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Le triomphe de la vérité

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Réflexion de Dr Mohamed Paul Tossa sur le glyphosate


Une petite mise au point conceptuelle
Ce qui se joue avec l’affaire glyphosate n’est que la face visible de l’iceberg en termes des problématiques sanitaires environnementales. Ce sujet a néanmoins le mérite de lancer le débat sur la prise en compte de la santé environnementale dans les politiques de développement au Bénin. Nul ne peut prétendre à un développement durable sans prendre en compte l’environnement-santé. J’aimerais bien insister sur la partie Santé parce que, être environnementaliste ne signifie pas forcément « savoir évaluer les risques sanitaires environnementaux » qui est un métier à part entière. Une des raisons pour lesquelles je fais ce billet d’humeur est aussi de faire prendre conscience aux autorités de ce domaine spécifique qui n’est pas du ressort d’un seul ministère. Il a été fait des reproches aux autorités de faire rentrer sur le territoire béninois des quantités importantes de ce produit très dangereux alors que notre système de santé n’est pas apte à faire face à ses conséquences sanitaires et environnementales. Les choses ne se passent pas ainsi en réalité dans les pays qui prennent en compte cette variable dans les politiques de développement. Il s’agit d’une problématique interministérielle gérée dans une agence sous la tutelle, a minima, des ministères en charge (i) de l’environnement et de l’écologie, (ii) de la santé, (iii) de l’agriculture et de l’alimentation et (iv) du travail.

De l’origine de la polémique…
Revenons à l’affaire glyphosate. Le point de départ de la polémique en cours est la condamnation du géant américain de l’agrochimie, le groupe Monsanto aujourd’hui filiale d’un autre géant de la chimie, le groupe allemand Bayer. En effet la société a été condamnée par la justice californienne, vendredi 10 août, à verser 289,2 millions de dollars à un jardinier américain, Dewayne « Lee » Johnson. Agé de 46 ans et père de deux enfants. Il est, selon ses médecins, en phase terminale d’un cancer du système lymphatique, qu’il attribue à son exposition à des herbicides – Ranger Pro et Roundup Pro – contenant du Glyphosate et commercialisés par la firme agrochimique. Si l’affaire a fait peu de bruit aux Etats-Unis d’Amérique, ce n’est le cas en Europe (notamment en France où la firme a plusieurs dossiers de Justice en cours pour la dangerosité de son produit) et au Bénin où le produit serait utilisé dans la culture du coton. A en croire quelques informations lues sur le net, le produit serait à l’origine de la bonne performance observée dans les dernières campagnes cotonnières au Mali, au Burkina Faso et au Bénin où des quantités importantes de glyphosate, mais que je ne saurais préciser, ont été importées. Il a été également dit que des enquêtes auraient montré la présence du produit dans des cours d’eau et dans des poissons (à des concentrations que j’ignore n’ayant pas lu les études en question). Mais je ne remets nullement en doute ces études ni leurs résultats. Je ne saurais le faire sans les avoir lues. J’ai également lu que les contenants plastiques du produit ont servi à contenir de l’eau, augmentant ainsi le risque d’exposition des populations.Sans vouloir remettre en cause toutes les craintes liées à l’utilisation de ce produit, je voudrais quand-même attirer l’attention sur certains éléments afin de dépassionner le débat et de permettre à chacun de se faire une opinion sur le sujet. La tête froide !

A la question de la dangerosité du glyphosate pour la santé
La dangerosité d’un produit se mesure à son pouvoir à entrainer des effets délétères au sein de l’organisme. Un produit dangereux n’entraîne aucun risque quand on n’y est pas exposé et le risque entraîné peut être caractérisé en tenant compte des conditions de l’exposition. En termes clairs, si je bois un demi-verre d’eau de javel, elle entraînera une perforation digestive. Le danger de l’eau de javel est donc la perforation digestive mais il n’y aura aucune perforation si je ne touche pas au produit et le risque de perforation si jamais j’y touche dépend de la quantité que j’ingère, de la concentration du produit, de mes antécédents ou non d’ulcères digestifs…Le risque, c’est la probabilité que le danger survienne lorsqu’on est exposé. Alors, peut-on uniquement se baser sur le fait qu’un produit est dangereux pour l’interdire ou il faut d’abord en évaluer les risques avant de prendre les décisions qui s’imposent ? Voilà la simple réflexion qui manque au débat, déchaînant toutes les passions avec des positions qui, quelques fois frôlent, au mieux l’ignorance, au pire la manipulation. Les effets caractérisant le danger d’un produit sont de plusieurs types, allant d’une simple irritation au cancer en passant par l’inflammation, la sensibilisation (pouvant conduire à l’asthme), la génotoxicité qui définit les dommages à l’Adn… Pour le cas qui nous concerne ici, il s’agit de la cancérogénicité. Déterminer la cancérogénicité d’un produit n’est pas une mince affaire et il faut généralement plusieurs décennies d’utilisation avec accumulation de données scientifiques pour y arriver. Le Centre International de la Recherche sur le Cancer (Cicr) qui est un organe officiel de l’Oms met à disposition et à jour la liste des substances classées selon leur potentiel à induire le cancer. Le Cicr classe les produits dans 5 groupes : Groupe 1 : cancérogènes, Groupe 2A : probablement cancérogènes, Groupe 2B : peut-être cancérogènes, Groupe 3 : inclassables pour la cancérogénicité, Groupe 4 : probablement pas cancérogènes. Je ne rentrerai pas dans les détails pour chacun de ces groupes. Mais il me semble important de notifier que le Groupe 1 n’est utilisé que lorsqu’on dispose d’indications suffisantes de cancérogénicité pour l’homme. Exceptionnellement, un produit peut être placé dans cette catégorie lorsque les indications de cancérogénicité pour l’homme ne sont pas tout à fait suffisantes, mais qu’il existe des indications suffisantes de sa cancérogénicité chez l’animal de laboratoire et de fortes présomptions qu’il agit suivant un mécanisme de cancérogénicité reconnu. On fait appel au Groupe 2A lorsque l’on dispose d’indications limitées de cancérogénicité chez l’homme et d’indications suffisantes de cancérogénicité chez l’animal de laboratoire. Dans certains cas, un produit peut être classé dans cette catégorie lorsque l’on dispose d’indications insuffisantes de cancérogénicité pour l’homme et d’indications suffisantes de cancérogénicité pour l’animal de laboratoire et de fortes présomptions que la cancérogenèse s’effectue par un mécanisme qui fonctionne également chez l’homme. Exceptionnellement, un produit peut être classé dans cette catégorie si l’on ne dispose que d’indications limitées de cancérogénicité pour l’homme. Ces notions sont assez difficiles à comprendre pour des non-Experts, mais il faut juste retenir que pour le Groupe 1, il existe suffisamment de données scientifiques pour les considérer comme certainement cancérogènes. Alors que pour les autres groupes, il manque encore des données scientifiques solides pour les considérer comme tels.

La preuve de la cancérogénicité du Glyphosate n’est pas faite à ce jour
Le glyphosate a été classé depuis 2015 dans la catégorie 2A. Ce qui veut dire que les Experts du Cicr ont estimé qu’il y avait suffisamment de données animales, mais que les données humaines étaient insuffisantes pour que le Glyphosate soit considéré comme un cancérigène. En revanche, les données étaient suffisantes pour qu’il y ait une suspicion sur sa cancérogénicité. A aucun moment donc, la preuve de la cancérogénicité du produit pour l’homme n’a été faite. Et la substance est étroitement surveillée de ce point de vue. Le verdict qui a été rendu en Californie. Il condamne le groupe Monsanto non pas été parce que les preuves de la cancérogénicité du produit ont été faites, mais parce que le groupe industriel est accusé d’avoir caché des informations depuis des décennies qui auraient sans doute permis d’informer les utilisateurs du danger du produit. Il est important de remettre les choses dans leur contexte de ce point de vue parce que tout porte à croire en lisant les réactions que la preuve de la cancérogénicité du produit pour l’homme a été faite. La question importante est : « Que contiennent ces documents cachés pendant longtemps par Monsanto » ? L’enquête en cours fera la lumière sur le sujet, mais il est fort probable que le contenu de ces documents ne fera pas déclasser le Glyphosate dans le groupe 1 puisque l’industriel compte faire appel de la décision de Justice. Il me paraît tout de même curieux que Monsanto fasse appel si le contenu des documents va dans le sens de la classification comme cancérigène. Par ailleurs, l’agence Reuters a eu accès à la déposition de M. Aaron Blair, retraité du National Cancer Institute et président du Groupe de Travail du Circ qui a classé le Glyphosate en cancérogène probable. La déposition avait été faite dans le cadre d’une action collective devant un tribunal de Californie. Dans cette déposition, M. Blair faisait état de données issues d’une vaste étude de cohorte (l’Agriculture Health Study) chez des agriculteurs et leurs conjoints, dont il a été en partie l’auteur et qui, si elles avaient été prises en compte, auraient produit un classement différent, moins préoccupant, du Glyphosate.

Les saucisses et le jambon et les boissons trop chaudes sont bien plus dangereux que le Glyphosate
A ce niveau de mon analyse, je voudrais me permettre quelques petites comparaisons pour remettre les idées en place. Pendant plusieurs années, le café a été classé comme cancérigène possible. En 2016, une réévaluation par le Circ a conduit les Experts à retirer le café de cette catégorie car le problème n’était pas le café, mais la chaleur de la boisson. Ainsi, depuis 2016, la consommation de boisson très chaude (café ou non) est considérée comme probablement cancérigène ; curieux que ce soit dans le même groupe que le Glyphosate mais que personne n’en parle. Pourquoi s’attaquer au Glyphosate alors qu’on s’expose au même risque de cancer quand on boit sa bouillie chaude le matin ? Mieux, le Glyphosate serait moins dangereux que les saucisses et le jambon. En effet, le Circ a classé́ la consommation de produits carnés transformés (jambon, saucisses, corned-beef, lanières de bœuf séché, viandes en conserve et sauces à base de viande) dans le Groupe 1 (cancérogène pour l’homme). Et selon les Experts, chaque portion de 50 grammes de viande transformée et consommée quotidiennement accroit le risque de cancer colorectal de 18%. Alors que le glyphosate figure dans le Groupe 2A (cancérogène probable), aux côtés de la viande de mammifère (bœuf, veau, porc, agneau, mouton, cheval et chèvre). Voilà une autre comparaison qui vaut le détour. Consommer de la viande rouge (bœuf, veau, porc, agneau, mouton, cheval et chèvre) expose au même risque que le glyphosate et, pis encore, consommer de la viande tranformée (jambon, saucisses, corned-beef, lanières de bœuf séché, viandes en conserve et sauces à base de viande) serait plus dangereux qu’être exposé au glyphosate mais pourquoi personne n’en parle ?

Ce qu’il faut comprendre de la réutilisation des boîtes de Glyphosate au Bénin et ce qu’il faut faire
Pour revenir à ce que je disais au début, la dangerosité d’un produit n’est pas une valeur en soi, ce sont les conditions d’exposition, déterminant le risque, qui sont importantes. J’ai lu qu’une source importante d’exposition de la population était les contenants plastiques du Glyphosate qui étaient recyclés par les populations comme récipients d’eau. « Quelle ingéniosité des populations en termes de recyclage des déchets » ! J’ai envie de dire : Comment peut-on penser que les contenants plastiques du Glyphosate recyclés peuvent être une source significative d’exposition ? De ma mémoire de toxicologue clinicien, à part les armes chimiques de guerre, je ne connais aucun poison suffisamment violent pour entrainer une intoxication, ni en aigu ni en chronique, sur des quantités d’exposition presqu’inexistantes.
J’ai été suffisamment long mais c’était ma contribution au débat. Je décline tout lien d’intérêt avec quelque groupe industriel ayant des intérêts dans le business du Glyphosate. Pour mon mot de fin, je dirai juste que je ne me prononcerai pas sur l’interdiction ou non du Glyphosate au Bénin, car je ne maîtrise pas les contours de son utilisation, mais la polémique suscitée par l’affaire Glyphosate doit, à minima, conduire les autorités à mettre en place une véritable étude de traçabilité des usages et des conditions d’exposition des populations. Il n’y a que de cette façon qu’on déterminera les véritables risques. Ne rien faire est aussi irresponsable que les réactions sans fondement scientifique qui exigent l’interdiction pure et simple du produit. Une étude d’évaluation des risques sanitaires doit être conduite parallèlement à une étude d’impact (socio-économique) de son interdiction.

Dr Mohamed Paul Tossa
Médecin de Santé Publique et de toxicologie, évaluateur des risques sanitaires environnementaux

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