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Le triomphe de la vérité

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L’ambassadeur Oliver Nette, invité de « Sous l’arbre à palabres » de l’Evènement Précis: « L’Union Européenne soutient les actions du gouvernement de la manière la plus directe »


L’Ambassadeur et Chef de la Délégation de l’Union européenne au Bénin, Oliver Nette était le jeudi 13 décembre, l’invité de la rubrique «Sous l’arbre à palabres» de l’Evénement Précis. Dans un entretien d’une heure environ, il a fait le point de la coopération entre l’Union européenne et le Bénin. Affirmant sans réserve que les relations entre l’UE et le Bénin sont au beau fixe, Oliver Nette a cependant estimé qu’il serait plus utile de se demander ce que l’UE et le Bénin peuvent faire ensemble, plutôt que ce que l’UE apporte au Bénin. Le diplomate a souligné que l’UE soutient les actions du gouvernement, « de façon directe », pour accompagner les efforts de développement. A cet effet, plusieurs projets sont réalisés dans le cadre de cette coopération dans plusieurs secteurs. Il s’agit notamment des domaines de l’énergie à travers le développement des énergies renouvelables, de la décentralisation à travers l’appui aux communes, de l’agriculture, de la bonne gouvernance et de la sécurité. L’Ambassadeur Nette n’a pas passé sous silence le volume des investissements mobilisés, non seulement pour appuyer de façon institutionnelle la société civile en la faisant participer au débat démocratique, mais aussi pour renforcer sa capacité d’actions en soutenant de petits projets, notamment dans les communes. Tout cela, sous-tendu par un accord de coopération qui pourrait, à l’avenir, s’étendre à un investissement beaucoup plus axé sur le secteur privé béninois, a expliqué l’invité au cours de l’entretien. Le diplomate européen s’est aussi exprimé sur la gouvernance du président de la République, Patrice Talon. Il a salué le courage et l’ambition du chef de l’Etat et de son gouvernement à insuffler un nouveau dynamisme au processus de développement du Bénin. Parlant des réformes du gouvernement, l’invité de L’Evénement Précis a affirmé que leur objectif va dans le bon sens. « Il y a beaucoup de soutien à l’idée que les choses doivent être changées, transformées et qu’il faut essayer de trouver d’autres stratégies pour faire avancer le pays », a-t-il remarqué. « Le Bénin a été l’enfant chéri de l’Union européenne au regard de la conférence de 1990 qui a abouti à un climat pacifique où on respecte la Constitution, où il y a la démocratie. C’est quelque chose de très important puisque l’UE est fondée sur les mêmes principes », a-t-il rappelé avec satisfaction.

 

Et si on en parlait

 

Quelles sont vos premières impressions au siège de l’Evénement Précis ?
Cela fait presque 16 mois que je suis dans ce beau pays. Je suis arrivé en septembre 2017. Je connaissais un peu l’Afrique parce que j’étais en charge de l’Instrument de stabilité et de paix et je faisais beaucoup de voyages en Afrique mais je ne connaissais pas vraiment le Bénin qui a pourtant été mon premier choix. Pourquoi ce choix? Simplement parce que c’est un pays en mouvement. Il y a les choses qui changeaient, qui bougeaient avec des débats vifs, des points de vue différents, donc intéressants. Voir cette expérience de réformes profondes dans un pays avec lequel l’Union européenne a de très bonnes relations depuis longtemps est quelque chose d’intéressant et c’est ce que j’ai découvert depuis que je suis là. C’est un pays en mouvement qui cherche une nouvelle voie.

Quel bilan pouvez-vous déjà dresser après ces 16 mois passés au Bénin ?
Je dirai que les relations sont bonnes, et c’est vrai. Les relations bilatérales que nous entretenons avec le Bénin, en termes de coopération, sont de très bonne qualité mais, nous avons l’ambition de rehausser le niveau en les rendant plus politiques. Je crois que ces relations sont un peu sur un paradigme qui est dépassé. Il faut vraiment changer d’idées et ne plus se demander ce que l’Union européenne apporte au Bénin. Nous devons arrêter de nous poser la question de savoir ce qu’on peut apporter de l’extérieur, comme si on avait des solutions. Il faut dépasser cette relation et se poser une toute autre question, à savoir ce qu’on peut faire ensemble.

Que retenir de votre tournée sur les chantiers financés par l’Union européenne au Bénin ?
L’Union européenne n’est pas tellement dans les projets, on est dans l’appui aux réformes. C’est-à-dire qu’on se met d’accord avec le gouvernement du Bénin sur des réformes dans des secteurs différents, par exemple la gouvernance, la justice, l’agriculture. Et ensuite, si ces réformes sont mises en œuvre, on suit cela ensemble. Il y a des versements directs dans le budget de l’Etat. C’est une technique qu’on appelle appui budgétaire. Donc on soutient finalement l’action du gouvernement béninois de la manière la plus directe possible pour accompagner et soutenir les réformes. Sur le terrain, nous avons d’assez grands projets dans le domaine de l’énergie, l’exception à la règle de l’appui budgétaire, nous sommes essentiellement dans les projets d’infrastructures en matière d’énergie, notamment le grand Centre d’Information et de Coordination (CIC) du marché régional de l’électricité de l’Afrique de l’Ouest. Et dans les communes, j’ai pu voir l’apport de l’UE à la décentralisation engagée dans ce secteur, l’impact sur les populations rencontrées.

Récemment vous déclariez que « le délégué est mort ». Que vouliez-vous dire par là ?

L’UE a longtemps été perçue et a agi aussi presque comme une banque de développement, un bureau de coopération. En 2009, l’Union européenne est devenue un acteur politique avec le Traité de Lisbonne. Elle a créé son service diplomatique. Beaucoup d’ambassadeurs de l’UE sont désormais des ambassadeurs qui viennent des services diplomatiques des Etats membres. Suite à l’entrée en vigueur de ce traité, le rôle des acteurs institutionnels de l’Union (qui a remplacé et succédé à l’ancienne Communauté européenne) dans les relations extérieures a été considérablement renforcé. Une Haute Représentante pour les affaires étrangères et la politique de sécurité a été désignée, qui est également vice-présidente de la Commission européenne. Cela a renforcé le lien entre l’action purement politique et les programmes d’aide / de coopération au développement. Au niveau local, ce rôle est assumé par les Délégations de l’UE, qui font partie intégrante du nouveau service diplomatique de l’UE, le Service européen d’action extérieure, et garantissent aussi la coordination locale des Etats membres de l’UE.
On est un acteur politique et comme je le disais, il faut sortir de l’approche d’aide au développement et entrer dans l’approche partenariat politique. C’est donc ce que je disais avec ce terme de « le délégué est mort ».

Les priorités de l’UE ont-elles pris une nouvelle tournure avec vous ?
Je suis ambassadeur. Je ne suis pas un homme politique. L’ambassadeur représente évidemment une représentation politique de son gouvernement, et cela a été dit par des voix plus élevées. Par exemple par le Président de la Commission européenne, M. Jean-Claude Juncker. Il a dit que les Européens avaient autant besoin de l’Afrique que les Africains de l’Europe. On cherche la stabilité. On cherche donc un partenariat plus riche et plus diversifié avec l’Afrique. On cherche l’intérêt commun dans les relations commerciales. Il y a aussi des questions liées à la sécurité d’investissement pour le développement du pays et cela est dans l’intérêt propre du Bénin. Là aussi, on en vient à la question de l’immigration qui n’est pas une question qui touche particulièrement le Bénin, mais une question qui intéresse l’UE. Donc voilà les nouveaux éléments – sécurité, investissement, migration- que je porte parce que la mission a changé.

Parlez-nous des domaines de la coopération entre l’UE et le Bénin
C’est entre deux domaines particulièrement. On tient compte de l’investissement privé pour faire qu’à l’avenir, le Bénin soit mieux assis, ce qui est en ligne avec les politiques du Président de la République. Il y a aussi un certain nombre de projets en préparation dans le domaine de la sécurité. Donc voilà, les domaines qui émergent. Mais il y a aussi des domaines déjà classiquement établis. C’est le domaine de l’énergie, où on soutient le développement des énergies renouvelables, et précisément le solaire en augmentant ensemble avec l’AFD, la capacité de la centrale du Bénin en énergie solaire jusqu’à 15%. Ça, c’est un vrai impact que je peux citer, parce qu’on ne peut pas transformer un pays sans l’électricité. Nous sommes dans le domaine de l’agriculture qui est toujours le secteur où travaille la majorité des Béninois. Et s’il doit y avoir de développement industriel de transformation dans le futur, c’est la base. L’électricité doit accompagner le secteur, c’est pourquoi on travaille avec le gouvernement pour créer les conditions de consommation par les marchés de consommation efficaces. Je veux parler des intrants agricoles, des organisations professionnelles qui doivent aider les agriculteurs à sortir de l’agriculture de subsistance. Il y a aussi la gouvernance qui part de la gestion des finances publiques, de l’amélioration de la publication des grandes entreprises, de la progression de la justice commerciale.

Pourquoi l’UE a tourné dos au financement des infrastructures routières alors qu’elle était la pionnière au Bénin ?
Parlant des infrastructures, il faut dire qu’au niveau régional, il y a des programmes qui peuvent aider à créer des routes. C’est le cas de l’axe Lagos-Abidjan. Je veux citer l’ouverture du poste de frontière entre le Nigeria et le Bénin, où les présidents des deux pays étaient présents parce que cela facilitera les échanges avec les autres pays également. Actuellement au niveau national, on étudie également les possibilités de contribuer au financement de la route cotonnière Banikoara – Péhunco, ensemble avec la Banque africaine de développement. Il y a aussi le pont de Womey à Calavi qui sera bientôt achevé, un pont majeur qui permettra à de milliers d’habitants d’éviter un trajet supplémentaire de parfois 2 heures, pour atteindre l’autre rive du bas-fond de Womey. (Coût total 16 millions d’Euros – 10 milliards de CFA, avec 2/3 de contribution de l’UE). C’est pour dire qu’on n’est pas totalement sorti du secteur des routes. C’est davantage au niveau régional, parce qu’on pense qu’au niveau national, les routes peuvent être financées avec les prêts, les investissements. Mais nous attachons aussi une grande importance à la pérennité de nos investissements. C’est pour cela qu’ensemble avec les autorités, on participe à une étude qui devra permettre d’améliorer la gestion des infrastructures routières sur le long terme.

Nous sommes à un an environ de la fin de l’Accord entre l’UE et le Bénin, quel est aujourd’hui le bilan de sa mise en œuvre ?
Le président de la République a dit récemment que l’aide au développement a montré ses limites. Il l’a dit lors de l’assemblée des parlementaires ACP-UE et je pense qu’il a raison. Cependant, on peut faire deux lectures de ce qu’on a accompli ensemble. Une lecture, c’est de voir, ensemble, les réalisations par rapport aux ambitions et on peut dire, comme je l’ai précédemment évoqué dans le secteur énergie, qu’on avance à grands pas. On a vu des efforts qui ont été faits sur des ambitions fondamentales par rapport à l’électrification du pays. Je savais, et vous savez mieux que moi, que cette ambition ne vaut que s’il y a beaucoup de Béninois qui ont accès à l’électricité. En matière d’agriculture aussi, on a pu aider à améliorer la création de véritables marchés, voir ce dont les agriculteurs ont besoin et mettre en place un système qui leur permette d’avoir des conseillers agricoles, les intrants qu’il faut, d’avoir accès au foncier. Toutes ces choses-là, il fallait travailler avec le gouvernement pour les mettre en place et c’est la condition sine qua non pour avoir une agriculture professionnalisée.

Avez-vous la certitude que le Bénin parviendra à consommer ses crédits avant la fin de cet accord ?
On espère et on estime, avec tout ce qui se fait en rapport avec le gouvernement en matière d’appuis budgétaires, qu’il faut que certaines choses se fassent dans les délais, surtout que dans le budget de l’Etat, on a toujours un pourcentage tout à fait respectable. Parfois, quand il y a des choses qui ne sont pas terminées avant, très souvent, on fait revenir les crédits pour des projets de soutien, ou on ajoute à d’autres projets en cours, de sorte que tout ne soit pas perdu.

Vous êtes là depuis un an, vous observez et vous voyez comment les choses se passent, comment appréciez-vous les réformes qui sont engagées par le président Talon ?
Je crois que l’objectif de la réforme va dans le bon sens. Je crois qu’il y a beaucoup de soutien et j’entends d’ailleurs ces soutiens à l’idée que les choses soient changées, transformées, qu’il faut essayer de trouver une autre manière de faire pour impulser le développement. A chaque fois qu’il y a des réformes, c‘est une chose normale, il y a aussi des débats, il y a des questions de dialogue, parce qu’il y a des gens qui se sentent toujours incompris, des gens qui s’opposent. C’est normal que dans cette ambiance, il y ait des débats à l’ancienne et c’est tout à l’honneur du Bénin de vivre ça, d’avoir cette histoire aussi riche, des débats démocratiques.

Oui mais certains Béninois pensent que ce sont de mauvaises réformes
C’est très difficile de juger en fait. C‘est la politique qui décide. C’est pour ça qu’il y a des élections et il y a des électeurs qui sont en effet les juges. Il y a eu des cas récents que je dirai plus radicaux, en termes de réformes, que ce qui s’observe au Bénin. Les réformes connaissent toujours aussi des difficultés. Je pense que ce qu’il faut, c’est beaucoup de dialogue et d’explications sur tout ce qui se fait.

De façon globale, comment appréciez-vous la gouvernance Talon ?
Moi je pense qu’il y a beaucoup de courage, beaucoup d’ambition. Personnellement, c’est quelque chose que j’apprécie. C’est une ambition déjà de dire « Nous, nous pouvons changer les choses, nous pouvons faire avancer le pays ». C’est un bon choix. Ensuite le débat politique, nous qui sommes étrangers dans le pays, nous ne pouvons pas nous en mêler. Nous sommes observateurs, nous ne sommes pas acteurs de la vie politique. C’est aux Béninois de juger. Je pense qu’il faut encore davantage de dialogue, notamment avec les entreprises européennes qui sont sur place. Plus de dialogue sur les conséquences des réformes parce que là, il y a toujours un besoin qui n’est pas comblé en termes d’explications et de compréhension sur les réformes et des détails qui sont forcément utiles pour ces entreprises ou entrepreneurs européens au Bénin. Nous, nous sommes là pour les soutenir et pour créer un cadre de dialogue permanent avec le gouvernement, surtout, et la Chambre européenne de commerce, de sorte qu’il y ait davantage de débats. La Délégation de l’UE s’emploie à faire émerger ce débat.

Quand vous observez la société civile béninoise, vous la trouvez très active ou alors peu active ?
Je suis heureux qu’elle soit active. La société civile béninoise est très agréable avec beaucoup de vivacité. Il y a un débat politique très actif et très passionné. On sent qu’il y a une culture politique dans le pays, portée sur le débat, la démocratie, sur la volonté des diversités d’opinion. Pour nous qui sommes étrangers, c’est une occasion de comprendre ce qui se passe dans le pays. Je pense qu’il est important que cette société civile conserve sa vitalité et nous la soutenons avec pas mal de moyens.

Vous pensez qu’il y a plus de contestation au sein des populations ?
Je pense qu’il y a une idée fondamentale derrière les réformes et toute réforme conduit nécessairement à des contestations. Selon moi, il vaut mieux que cette contestation s’exprime de façon démocratique, visible, au lieu de rester cachée.

S’il vous était demandé de donner votre point de vue sur ces réformes, que diriez-vous?
C’est un vaste sujet parce que les réformes ont lieu dans presque tous les domaines. Comme je l’ai dit plus haut, je pense qu’il y a une idée fondamentale derrière les réformes qui est qu’il faut de l’apport, de l’investissement politique. Au fond, l’idée fondamentale, selon les autorités béninoises, et tel que je la comprends, c’est qu’il faut que l’avenir du pays soit porté par des investissements productifs, et notamment par des investissements privés. On n’est donc pas dans l’idéologie de développement par l’Etat, on est très focalisé sur le privé et le PAG. Et, je vois que le gouvernement a mis en œuvre dans tous les domaines des réformes, mais ça prend du temps. Nous aussi, au niveau de l’Union européenne, nous pensons qu’il faut compter sur les ressources propres d’un pays en matière d’investissement. L’idée est que le capital extérieur serve finalement à créer l’investissement dans le pays, que l’argent serve à des prêts à des entrepreneurs, des industriels et agriculteurs locaux qui créent alors des emplois.

Vous disiez soutenir la société civile. A combien s’élève le volume des investissements que vous avez octroyés à la société civile?
Le solde actuel dépasse les 20 millions d’Euros. Il y a quand même des montants substantiels qui sont essentiellement dans deux grandes directions. L’une concerne le soutien à la société civile au niveau national et décentralisé pour pouvoir faire partie du débat politique. Au sens large, il s’agit par exemple, de soutenir les plans communaux de développement, d’être présent dans toutes les instances de consultation mises en place au niveau national et décentralisé. Pour irriguer la société civile dans les communes, il faut la formation, la capacité institutionnelle car, pour s’organiser, il faut des moyens. Le second axe concerne les appels à propositions. La société civile met en avant des programmes qui peuvent toucher plusieurs domaines tels que l’agriculture, l’eau. Il y a aussi des moyens qui sont mis à disposition pour que la société civile puisse monter de tels projets. Donc, on la renforce de façon institutionnelle en participant au débat démocratique et on renforce aussi sa capacité d’actions en appuyant de petits projets, notamment dans les communes.

A quels résultats êtes-vous parvenus?
Les mesures quantitatives sont un peu difficiles à chiffrer en ce qui concerne les petits projets. Pour mesurer l’efficacité de la démocratie, vous n’allez pas avoir un chiffre. Nous pensons qu’il y a plusieurs éléments à mettre sur le compte de la société civile, même s’ils ne sont pas chiffrables. Premièrement, c’est l’apport à la vie démocratique, même s’il y a toujours des voix qui ne sont pas entendues. Et général, nous restons convaincus qu’à force de consulter, on finit par avoir une meilleure politique à la fin. Deuxièmement, en aidant la société civile, on aide aussi l’action locale. On créé sur le terrain et on montre qu’on peut agir, qu’on peut faire des choses.

Avez-vous l’impression que ces subventions sont mieux gérées que celles du gouvernement ?
La question est de savoir si les subventions sont la bonne méthode, même si les fonds sont bien gérés. Prenons par exemple un projet qui se déroule parfaitement parce qu’on a toutes les compétences réunies. Mais lorsque les fonds sont épuisés, il arrive quand même que le projet ne survive plus. L‘approche purement gestionnaire peut donner de bons résultats à un projet bien géré, efficace mais en même temps, est-ce qu’il atteint ses objectifs sur la longue durée? Moi, je préfère les approches qui partent de la réalité du pays. Ensemble, on parle de ce qu’on veut faire, on fait des actions béninoises plutôt que d’apporter des solutions de l’extérieur. Il faut éviter des projets qui sont des ilots isolés. C’est pour cela, encore une fois, qu’on travaille beaucoup par le mécanisme de l’appui budgétaire pour soutenir des réformes politiques à l’échelle nationale.

Le Bénin renouvèle son parlement dans quelques mois. Quel sera le regard de l’Union européenne sur ces législatives ?
Nous avons des relations assez privilégiées avec le Bénin. Cela se répète dans les fonds alloués à la coopération. Le Bénin a été un enfant chéri de l’Union européenne au regard de la conférence de 1990 qui a abouti à un climat pacifique où on respecte la Constitution, il y a la démocratie. Pour nous, c’est quelque chose de très important, puisque l’UE est fondée sur les mêmes principes.

Quels types d’appuis l’UE compte apporter pour la transparence de ces élections ?
Nous ne sommes pas juges, mais des partenaires. La transparence s’organise au sein d’une société et ce n’est pas des étrangers qui peuvent l’apporter. L’UE se réjouit du fait que le Bénin partage les mêmes valeurs de démocratie que l’Union, dont témoigne le régime d’alternance politique dans le pays. Des élections libres, indépendantes et équitables sont une condition sine qua non d’un régime démocratique. L’UE espère que les prochaines élections législatives se dérouleront de manière transparente et crédible. Les élections libres sont quelque chose de précieux que vous possédez. La liberté d’expression est fondamentale. C’est aussi pour cela que l’on a évoqué le cas de «La Nouvelle Tribune» avec la HAAC et lors de notre dialogue politique avec les autorités béninoises. Et le cadre politique au Bénin évolue.

Qu’est ce qui a pu changer, selon vous ?
Il s’agit du nouveau Code électoral, de la formation de nouveaux partis. C’est toute votre vie politique qui change. Nous sommes en discussion pour envoyer sur le terrain une petite mission d’experts électoraux et nous allons soutenir aussi les plateformes d’observation électorale. Nous accordons beaucoup d’importance à la démocratie dans nos relations avec le Bénin. Pour nous, le message qu’on peut entendre parfois, pas tellement au Bénin mais ailleurs, c’est qu’il y aurait une tension entre la démocratie et le développement. Ce n’est pas notre conviction et ce n’est pas du tout notre système de valeur.

Comment l’UE coopère-t-elle avec les pays africains ?
On essaie désormais de ne plus demander ce que nous pouvons apporter à l’Afrique, comme si on avait les solutions. C’est plutôt de comprendre ce que nous pouvons faire ensemble, où nous avons des intérêts communs. Le monde change beaucoup. L’Europe doit repenser ses propres besoins pour que son partenariat avec l’Afrique devienne une vraie priorité pour les deux continents et ne se limite pas au thème de l’aide au développement.

Quelles seront les nouveaux axes de partenariat entre les pays ACP et UE ?
En termes d’architecture de cette relation, il y aura des piliers régionaux beaucoup plus forts. Pour cette relation de l’Europe à l’Afrique, on parle beaucoup plus de relation de continent à continent. Là aussi, il faut clairement mentionner que l’Union Africaine joue désormais un rôle beaucoup plus fort que par le passé. Il y a là aussi un changement qui s’est opéré sur le continent et qui va changer la donne. C’est cela la grande orientation. Et faire d’une possible alliance Afrique-Europe un acteur dans la défense du multilatéralisme.

Pourquoi l’Europe donne l’impression d’avoir peur des migrants alors que les migrations font partie de l’histoire de l’humanité?
Il est sûr que la migration a toujours fait partie de l’histoire de l’humanité. Et ça continuera à être le cas. Aussi, la migration par le passé a donné lieu souvent à des tensions. Ça ne s’est presque jamais fait dans la facilité. Ce n’est pas un sujet facile. Est-ce qu’il y a un sentiment de peur? Je pense que s’il y a peur, c’est surtout au niveau de la perception d’une perte de contrôle. C’est peut-être lié aussi à ce qui s’est passé en 2015 avec l’arrivée en très grand nombre de réfugiés politiques syriens qui fuyaient une guerre et qui ont été accueillis notamment en Allemagne. Je pense qui faut essayer de dépassionner le débat. Il faut mieux examiner les possibilités d’immigration contrôlée, d’immigration voulue, les questions de possibilité de migration légale. Il y a un grand nombre de gens chez nous et chez vous aussi, qui n’aimeraient pas forcément quitter leur village natal mais qui sont forcés, pour des raisons de survie économique ou pour des raisons climatiques, de devoir peut-être partir. Il faut créer des opportunités économiques. Ça c’est un aspect de la chose. Un autre est de faire en sorte, lorsqu’il y a migration, que ce soit dans la légalité, parce que lorsqu’elle est dans l’illégalité, cela donne lieu à des formes d’exploitation qui sont terribles comme on en a vu en Lybie et ailleurs. C’est là-dessus qu’il faut porter davantage le débat.
Pour ce qui est de la situation au Bénin: la migration illégale du Bénin vers l’Union européenne est très faible, notamment grâce à la stabilité du pays, et son caractère démocratique marqué par une transition politique en place depuis 1990. Ceci explique que le Bénin ne figure pas parmi les pays bénéficiaires de la Fenêtre Sahel et lac Tchad du Fonds fiduciaire de La Valette, qui sont les principaux pays d’origine de la migration. Toutefois, il peut bénéficier de projets régionaux financés par le Fonds fiduciaire qui engloberaient le Bénin. C’est ainsi par exemple qu’il existe un projet qui vise à soutenir la lutte contre la Traite des Personnes dans les pays du Golfe de Guinée. Ce projet de 18M€ se concentre principalement sur des activités de renforcement de la coordination au niveau national et régional, des capacités des acteurs de la chaine pénale et des acteurs de protection et d’assistance aux victimes. Les pays visés sont le Nigeria, la Guinée, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Togo et Bénin.

Justement dans ce cadre, lors du 5ème sommet UA qui a eu lieu en Cote d’Ivoire en novembre 2017, il y a eu des engagements de l’Union européenne à investir dans la jeunesse. Où en est-on ?
Un groupe de travail conjoint Union africaine, Union européenne et Nations-Unies a été institué en marge du sommet Union africaine – Union européenne à Abidjan en novembre 2017 dans le but de sauver et de protéger la vie des migrants et des réfugiés le long de la route de la Méditerranée centrale et notamment en Libye. Grâce au travail conjoint effectué par ces 3 organisations, les retours humanitaires volontaires de migrants dans leurs pays d’origine et la réinstallation de réfugiés de Libye se sont nettement intensifiés. C’est ainsi que plus de 38 000 personnes ont pu rentrer chez elles en toute sécurité depuis la Libye. Par ailleurs, l’initiative conjointe UE-OIM pour la protection et la réintégration des migrants, qui coopère avec 26 pays africains, a aidé plus de 52 300 migrants après leur retour. Plus de 33 300 migrants ont été dépistés pour leurs vulnérabilités et ont reçu des conseils de réintégration et plus de 10 500 ont reçu un soutien économique.

La France veut faire payer aux non-Européens 2000 euros avant d’étudier dans l’Hexagone. Quelles pourraient être les raisons de cette décision?
C’est un système qui existe effectivement dans beaucoup de pays où les étudiants étrangers ne paient pas les mêmes tarifs que les nationaux. Les étudiants Américains ou Chinois en Grande-Bretagne paient plus cher que les Européens, au moins pour l’instant. Maintenant, je ne connais pas le détail de ce débat en France et je ne peux donc pas vraiment en parler.

Que dire des relations entre l’Union européenne et les Etats-Unis depuis l’avènement du président Trump ?
Certains représentants du gouvernement américain, et le président américain lui-même, se sont prononcés très fortement en faveur de ce qu’ils appellent un ordre mondial des Etats souverains. Ils se sont inscrits très fortement contre ce qu’ils appellent le globalisme. Il y a certainement eu un changement sur le gouvernement américain actuel dans le sens où il y a eu des critiques de l’ordre multilatéral par les Américains alors que l’Union européenne est un défenseur inconditionnel de cet ordre là.
Les relations avec les Etats-Unis restent néanmoins très fortes sur le plan de la sécurité, sur le plan économique. Rien qu’à voir le volume d’échanges dans cet espace économique, ça reste très fort. En termes de sécurité, même s’il y a des tensions au sein de l’Otan, en pratique, la coopération reste très forte. Aussi, économiquement, politiquement et je dirai même culturellement, cette relation perdurera. En même temps, je pense que l’avènement de ce gouvernement américain qui ne soutient plus de tout cœur, en tout cas pas comme auparavant, le projet de créer une Europe plus unifiée, est peut-être aussi un petit peu salutaire pour les Européens. On devra davantage réfléchir à notre propre avenir, à comment devenir plus autonomes, plus indépendants, plus capables d’assurer notre propre sécurité, notre propre défense. Je pense que les Européens doivent davantage réfléchir à leur propre responsabilité. Ils se sont peut-être trop reposés sur les Etats-Unis, notamment dans le domaine de la défense.

Parlez nous des conclusions des dernières assises ACP UE
C’est un sommet international pour l’expression de la démocratie, puisqu’on sait que ce sont les parlementaires choisis dans les pays ACP et dans le Parlement européen qui discutent. Il n’y a pas que les gouvernements qui discutent ensemble. Il y a aussi les parlements qui le font.
Je pense que, quel que soit l’avenir de la relation ACP-UE, il y aura une forme de représentation démocratique au niveau des parlementaires. Tout ça, c’est à voir. Mais je pense que l’importance c’est d’avoir un débat parlementaire et de ne pas laisser la responsabilité internationale au seul pouvoir exécutif.

Après un an de séjour au Bénin, avez-vous l’impression que la liberté est enchainée ?
Non. J’ai l’impression qu’il y a un débat vif au Bénin. Un débat politique vif et dynamique et dans un climat de réformes qui déchainent aussi les passions. C’est ce que je crois.

Vous détestez le bureau apparemment ?
(Sourire)….Je pense qu’on ne peut pas vraiment apprécier les choses en restant dans un bureau climatisé. Il faut pouvoir rencontrer les gens et voir les réalités locales. Tout de suite vous avez le filtre du concret et cela capte l’attention. Pour moi, toutes les visites de terrain sont assez enrichissantes et indispensables, j’en ai beaucoup appris. Je pense qu’il y a un grand souci de partager et de changer les choses. Ce que je ressens fortement, c’est qu’il y a une société en mouvement et c’est vraiment fascinant de l’observer.

Avez-vous l’impression que les gens sont sanctionnés quand ils sont fautifs ?
Oui, je le pense. On a déjà vu des sanctions tomber, mais je ne peux pas juger pour tous les cas sur l’étendue du territoire béninois. Ce serait prétentieux. Mais j’ai le sentiment qu’il y a une volonté d’en finir avec l’impunité.

Carte d’identité: Européen par passion

Oliver Nette est un diplomate européen de nationalité allemande, mais vous le confondrez facilement à un Français, tant il roule bien la langue de Molière. « Je parle facilement le français parce que depuis 35 ans déjà je vis dans des environnements francophones, cela a fini par laisser des traces », explique-t-il avec son sourire naturel. Francophile, il a vécu trente-cinq années dans des pays où domine la langue française. C’est en tout cas un atout certain pour exercer son métier au sein de l’Union européenne. Passionné par la construction européenne, l’homme avoue sa fascination pour ce lent processus qui avance dans le temps, malgré les écueils. Mais en réalité, il a de qui tenir.
Oliver Nette naît en Allemagne en 1961, d’un père Journaliste. Détenteur d’une licence en histoire de l’Université de Paris I, Sorbonne, il est également diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris. Après un bref stage au sein d’une maison d’édition, il intègre la Commission européenne en 1989 où il a pratiquement fait toute sa carrière. Il gravit patiemment les échelons de l’institution, occupant différents postes, passant de Desk Officer pour les Relations interinstitutionnelles au poste de Porte-Parole du Commissaire en charge du Budget, et à celui de Chef adjoint de l’Unité Information et Communication. Il a également assuré les fonctions de Chef d’Unité de l’Instrument de Stabilité et de Paix de l’UE pour une réaction rapide à la crise, à l’instabilité et aux défis post-conflits, et celles de Chef de l’Unité Observation des Elections et Diplomatie Publique qui s’occupe des missions d’observation électorale de l’UE, de l’instrument de partenariat et de la diplomatie publique. Il a aussi travaillé en Délégation où il a occupé les postes de Premier Secrétaire Politique, puis Conseiller Politique à la Délégation de Washington (Etats-Unis) et Chef de la section Politique, Economique, Commerce et Presse à la Délégation du Caire en Egypte.
En poste au Bénin depuis septembre 2017, il est Ambassadeur, Chef de Délégation de l’Union européenne où il assure des fonctions de représentation des intérêts globaux de l’UE au Bénin avec un accent sur les relations internationales, l’intégration régionale, les questions de sécurité, ainsi que la diplomatie économique et la coopération au développement. Il apprécie énormément le Bénin, notamment à travers la créativité de ses artistes. « Il y a également quelque chose que j’adore au Bénin, c’est l’art. Je ne sais pas si tous les Béninois le savent, le Bénin est un grand pays en matière d’art contemporain. Il y a énormément d’artistes très créatifs », exulte le diplomate.

Intimité: Attentif à l’humour

Marié et père de deux enfants, Oliver Nette ne peut s’empêcher de dévoiler quelques caractères de son épouse. « Mon épouse est une artiste de théâtre et a une personnalité assez extraordinaire», dit-il. On comprend pourquoi il aime beaucoup l’humour, mais aussi la curiosité et la bienveillance qui constituent des traits caractéristiques qu’il apprécie en l’homme.
A table, il adore le poisson mais aussi le vin (mais n’en abuse pas). Passionné de tennis, le diplomate reconnait cependant qu’il a un jeu qui n’est pas encore à la hauteur de ses ambitions.

La Rédaction

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