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Le triomphe de la vérité

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Edito: La mort d’un délire


Depuis la mort de Douk Saga en 2006, l’un de ses disciples les plus fervents Jean-Jacques Kouamé a compris. Il s’est sagement reconverti dans les affaires. Même s’il n’a pas totalement abandonné le milieu du showbiz, il s’est éloigné du bling-bling et des extravagances qui y sont consubstantielles. Apparemment, ce n’est pas la leçon que certains ont retenue. DJ Arafat et d’autres ont simplement vu un vide à remplir, en continuant les mêmes délires, la même vie excentrique et dépravée.
DJ Arafat est mort et il n’est pas sûr que ceux qui se laissent consumer par sa conception de la musique aient réellement saisi la trame de la tragédie qui l’a emporté.
Oui, DJ Arafat a du talent, une fibre artistique qui sait trouver dans l’ordinaire le nœud de la création et de l’esthétique. On dira peut-être qu’il s’agit plutôt d’un talent de cri et de vocifération, une espèce de bruit sans fond qui noie dans le vacarme une prétention musicale surfaite. Mais il a réussi à trouver son public aussi bien en Côte-d’Ivoire que dans toute l’Afrique. Ce que cherchent ceux qui dansent au rythme endiablé de sa musique tonitruante, c’est moins la cohérence d’un message lunaire, la poésie d’une âme illuminée, que l’exutoire d’une énergie enragée. La musique de DJ Arafat est faite pour l’insouciance juvénile de ceux qui veulent l’ambiance énergisante qui sublime les folies et libère des angoisses de l’existence. Prendre la vie du bon côté, la croquer à belles dents, quels qu’en puissent être les aléas, voilà la philosophie hédoniste qui trône au fronton de cette classe de mélomanes.
Il faut donc le dire et le redire, DJ Arafat est le fruit de ce besoin de folie et de délire. Le prenant et l’exprimant à sa manière, il fait art. L’art est après tout outrance, excès, débordement, refus des conventions établies. Nul n’est besoin d’un message ou d’une philosophie académique pour en être reconnu digne. En notre époque postmoderne, pour parler comme Jean-François Lyotard, ce qui compte, ce n’est nullement l’éthique que l’on propose mais l’efficacité que l’on impose. Et ici, la musique de DJ Arafat ne laisse personne indifférent. On aura beau gloser sur la vacuité de sa musique aboyée plutôt que chantée, elle a conquis ceux qui ne veulent rien d’autre que l’acoustique transcendantale qui soulève les passions cachées de l’esprit. Rihanaa beau chanter en syllabes incompréhensibles et ineptes, elle n’en est pas moins une star mondiale.
Tout en faisant un coupé décalé à la sauce abidjanaise, l’artiste ivoirien laisse vibrer un rien de Rock N’Roll ainsi qu’une culture pop très vive. On aura remarqué chez lui des influences aussi bien africaines qu’européennes, tout ce qu’il y a de mieux dans la pop culture d’aujourd’hui. Mais l’extravagance musicale qui se conjugue avec les excès dans la vie réelle, finit toujours par avoir raison de l’artiste.
Qu’on se rappelle Michael Jackson et ses débordements hystériques et iconoclastes. Le très inspiré et extraordinaire Stromae a dû fuir la scène pour ne pas se suicider. FelaKuti est mort quand la vie de débauche qu’il menait l’a complètement anéanti. Ne parlons pas de Bob Marley. Tous confirment que l’art peut rendre fou. Mais est-ce vraiment l’art ? Non, la célébrité, l’argent et leurs exigences de folie. A l’ère des réseaux sociaux, l’envie de faire le buzz pour être l’objet de toutes les discussions, est devenue obsessionnelle dans le monde du showbiz. La drogue, l’alcool et leurs corollaires font le reste. Dans cette cyberculture où la star est rapidement happée par l’urgence de la monstration, faire n’importe quoi finit par être la mode. S’impose alors le délire où l’on s’immole, la fête, les injures et les clashes où l’on s’expose pour exister.
Mais j’affirme que ce sont les esprits fragiles qui s’y perdent. Céline Dion a vendu mille fois plus de disques que DJ Arafat, Mireille Mathieu, Alpha Blondy ou Koffi Olomidé aussi. Aucun d’eux n’est mort de ses excès. Angélique Kidjo a beau être la star mondiale que l’on connaît, elle a une vertu de son métier qu’elle exerce avec dignité. Lorsque l’individu tombe dans cette arène de fous, il lui faut des remparts pour continuer à briller sans perdre son âme. Un coach que l’on écoute, une mère qui vous entoure, une épouse ou un mari qui sait vous imposer des limites ou des valeurs qui forment l’ossature de votre démarche artistique. DJ Arafat n’en a pas eu ou pas assez. Comme beaucoup d’autres, son art l’a consumé après l’avoir élevé.

Par Olivier ALLOCHEME

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