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Joamel HESSOU, Project Manager du projet « Prévention du diabète au Bénin »: « Le département du Borgou a la prévalence de diabète la plus élevée au Bénin »


Nutritionniste, ingénieur agronome et spécialiste en santé publique, Joamel Hessou, est project manager du projet « Prévention du diabète au Bénin » (PreDiBé) initié par l’Institut régional de santé publique de Ouidah et financé par la Fondation mondiale du diabète. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, il revient amplement sur les objectifs dudit projet, parle du diabète et donne sa position sur les nouveaux modes alimentaires.

L’Evénement Précis : Joamel Hessou, vous êtes le manager project du projet « Prévention du diabète au Bénin », le PreDiBe en cours actuellement à Tchaourou. De quoi s’agit-il au juste ?

Joamel Hessou : Le projet Prévention du diabète au Bénin, PreDiBe, est un projet de l’Institut régional de santé publique de Ouidah qui a identifié la commune de Tchaourou comme commune pilote. Il est financé par la Fondation mondiale du diabète. Nous intervenons surtout sur ceux qui sont à risque de diabète. Bien sûr, ceux qui sont diabétiques peuvent bénéficier de nos interventions, mais la priorité est mise sur ceux qui ont un risque élevé de diabète. Sur cette base, des individus ont été identifiés et constitués en groupes de soutien pour pouvoir bénéficier de séances d’éducation nutritionnelle et de démonstration culinaire, de séances d’activité physique de groupe, de séances de jardinage familial, c’est-à-dire d’un encadrement pour pouvoir réaliser le jardinage familial, et en même temps, le compostage pour soutenir ces jardins des familiaux. En plus de ça, au niveau de la zone sanitaire, les agents de santé ont pour rôle de nous aider à dépister les personnes à risque de diabète.

Pourquoi le choix de la commune de Tchaourou pour un tel projet ?

Il y a une étude qui se fait tous les cinq ans, une étude conduite à la fois par l’Oms et le ministère de la santé, appelée Steps, qui a révélé que le département du Borgou a la prévalence de diabète la plus élevée au Bénin. Nous avons remarqué qu’effectivement, plusieurs communes étaient mises en cause, et la commune de Tchaourou constituait la troisième commune ayant cette prévalence élevée. Il fallait que la Direction départementale de la santé du Borgou/Alibori puisse faire quelque chose. C’est là que l’Irsp a été mise à contribution, et une autre étude de confirmation a été faite en 2011, ce qui a permis de confirmer qu’effectivement, il fallait mener une action. Et il s’est fait que les autorités politico-administratives de Tchaourou se sont montrées plus engagées, et c’est ce qui explique le fait qu’on nous ait donné un bureau au sein de la mairie pour que la population soit prise en charge, surtout pour la prévention et, pourquoi pas, pour la prise en charge. Voilà comment les choses ont démarré ici en 2015. Les groupes se sont mis à l’œuvre, et nous avons déjà des témoignages dans ce sens.

Qu’est-ce qui explique cette forte prévalence du taux diabète dans le département du Borgou ?
Quand nous avons fait notre étude de base, nous avons remarqué que l’alimentation est monotone, beaucoup plus riche en glucides. Nous avons par exemple l’igname pilée qui est beaucoup consommée, pratiquement toute la journée. Nous avons le ‘’wassa wassa’’ qui est très huileux, le ‘’wakè’’ dans lequel on met beaucoup d’huile. Il y a aussi le fait qu’on ne consomme pas assez de légumes, et avec les moyens, les gens sont beaucoup plus sur les motos ou en voiture qu’à pied. Et puis, il y a le tabac. Les populations chiquent tout le temps le tabac or le tabac a une influence sérieuse sur le pancréas. Il y a l’alcool. Le maire et son conseil avaient d’ailleurs fait une lutte récente contre l’alcool frelaté. Il y a aussi les pesticides. Ils sont bon marché par ici. L’étude d’une doctorante a même confirmé le fait qu’il y a une forte association entre les aliments soumis aux pesticides et la survenue du diabète. Il y a d’autres choses, l’alimentation qui n’est pas du tout équilibrée. Les gens ne savent pas ce que c’est que l’assiette équilibrée, et ils mettent beaucoup plus l’accent sur ce qui est glucidique et huileux.

Avez-vous des raisons de satisfaction depuis le démarrage du projet PreDiBe?
Oui, nous avons des raisons qui nous fortifient et qui nous confortent, des gens qui nous disent : « Si vous n’étiez pas là, c’est sûr que je serais mort ». Il y a des gens qui ne savaient pas qu’ils étaient sur le chemin du diabète. Ils étaient à plus de 3 g de glycémie et quand ils ont commencé à consommer des légumes, à tenter de danser, parce qu’on peut faire des activités physiques par la danse, ils ont constaté qu’ils sont descendus à moins de 1 g. Il y a une dame spécialement qui était pratiquement alitée et était même suivie par le médecin de l’hôpital de zone de Papané. Avec l’aide de notre nutritionniste qui la coachait, elle a commencé par faire de la marche, puis du sport de groupe. En consommant des légumes, en réduisant les cubes d’assaisonnement et l’huile, elle a constaté qu’elle avait un peu plus de force. Chaque fois qu’elle faisait une activité physique, c’est comme si elle était animée d’une certaine énergie. Elle qui était vendeuse de rue et avait été obligée de ranger sa marchandise a commencé par trouver la force pour pouvoir réaliser les travaux domestiques, au point de redémarrer avec son activité. Comme à travers les séances d’éducation nutritionnelle, on apprend à faire les sauces avec des fretins, cette dame utilise des fretins en lieu et place du cube. Un jour, elle a eu un client qui a été séduit par le goût de sa nourriture. La dame a été voir son médecin qui lui a dit que ses paramètres sont redevenus normaux. Il y a d’autres exemples, des gens qui dépensaient énormément, qui étaient à près de 90.000 francs la semaine pour les dépenses de médicaments, et ont vu les dépenses réduites à 2500 francs.

A partir de quels signes peut-on reconnaître le diabète ?
Celui qui souffre du diabète va constater qu’il a envie d’uriner un peu plus que d’habitude ; il a envie de boire, il a envie de manger un peu plus. Ce qui va confirmer le diabète, c’est la glycémie au-dessus de 1,26 g par litre de sang.

Peut-on guérir du diabète ?
Le diabète n’est pas une maladie. C’est une malnutrition. C’est un problème de malnutrition qui met ensemble plusieurs facteurs. Lorsque vous vous retrouvez déséquilibré, et que vous vous rééquilibrez, vous revenez à un état nutritionnel satisfaisant. Si on devrait l’appeler, par abus, maladie, c’est qu’on peut en guérir.

Quelle est votre position par rapport aux nouveaux modes d’alimentation avec tout ce qui importé et que nous consommons?
Nous devons faire attention avec tout ce que nous importons, parce que c’est ce que nous avions de traditionnel qui nous sauvait. Nos grands-parents en ont largement bénéficié. Les aliments importés ne sont plus riches en minéraux et en vitamines, n’ont plus de fibres, or ces fibres jouent un rôle. Ils ralentissent l’entrée de tout ce qui est sucres, lipides, dans le sang. Les aliments industrialisés, importés n’en ont plus généralement, et on ne les maîtrise pas toujours. Tout est chimique, ça désorganise notre organisme, ce qui fait que banalement, on se retrouve à des désorganisations au niveau des cellules. Souvent, on pense que l’activité physique est banale. Mais elle réveille les cellules qui ne fonctionnaient plus bien. Même le pancréas qui ne fonctionnait plus bien va se remettre à bien fonctionner grâce à l’activité physique. Nous devons réellement faire attention. Il va falloir qu’on mettre l’accent sur ce que nous pouvons produire de façon traditionnelle. C’est d’ailleurs pourquoi, dans le cadre de ce projet, nous avons mis l’accent sur les semences locales, pour que les groupes que nous avons mis en place fassent leur jardin de façon indépendante. Une partenaire française nous a ramené des semences chimiques que nous avons refusées. Nous lui avons montré tous les inconvénients et elle a compris.

Vous demandez de mettre l’accent sur les légumes. Comment reconnaître les légumes bios des légumes contenant des pesticides ?
C’est simple, c’est d’ailleurs pour ça que le jardin familial est dans notre politique agricole, mais on ne le met pas en application. Commençons par produire, même si c’est par petites quantités, même si on est en location. Quand on fait un peu de jardin familial, même si c’est en pots, on contrôle ce qu’on est en train de produire. Nous avons de la matière organique, on ne sait même plus où jeter nos fèces, on a du mal à vidanger nos WC. Je ne dis pas que c’est la solution idéale. On peut faire des études là-dessus et voir ce qui est possible de faire parce que pris tel quel, on peut avoir d’autres contaminations par rapport à certaines maladies. Je dis simplement qu’il est possible de traiter ce genre de matière organique. On peut faire du biogaz. Tout cela devrait être pris en compte par les politiques. Et puis, les fientes de nos animaux, nos propres ordures peuvent nous aider à avoir facilement du compost pour nos légumes de manière à ce que chacun puisse commencer par contrôler son alimentation.Pour ce qui est de la production de groupe qui est réalisée par les maraichers, on peut les recycler, les réorienter afin que l’accent soit mis sur le compost et les insecticides biologiques, de manière à ce qu’on ait de plus en plus de légumes bios en remplacement des légumes chimiques qui, d’une manière ou d’une autre, nous créent du tort.

De quelles matières organiques vous servez-vous dans le cadre du présent projet ?
Dans le cadre de ce projet, on privilégie les fientes des ovins, des bovins, puisqu’on en a dans le milieu, des poulets. On a les tiges de soja et autres qu’on ajoute.

Quel est votre avis sur les bouillons d’assaisonnement communément appelés ‘’cubes’’ qui pullulent et dont certains ne peuvent plus se passer?
Le cube est une bombe de sel. Un cube contient près de 15 fois une cuillère de sel. Or le sel, favorise rapidement l’hypertension artérielle parce que les nutriments, et surtout les graisses, s’accumulent quelque part. Rapidement, celui qui est au sel va être exposé à l’hypertension, et aussi par ce même phénomène, va venir au diabète. Nous déconseillons carrément le cube parce que les autres aliments sont déjà assez salés. Et si on devrait utiliser le sel, on devrait se limiter à une pincée, ou carrément le sortir du jeu. Du fait que le cube est une bombe de sel, il faut s’en passer. La saveur d’une sauce préparée avec du fretin est largement supérieure à la saveur d’une sauce faite avec le cube.
Un appel à lancer pour finir?
Oui, surtout d’un point de vue institutionnel, politique. Mon appel va à l’endroit de tous les décideurs. Nous n’avons pas d’engagement pour la nutrition. Or tout, même nos maladies sont les conséquences de notre nutrition. Quelle que soit l’institution, lorsqu’on aurait inscrit davantage de lignes budgétaires pour des questions de nutrition, que ce soit la nutrition par excès ou la nutrition par défaut, nous verrons que nous allons réduire énormément le poids des dépenses dues aux maladies et qui nous empêchent d’évoluer et de faire le développement.
Entretien réalisé par Flore S. NOBIME




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