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Edito:Le capital gaspillé


Nous n’y faisons pas toujours attention, mais ce  25 mai est  la Journée mondiale de l’Afrique. Elle a été instituée pour marquer le congrès ayant donné naissance à l’Organisation de l’Union africaine, ancêtre de l’actuelle Union africaine. C’était le 25 mai 1963 à Addis-Abeba, en Éthiopie, sous le parrainage du négus Haïlé Sélassié.Le 26 mai 1963, la charte de l’OUA est signée par tous les participants, à l’exception du Maroc. C’est au cours  de cette réunion qu’il a été décidé de rebaptiser la « Journée de la liberté africaine » en « Journée de la libération africaine », fixée au 25 mai. Le temps aidant, cette journée deviendra simplement « Journée de l’Afrique ». Cette journée devait souligner symboliquement  la nécessité de « renforcer l’unité et la solidarité des États africains », selon la charte de l’OUA, lancée cinq ans plus tard.

De 32 États fraîchement indépendants à l’époque, l’institution regroupe aujourd’hui 54 Etats aux destins différents, mais qui tentent de fédérer leurs énergies  en vue d’un développement commun.

Depuis lors, le continent a pu faire face à des déchirements qui ont fragilisé la dynamique unitaire dont rêvaient les pères fondateurs de l’OUA. Le terrorisme et les irrédentismes en ont encore ajouté aux maux sous lesquels ploie notre continent. L’Afrique de nos espoirs continue de souffrir de tant de plaies que l’on se demande si le rêve d’une unité n’est pas une douce utopie. Et nos adversaires, tous ceux qui n’ont aucun intérêt à nous voir unis, continuent d’attiser les foyers de tension sur le continent, en jouant sur l’inconscience si caractéristique de nous tous.

Les Africains comprennent très difficilement qu’ils ont contre eux toutes les forces du mal qui ont réduit leurs aïeux en esclavage pour pouvoir développer leurs industries. Ils comprennent encore plus difficilement que la colonisation est un avatar direct du capitalisme et qu’ils doivent par conséquent considérer l’héritage colonial comme celui de la domination et de l’asservissement. Nos historiens ne nous ont pas suffisamment appris à haïr cet héritage pour construire un destin propre à nous. Au contraire, nous avons développé des particularismes locaux, des petitesses communautaires qui nous éloignent de l’impératif d’une intégration africaine. Dans le même temps, le cordon ombilical n’a jamais été coupé avec les ex-métropoles qui continuent à nous tenir en laisse, profitant de nos inconsciences massives.

Mais il y a un capital de souffrances qui raffermit notre foi et notre unité. Les tragédies de l’esclavage et de la colonisation ont créé en nous ce sentiment d’appartenir à une même destinée.  Nous sommes pratiquement le seul peuple au monde qui s’approprie son identité culturelle  en une revendication répétée à travers les générations. Nous croyons tous en l’unité culturelle de l’Afrique noire, comme l’écrivait Cheikh Anta Diop. A l’heure où j’écris ces mots, j’écoute avec délectation le tube « Africa » de la diva nigériane YèmiAladé en featuring avec le groupe kényan d’Afro Pop, Sauti Sol. Ils reprennent en chœur ce passage : « No wherebelikeAfrica » (Il n’y a nulle part qui soit comme l’Afrique). Cette vibration partagée me rappelle cette supplique que  Césaire a eu le génie de mettre dans la bouche de Lumumba: « Nous sommes ceux que l’on déposséda, que l’on frappa, que l’on mutila ; ceux … Boys cuisine, boys chambres, boys comme vous dites, lavandières nous fûmes un peuple de boys… » (Une saison au Congo). Cet héritage de souffrances nous unit mais ne nous unit pas assez.

Il ne nous mène pas assez au-delà des larmes. Il ne nous dit pas suffisamment que les têtes de nos aïeux ont roulé par terre pour enrichir des compagnies qui continuent aujourd’hui encore à faire des affaires en Afrique. Ils ne nous montrent pas assez comment leurs bras coupés, leurs corps lacérés de chicottes  ont servi à nous inculquer la culture occidentale. Ils ne nous montrent pas suffisamment qu’en perpétuant nos mimétismes de faux akowé et de faux « civilisés », nous enrichissons les pays qui nous ont asservis, tout en nous paupérisant davantage.

Non, il faut que « la journée de l’Afrique » serve à nous unir, pour montrer à chacun que nous pouvons échapper à la pauvreté en nous mettant ensemble, en transcendant nos différences. Qu’un leadership nouveau capitalise nos souffrances et, de manière presque messianique, crée en chaque Africain, cette force d’âme capable de déplacer des montagnes.

Par Olivier ALLOCHEME

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