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Le triomphe de la vérité

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Bénin: Alerte sur les avortements sauvages


Le corps sans vie d’une jeune fille qui s’est adonnée à l’avortement clandestin

Malgré les restrictions imposées par la loi et un contexte socioculturel où il demeure un sujet tabou, l’avortement est courant au Bénin où de très nombreuses jeunes filles et femmes le pratiquent dans la clandestinité, au péril de leur vie.

Les faits datent de quatre mais Solange, 32 ans, s’en souvient comme si c’était hier. Enceinte d’un peu plus d’un mois alors qu’elle vit une aventure « sans garantie » avec un jeune « débrouillard », elle ne tient pas à garder la grossesse. Déjà père d’une fille que sa mère l’aide à élever, l’ami n’est pas prêt à assumer une deuxième paternité. Il n’en n’a pas les moyens, elle non plus. Très vite, ils entrent en contact avec un jeune homme qui, à son tour, les met en contact avec le « docteur » d’un cabinet de soins privé sis à Akpakpa, un quartier de Cotonou, la capitale économique béninoise. Contre 30.000 FCFA, environ 51 dollars US, ce dernier aide Solange à se débarrasser de la grossesse. « Je ne sais même pas s’il était médecin ou pas. Mon unique souci en ce moment-là était d’en finir avec cette grossesse », raconte Solange aujourd’hui qui s’en plutôt bien tirée. « Il m’a fait une injection sur le col avant de racler l’intérieur. Je n’ai pas eu mal. On était dans une salle très mal éclairée. » Pour Mireille, l’intervention a failli mal tourner. En mai 2015, après un rapport sexuel non protégé, elle avale une pilule du lendemain et, pour « plus de sécurité » insiste-t-elle, elle renouvelle l’opération au bout de quelques heures. « J’avais près de trois mois de retard que je mettais sur le compte de la pilule. A part ça je n’avais aucun symptôme de grossesse ». Pour en avoir le cœur net, elle se rend dans une clinique. A sa grande surprise, le médecin lui annonce qu’elle est enceinte et sur le point de boucler le premier trimestre de grossesse. « J’étais très surprise. La pilule n’a eu aucun effet alors que je l’avais prise dans le temps indiqué. J’ai dit au gynécologue que je ne m’attendais pas à une grossesse et que je ne voulais pas la garder. II m’a dit qu’il ne pratiquait pas d’avortement ». Elle informe l’auteur de sa grossesse qui ne veut rien entendre : « Il m’a crié au téléphone que j’étais malade avant de me raccrocher au nez ». Un de ses amis à qui elle se confie lui parle alors d’un cabinet privé de la commune d’Abomey-Calavi et lui demande de prévoir 40.000 FCFA (environ 70 dollars US). Elle appelle le responsable qui la reçoit trois jours plus tard. Dans ce cabinet, elle verra la mort de près. « Ça n’a pas été facile. La grossesse avait plus de trois mois. Il avait des difficultés. A moment j’ai commencé à ressentir de violentes douleurs. Il me disait qu’il était obligé de forcer le col pour faire sortir les débris. J’ai eu très mal. J’ai eu envie de vomir et je me suis dit que c’était la fin. Je ne sais pas combien de temps j’ai passé sur cette table, ni comment j’ai pu supporter tant de douleur.» La grossesse évacuée, Mireille fait face à des saignements anormaux. « En rentrant chez moi j’ai constaté que mes habits étaient imbibés de sang. J’ai saigné abondamment pendant deux jours. J’ai cru que j’allais mourir. J’ai eu beaucoup de chance». X. elle, n’a eu aucune chance. En janvier 2017, l’image de son corps sans vie a fait le tour des réseaux sociaux et alimenté la rubrique des faits divers de quelques journaux. L’on apprenait que la jeune femme, serveuse dans un débit de boissons de l’arrondissement de Godomey dans la commune d’Abomey-Calavi a recouru aux services d’un « agent de santé » pour se débarrasser d’une grossesse de 4 à 5 mois. L’avortement ne se déroule pas comme prévu et X, âgée d’une vingtaine d’années, meurt des suites d’une hémorragie. L’image du fœtus extirpé des entrailles de la jeune femme fera aussi le tour des réseaux sociaux.
Les avortements à risque en hausse
Solange, Mireille, X. ne sont pas des cas isolés au Bénin et en Afrique. Elles sont en effet plusieurs millions d’Africaines confrontées à des avortements à risque. Sur la période 2010-2014, l’Institut Guttmacher a estimé le nombre d’avortements provoqués chaque année en Afrique à 8,2 millions. Suivant l’Organisation mondiale de la Santé (Oms), environ 5 millions d’avortements pratiqués en Afrique le sont dans des conditions sanitaires dangereuses et désastreuses avec risque de mortalité. Pour l’Oms, on parle d’avortement à risque lorsque la grossesse est interrompue par des personnes qui n’ont pas les compétences nécessaires ou lorsque l’avortement est pratiqué dans un environnement où les normes médicales minimales ne sont pas appliquées, voire les deux. Les personnes, compétences et normes médicales considérées comme garantissant un avortement sûr, sont différentes selon qu’il s’agit d’un avortement médical (pratiqué exclusivement en administrant des médicaments) ou d’un avortement chirurgical (pratiqué par aspiration manuelle ou électrique). Au Bénin comme dans de nombreux pays africains, la problématique de l’avortement est encore une question taboue en raison de pressions socioculturelles et religieuses. Les informations et les données récentes sur l’avortement ne sont pas assez disponibles à cause de la sensibilité du sujet. Cependant, « le ministère de la Santé estime que les avortements à risque représentent jusqu’à 15% des décès maternels », apprend-on dans le rapport « Evaluation des besoins de plaidoyer pour l’avortement sécurisé » au Bénin, conduit par Kit Royal Tropical Institute avec le Collège national des gynécologues obstétriciens du Benin (Cngob). D’après ce même rapport publié en mai 2018, « une étude réalisée en 2016 sur la thématique révèle que 73 321 avortements provoqués et 68 922 avortements spontanés ont lieu au plan national ». Dans son article « L’avortement à risque au Bénin » disponible en ligne, Hélène Hlungbo de l’Association béninoise pour la promotion de la famille (Abpf), met en évidence le jeune âge des victimes de ces avortements. « Une enquête réalisée au Bénin par les étudiants de l’Université d’Abomey Calavi (Uac) en 2015 révèle que la majorité des patientes référées aussi bien à la Clinique universitaire de gynécologie obstétrique qu’au Centre hospitalier et universitaire de la mère et de l’enfant (Chu/Mel) ont un âge compris entre 15 et 24 ans, selon les diverses statistiques recueillies dans ces centres hospitaliers. Aussi, des avortements enregistrés, notamment ceux se situant entre cette tranche d’âge, excèdent les 50%», écrit-elle.

Une loi « restrictive », des conséquences dramatiques
Au Bénin, avorter est illégal. Comme la plupart des pays du continent, le Bénin n’autorise l’avortement que dans certaines circonstances. Selon l’article 17 de la loi 2003-04 du 03 mars 2003 sur la santé de la reproduction, « l’interruption volontaire de grossesse n’est autorisée que dans les cas suivants et sur prescription d’un médecin : lorsque la poursuite de la grossesse met en danger la vie et la santé de la femme enceinte ; à la demande de la femme, lorsque la grossesse est la conséquence d’un viol ou d’une relation incestueuse, lorsque l’enfant à naître est atteint d’une affection d’une particulière gravité au moment du diagnostic ». Malgré cette législation dissuasive et répressive, les avortements à risque sont assez fréquents. A en croire Hélène Hlungbo, par ailleurs Jeune championne de l’Ippf, «cette restriction de la loi fait que de nombreuses adolescentes terminent des grossesses non désirées de façon clandestine dans des cabinets de soins peu adaptés et parfois même non reconnus par l’Etat béninois et dans des conditions peu recommandables». Il faut dire que ces avortements sont pratiqués avec des méthodes incluant l’insertion d’objets dans l’utérus, les produits chimiques, des pratiques issues de la pharmacopée traditionnelle, l’utilisation de médicaments en surdosage, etc. Les conséquences de ces avortements sont dramatiques pour les femmes. Les principales complications potentiellement mortelles résultant d’un avortement à risque sont les hémorragies, les infections et les lésions de l’appareil génital et des organes internes. Les avortements à risque pratiqués dans de mauvaises conditions peuvent entraîner des complications comme: un avortement incomplet (les tissus et produits de la grossesse n’ont pas été complètement retirés ou expulsés de l’utérus); les hémorragies (saignements abondants); les infections; les perforations de l’utérus (lorsque l’utérus a été perforé par un objet pointu ou tranchant); les lésions de l’appareil génital et des organes internes par insertion d’objets dangereux comme des baguettes, des aiguilles à tricoter ou du verre pilé, dans le vagin ou l’anus. Les conséquences sont aussi psychologiques. Immédiates ou post-immédiates, selon le psychoclinicien et psychothérapeute Boris Sagbo, elles vont de la « restriction comportementale à l’auto-culpabilisation voire un mépris de soi qui peut être aussi orienté sur les personnes complices (qui ont aidé à l’accomplissement de l’acte), un évitement de celles-ci, des troubles de sommeil (insomnie, etc.) et de nourriture (anorexie ou boulimie), le regret de l’acte associé à une anxiété ».

Assouplir la législation
L’avortement non sécurisé constitue donc un problème de santé publique au regard de sa fréquence croissante et de ses complications souvent mortelles. Selon l’Institut Guttmacher, « la plupart des femmes qui se font avorter cherchent à résoudre une grossesse non planifiée ». Chaque année au Bénin on enregistre environ 1500 décès maternels. Le Plan opérationnel de réduction de la mortalité maternelle et néonatale au Benin (Po-Rmmn 2018- 2022) informe que l’avortement représente 13% des principales causes biologiques de décès et l’Oms, révèle que « chaque année, 4,7% à 13,2% des décès maternels peuvent être attribués à un avortement non sécurisé ». Pour l’institution onusienne, on peut éviter ces avortements par une éducation sexuelle exhaustive; la prévention des grossesses non désirées au moyen d’une contraception efficace, y compris d’urgence; et l’accès à l’avortement sécurisé et légal. Dr Serge Kitihoun, chargé des Programmes à l’Abpf milite pour un assouplissement de la législation. « Si la loi demeure dure, les avortements à risque ne disparaîtront jamais. Il faut forcément l’assouplir», déclarait-il dans une interview accordée à un journal de la place en décembre 2017. Pour le Jeune champion Ippf Kader Avonnon, également de l’Abpf, la levée des barrières passe forcément par la lutte contre la stigmatisation qui entoure l’accès à l’information et aux services d’avortement. Effective, celle-ci permettra de sauver les femmes qui décèdent des complications liées à l’avortement dans les pays en voie de développement comme le Bénin. « Je pense personnellement que l’avortement est un service de santé comme tout autre ; y accéder est un droit fondamental de l’homme qui doit être assuré pour tous », avance-t-il. Son espoir ? L’assurance qu’« un jour viendra où les barrières religieuses à l’accès aux services d’avortement seront complètement levées » pour que cessent les avortements sauvages.

Flore NOBIME

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