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Le triomphe de la vérité

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Entretien avec Pr Nicolas Kodjoh sur les hépatites virales: « Les hépatites tuent aujourd’hui autant que la tuberculose mais beaucoup plus que le VIH sida»


Pr Nicolas Kodjo

Nicolas Kodjoh, professeur titulaire des Universités nationales du Bénin, médecin spécialiste des maladies digestives et du foie, point focal hépatite au ministère de la santé, nous accorde cet entretien dans lequel il revient sur la situation de l’hépatite virale au Bénin. Egalement Président de l’Alliance béninoise des organisations de la société civile contre les hépatites virales, Pr Kodjohparle des nouveaux traitements des hépatites B et C.

 L’Evénement Précis : Pr Nicolas Kodjoh, que pouvez-vous nous apprendre sur la situation des hépatitesvirales au Bénin ?

Pr Nicolas Kodjoh : En ce qui concerne les hépatites virales, le premier élément à considérer, c’est le nombre de personnes qui souffrent de cette maladie dans notre pays. Pour avoir ces données, le ministère de la Santé a diligenté une enquête de prévalence en 2013 et ceci a été fait dans tous les départements chez les donneurs de sang.  Cette enquête a révélé que pour l’hépatite B, la prévalence est de 9,9%. Si on la rapporte à une population de 10 millions, ça fait à peu près 1 millionde personnes. Pour l’hépatite C, la prévalence était de 4,12% ce qui fait à peu près 400.000 personnes. Dans notre pays, environ 1 million 400 mille personnes sont atteintes d’hépatite B et C, mais malheureusement, plus de 95% d’entre elles ne se savent pas malades. Donc, il y a des porteurs malades qui s’ignorent, jusqu’à ce qu’au bout de 20 ans, ils soient atteints de complications, la cirrhose et le cancer de foie, qui sont des causes de décès. Face à cela, les études de recherche-action qui ont été menéesdans notre pays ont montré que malgré la gravité de cette maladie, elle ne fait pas encore l’objet d’une priorisation dans les programmes nationaux de santé. Dans ces conditions, les malades ont de mauvaises croyances sur leur maladie et ces croyances sont souvent fausses. Les médecins aussi ne sont pas préparés pour ça, parce qu’il n’y a pas d’ateliers de formation sur cette maladie comme c’est le cas pour le VIH sida ou le paludisme. Il y a également un défaut de médecins spécialistes pour prendre en charge les malades. Actuellement, nous ne sommes que 8 médecins hépato-gastro-entérologues pour dix millions d’habitants, et nous sommes tous à Cotonou ou à Parakou. Sur les 77 communes, il n’y en a que deux qui sont couvertes par des spécialistes. Voilà la situation.

L’espoir est-il permis malgré ce tableau peu reluisant ?

Il y a un espoir. Si l’OMS a pris les hépatites comme priorité de santé publique en 2010, ce n’est que l’année dernière que notre ministère de la Santé a pris conscience de cette maladie-là. Vous êtes au courant qu’il y a eu beaucoupde luttes menées depuis 2010 pour amener les pouvoirs publics à s’intéresser à cette maladie. Des plaidoyers ont été faits en direction du ministère de la Santéet en direction des députés à l’Assemblée nationale. C’est parce que les députés ont écouté notre plaidoyer qu’une loi a été adoptée sur les hépatites. L’actuel gouvernement, en la personne du ministère de la santé, Dr Alassane Séïdou,a été sensible aussi à la question des hépatites et a pris à bras le corps le problème. C’est l’engagement de l’actuel ministre de la Santé qui a fait que la loi sur les hépatites a été votée, c’est son engagement qui a fait qu’il y a un plan stratégique national. Ce plan stratégique est la riposte nationale du Bénin face à l’endémie virale B et C qui actuellement tue autant de monde que la tuberculose, mais beaucoup plus de monde que le VIH sida.

Les hépatites sont-elles alors plus dangereuses que le VIH sida ?

Les chiffres sont là et ils sont têtus. Le rapport mondial de l’OMS 2017 montre clairement que les hépatites tuent aujourd’hui autant que la tuberculose mais beaucoup plus que le VIH sida. Dans le monde entier, y compris le Bénin, lorsqu’on prend les quatre maladies infectieuses, les plus meurtrières que sont la tuberculose, le VIH sida, le paludisme et les hépatites, on sait que depuis 2000, le VIH sida, la tuberculose et le paludisme font l’objet de programmes prioritairesde santé publique dans tous les pays. L’hépatite a été laissée pour compte. Avec l’engagement du Bénin et de la communauté internationale, les trois autres maladies ont vu leur mortalité chuter. C’est pour cela que le sida qui était la première cause de décès est passé derrière les hépatites. C’est maintenant que la communauté internationale commence à parler des hépatites. Il y a des dates mémorables. Après que l’OMS a déclaré le 28 juillet de chaque année journée mondiale de lutte contre les hépatites, et l’hépatite priorité de santé publique en 2014, l’Assemblée générale a recommandé aux Etats d’avoir des plans nationaux de lutte contre les hépatites. Cela a traîné et c’est en 2015 que l’assemblée du système des Nations Unies qui s’est réunie à Genève a intégré la question des hépatites dans le programme de développement durable àl’horizon 2030, et les Etats sont sollicités pour la mise en place de plans stratégiques nationaux. Et c’est pour répondre à ça que le gouvernement de Patrice Talon a intégré les hépatites dans le plan national de développement sanitaire 2017-2021. Actuellement, les hépatites font clairement partie du Programme d’actions du gouvernement. Pour pouvoir mettre en pratique ce programme, il fallait un plan stratégique. La mise en œuvre de ce plan sera faite par un programme national de lutte comme c’est le cas pour le sida, la tuberculose, le paludisme. Bientôt, nos malades seront soulagés.

Peut-on guérir les hépatites comme le laissent croire certains praticiens de la médecine traditionnelle ?

De toutes les façons, ce problème va être définitivement réglé par la loi qui vient d’être votée. Cette loi comporte des dispositions réglementaires pour l’utilisation des médicaments traditionnels dans notre pays, pour que les médicaments soient soumis à des effets thérapeutiques validés. A l’heure où je vous parle, aucun de ces médicaments n’a été jugé efficace. Ce sont des mensonges. C’est des gens qui exploitent la misère des malades. Et ils vendent ça horriblement cher. Je suis au courant car beaucoup de malades qui ont suivi l’itinéraire des tradipraticiensviennent se retrouver avec nous pour, cette fois-ci, mourir. C’est la vérité, la stricte vérité.

Peut-on en guérir avec la médecine moderne ?

Contrairement à l’idée répandue que l’hépatite n’a pas de traitement en médecine moderne, il existe très bien des traitements efficaces qui sont disponibles au Bénin. Parce qu’avec les plaidoiries de la société civile en direction des pouvoirs publics, les médicaments ont été rendus disponibles au Bénin. Pour l’hépatite B,on peut maintenant soigner les malades par un médicament dont on prend un comprimé par la bouche. Avec ce médicament, les microbes ne se multiplient plus dans le sang, les lésions régressent et le malade peut vivre jusqu’au-delà de cent ans et mourir d’autres maladies, mais  plus d’hépatite, comme les sidéens qui sont sous traitement ne meurent plus de sida. A côté de ce médicament, y a un autre médicament dont le défaut est qu’il s’administre par voie injectable. Il faut une injection par semaine pendant 48 semaines. C’est le seul qui, au bout de quelques années, peut amener à l’élimination du microbe. Le malade élimine le microbe et est définitivement immunisé. Le seul problème de ce médicament est qu’il coûte cher. Ceux qui ont les moyens peuvent l’avoir, mais les autres, comme pour le sida, ont droit au Ténofovirqui, au départ, était inaccessible. La boite coûtait 250.000 francs CFA par mois. Multiplié par 12 mois, ça revenait à trois millions par an. Et c’est pour toute la vie. Le ministère a fait de grands efforts et ce médicament est cédé aujourd’hui à 7.000 francs, au CNHU pour les malades éligibles au traitement, parce que tout le monde n’est pas traité.

Pourquoi tous les malades ne sont-ils pas éligibles au traitement?

Tout le monde n’est pas traité, parce que tous ceux qui ont cette maladie n’évoluent pas vers l’aggravation. Il y a des porteurs sains. Parmi tous ceux qui ont l’hépatite B, le tiers est composé de porteurs sains. C’est-à-dire que le microbe est dans leur foie mais ne se multiplie pas. Ne se multipliant pas, il n’a aucune force et n’entraine aucune complication. Ceux-là viventlongtemps, même au-delà de cent ans. Ils peuvent mourir d’autres maladies, mais plus d’hépatites. Ceux-là n’ont pas besoin de traitement. Il n’y a pas de médicament qui tue le microbe dans le corps humain. Le médicament agit en empêchant le microbe de se multiplier. Chez ces malades, leur Dieu empêche la multiplication des microbes ; ils n’ont pas besoin de médicament. Le second tiers a une hépatite minime. Le microbe se multiplie très peu, il s’accommode avec son hôte. Les malades qui ont une hépatite minime peuvent vivre aussi longtemps et mourir d’une autre maladie. Les malades les plus graves sont ceux qui ont une hépatite active. Les microbes se multiplient beaucoup, et désorganisent leur foie. Le foie perd complètement toutes ses fonctions et si rien n’est fait, ils évoluent vers la cirrhose et le cancer du foie et en meurent. Ceux-là sont prioritaires pour le traitementet c’est ceux-là qu’on traite.

Qu’en est-il de l’hépatite C ?

Le cas est très différent pour l’hépatite C. L’hépatite C a des médicaments qui sont très efficaces et très bien tolérés : un seul comprimé par jour avec une guérison totale et définitive en moins de trois mois. Ces médicaments sont actuellement disponibles à Cotonou. Pour les derniers malades que nous avons évacués pour l’hépatite C en décembre 2015, l’Etat a dû débourser pour chacun d’eux,30  millions. Actuellement, ces mêmes médicaments sont disponibles à Cotonou. Ça dépend du génotype. Il y a du génotype 2 au 6. Le génotype 2 est le moins grave. Ces médicaments qui coutaient 3 millions, actuellement, les gens l’ont à Cotonou à 600 000. Nous savons que beaucoup d’entre eux dépensent plus que ça en médecine traditionnelle. On ne va pas me dire que c’est cher. On sait ce que coutent les enterrements chez nous. Nous savons que beaucoup de gens ne peuvent pas acheter ces médicaments, c’est pourquoi le plan qui est en train d’être fait va mettre ces médicaments-là à un coût beaucoup moins cher. Ça sera subventionné, avec l’appui de l’Etat et des partenaires techniques et financiers. La situation de l’hépatite aujourd’hui, c’est celle du sida au début. Au début, le traitement du sida coûtait 500.000 francs par mois. J’étais là, c’est nous qui avions mis sur pied le premier programme. C’était 500 000 francs par mois. Ce qui a été fait pour le sida va être fait pour les hépatites. Et, d’après la stratégie mondiale contre les hépatites, ces traitements, d’ici à quelques années, vont être cédés gratuitementà tous les malades.

A titre de rappel, dites-nous un mot sur les facteurs de risques et les moyens de prévention de la maladie

Le virus B est le virus le plus grave, parce qu’il est présent dans tout ce qui sort du corps humain : les larmes, la salive, les urines, le sperme, les sécrétions vaginales, la sueur, le sang. Le virus du sida meurt en quelques minutes hors du corps humain, le virus de l’hépatite C aussi, mais le virus de l’hépatite B va rester vivant et contagieux pendant sept (07) jours. Pour la transmission, si par exemple, vous avez chaud, vous transpirez, vous vous essuyez avec une serviette que votre conjoint (e) ou votre enfant utilise au cours des sept jours qui suivent la même serviette pendant sept jours, il peut être contaminé. Voilà ce qui fait la gravité de cette maladie. Tout ce qui sort du corps est contaminant, si bien que les facteurs de risques sont : ceux qui ont eu des transfusions sanguines, ceux qui ont eu des tatouages ou des scarifications sur le corps, ceux dont les parents ont l’hépatite, ceux qui ont des rapports sexuels avec une personne qui est contaminée. La prévention, c’est d’éviter ces facteurs de risques-là. Il faut exiger le port du préservatif pour les rapports sexuels avec un partenaire occasionnel ou que vous ne connaissez pas.Pour l’hépatite C, la contamination se fait uniquement par le sang. La prévention ici, c’est d’éviter les injections par des aiguilles qui ne sont pas à usage unique, les scarifications, les tatouages, etc., et il faut surtout prendre les soins dans un centre de santé agréé par l’Etat et par un personnel qualifié. C’est dans les centres de santé non agréés ou chez des personnes non qualifiées qu’il y a des actes à risques avec des risques de transmission.

Réalisé par Flore S. NOBIME

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