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Le triomphe de la vérité

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Edito: Pour Donatien, l’homme qui passe


La nuit est tombée sur Cotonou le 16 août 2018. Une nuit noire qui a vu partir notre confrère Donatien Gbaguidi. Ce jour-là, quelques responsables de L’Evénement Précis avaient pu rendre visite à notre confrère, malade, il est vrai, depuis quelques semaines. La situation semblait désespérée. Il fallait un miracle. Il ne vint jamais. Donatien s’en est allé dans la fleur de l’âge, laissant femme et enfants, laissant en larmes tous ses collègues qu’il côtoyait depuis une dizaine d’années.
La mort a eu le dernier mot. Pour ceux qui croient en Dieu, c’est au Paradis qu’il donne rendez-vous pour une félicité éternelle. Consolation peut-être, mais douleurs, pleurs et cris des enfants et de la femme qui manquent s’évanouir. La famille vit encore le martyre, nous ses collègues traversons le doute : Pourquoi ? Pourquoi Donatien, pourquoi maintenant ? Pourquoi pas plus tard, lorsque son dernier garçon d’à peine un an aurait eu le temps de mûrir et d’ouvrir les yeux sur ce monde si cruel ? Pourquoi Donatien, si juste et si bon, si discret et si efficace ?
Assurément, la vie est injuste. Il fallait l’enseigner à tous dès le départ. Il fallait dire à tous que sans être un alcoolique, vous pouvez bien mourir de la maladie des alcooliques. Que sans être fumeur, vous pouvez mourir de la maladie des fumeurs,et qu’à tout moment un drame quelconque peut frapper sans explication. Et que rien ne nous sauvera.
Toutes les dispositions médicales avaient été prises. Collègues, amis, membres de sa famille, presque tout le monde s’était mobilisé pour que le pire ne survienne pas. Hommages à sa tante qui, dans un sursaut extraordinaire, a fait le sacrifice d’elle-même pour soutenir son neveu. Sacrifice d’une mère qui sait être présente quand le besoin est pressant. Ce qui devait arriver arriva.
La mort qui frappe interpelle nos consciences. Elle ébranle nos certitudes les plus absolues. Elle tue en nous l’espoir d’une justice naturelle qui rend aux justes selon leur justice. Non, ce n’est pas vrai qu’il y a une justice divine qui protège les justes. Je peux témoigner que dans notre profession, rares sont les journalistes qui, comme Donatien Gbaguidi, peuvent garder une rectitude morale irréprochable pendant tant de temps. Je peux dire qu’ils sont rares, ceux qui ont une si profonde éthique et un respect presque religieux de la déontologie de leur métier.Et pourtant.
Le voilà qui s’en va, définitivement absent parmi nous. Le voilà qui échappe à nos regards, au moment où nous avions plus que besoin de lui. Au moment où ses enfants, d’une enfance encore si frêle, ont encore besoin de lui, ainsi que leur mère qui reste inconsolable.
Ceci rappelle tragiquement tant d’innocents qui meurent de peste dans le roman d’Albert Camus intitulé La peste. Pendant que l’épidémie frappe par dizaines les habitants de la ville d’Oran, le père Paneloux, curée de la paroisse se fait avocat de Dieu, estimant que ce sont les péchés des habitants qui ont occasionné la colère divine. Il est lui aussi victime de la maladie, surtout qu’il a le toupet d’attendre une intervention divine qui ne vint jamais. « Le salut de l’homme est un trop grand mot pour moi, dit le docteur Rieux au curé Paneloux, Je ne vais pas si loin. C’est sa santé qui m’intéresse, sa santé d’abord. » Aucun Dieu ne vint à la rencontre de Donatien.
Tout ce qui nait sous le soleil mérite de mourir. Personne ne survivra à la mort qui nous guette tous. Que l’on soit riche ou pauvre, jeune ou vieux, petit ou grand, pécheur ou saint, la commune unité des humains reste ce sort qui nous attend tous un jour. Il n’est jamais trop tôt pour s’y préparer. Savoir que rien ne nous empêchera de partir. Un jour.
Mais alors que nous pleurons, c’est lors même que nous découvrons que Donatien a laissé des témoignages d’une vie accomplie au service des autres. Sa passion pour la culture béninoise n’a pas de limite. Je me souviens de cette enquête rocambolesque qu’il a menée sur les sacrifices humains au Bénin. Nous avions eu peur des couvents, des menaces, des mystères…Et l’enquête parut. Il faudra attendre longtemps pour qu’une autre investigation de ce genre soit publiée dans la presse béninoise. Il y eut un livre, puis un autre en attente d’édition.
Ses œuvres survivront à l’injustice de la mort. Les générations d’aujourd’hui et de demain parleront de ce qu’il a laissé comme héritage intellectuel au Bénin qui se construit. Tel est l’espoir.

Par Olivier ALLOCHEME

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