plus vrai que près des 90% de la production agricole au Benin, à l’exception du coton, sont achetés par les Nigérians. C’est le cas du soja dont 80% de la récolte sont dirigés vers le Nigéria.
Il s’agira de mieux organiser les échanges en tenant compte des lois et des accords bilatéraux. On sait par exemple que les tomates et le gros piment vert du Benin sont prisés par les habitants de l’autre côté de la frontière. Il faudra donc en tenir compte et mieux organiser cette transaction de façon officielle et non par la contrebande.
Mieux le prix de la camionnette bâchée d’ananas béninois qui était à 250.000 FCFA, est tombé à 100.000 FCFA depuis la fermeture des frontières. Cette chute des prix va se poursuivre si la situation ne s’améliore pas vite, car la demande devient de plus en plus rare. Aucune économie des deux pays ne peut vivre en autarcie, l’une a besoin de l’autre et vice versa. Il en est de même de la première économie mondiale, les Etats-Unis d’Amérique qui ne peuvent pas se passer des échanges avec d’autres pays comme le Canada, le Mexique y compris la Chine, malgré la guerre commerciale actuelle. Aucun pays n’est autonome sur le plan économique.
Dans l’immédiat, il urge de dynamiser l’Alliance de Co-Prospérité regroupant le Ghana, le Togo, le Benin et le Nigéria, dont le secrétariat, animé par un Béninois, se trouve à Abuja. Apparemment cette structure, ayant la compétence de s’auto-saisir d’une question comme celle-ci, est aujourd’hui en léthargie. De la même manière, il devient nécessaire et urgent que les deux Etats se décident enfin à signer le traité de coopération transfrontalière, issu de la conférence de Badagry, tenue en 1988. Les accords de coopération bilatérale en vigueur, ayant montré leurs limites, il va falloir les réactualiser et négocier au besoin, de nouveaux accords.
A cette fin, il importe que l’Ambassade du Benin à Abuja soit dorénavant plus active et dynamique en vue de mieux préserver les intérêts du pays, lui attirer des investissements et mieux le vendre aux Nigérians. Le Nigéria quant à lui, est conscient de ce que le Benin représente pour son économie, et de sa place dans ces études et analyses prospectives. C’est la raison pour laquelle, en dehors de son Ambassade à Londres, considérée comme la plus importante, sa deuxième Mission diplomatique recevant un soin particulier en raison de son importance, est celle du Benin.

Il est par ailleurs certain qu’après l’ouverture prochaine des frontières, les choses ne seront plus comme avant, car les opérateurs économiques comme Dangoté qui ont beaucoup investi dans l’agriculture et l’industrie, n’accepteront pas que des produits agricoles et industriels étrangers moins chers que les leurs, rentrent au Nigéria. Ils chercheront à protéger leur marché, ce qui est normal. Ces hommes d’affaires sont en train de réussir là où l’Etat a échoué, et de ce point de vue, ils bénéficient déjà du soutien de l’Etat. Dans ces conditions, les Béninois ont intérêt à associer leurs homologues nigérians à certaines affaires à gérer ensemble, ce qui facilitera l’entrée au Nigéria des biens issus de ces activités commerciales.
La récurrence de la fermeture des frontières bénino-nigérianes, créant chaque fois des désagréments et perturbations de tous genres, recommande des réflexions approfondies en vue de trouver des compromis durables. La présente analyse indique déjà des pistes possibles, et met l’accent sur une meilleure organisation de la coopération bilatérale, basée sur une véritable Politique Béninoise du Nigéria, avec peut-être, la création d’une institution sous tutelle du Ministère des Affaires Etrangères et de la Coopération, qui s’en occupe exclusivement. Bien élaborée et structurée, cette politique, mise en exécution, contribuera à accroitre les gains en faveur du Bénin. Elle pourra conduire à court ou moyen terme, à la cessation, sinon, au moins, à la rareté de la fermeture des frontières. Il est bien entendu qu’à cet effet, chaque partie en présence, doit scrupuleusement respecter les accords et autres textes réglementaires, bilatéralement conclus. J’émets l’espoir qu’il en sera ainsi à l’avenir, et que cette fois-ci, on n’oubliera pas la question, une fois que les frontières seront rouvertes.

Jean- Pierre Adelui EDON
Ambassadeur, spécialiste des questions
Internationales.

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