.
.

.

Dr Ange Dossou, médecin au centre de traitement de l’ulcère de Buruli d’Allada: « Nous lançons un appel pour nourrir nos malades»


Dr Ange Dossou est médecin au Centre de dépistage et de traitement de l’ulcère de Buruli (CDTUB) d’Allada. Dans cet entretien réalisé dans le cadre de la célébration de la 64e journée mondiale des lépreux, Dr Dossou revient sur ce qu’il faut savoir de l’ulcère de Buruli, cette pathologie invalidante classée parmi les maladies tropicales négligées et qui affecte des centaines de personnes au Bénin chaque année. Le médecin en profite pour lancer un cri de cœur à l’endroit des bonnes volontés pour aider le CDTUB d’Allada à prendre en charge correctement les malades.  

L’Evénement Précis : Qu’est-ce que l’ulcère de Buruli ?

Dr Ange Dossou : L’ulcère de Buruli est une maladie comme toutes les autres. Il est causé par un microbe qu’on rencontre dans l’environnement. Ce microbe est de la même famille que le microbe de la lèpre et de la tuberculose. L’ulcère de Buruli n’est pas une malédiction, ce n’est pas un envoutement. C’est un germe qu’on rencontre dans l’environnement et qui, d’une manière ou d’une autre, affecte l’individu et entraîne beaucoup de plaies qui sont larges, qui guérissent difficilement et qui peuvent affecter aussi l’os et qui, malheureusement, est pourvoyeur de beaucoup de conséquences.

Comment reconnaît-on l’ulcère de Buruli ?
L’ulcère de Buruli malheureusement, n’a pas de signes typiques. Il a des signes qu’on peut voir au niveau d’autres maladies. Mais, généralement, ceux qui sont habitués savent le reconnaître. Nous avons des signes appelés signes de début. C’est soit un petit nodule, une petite boule qui est sur le corps, qui ne fait pas mal, ne donne pas de fièvre ; soit un endroit du corps qui est dur, cartonné, qu’on va appeler « plaque »,  ou une partie du corps qui s’enfle, un œdème tendu. Ça reste là entre un et quatre mois. C’est après que ça va s’ulcérer, donner une plaie qui va s’élargir sur la superficie, et qui ira également en profondeur. Ça donne des nécroses, les tissus avoisinant vont mourir et ça va affecter jusqu’à l’os. Si on ne traite pas très tôt, ça entraîne beaucoup de conséquences, des déformations, des ankyloses, etc. Ça peut même évoluer jusqu’au cancer de peau.

Cela peut-il conduire à des amputations ?
Ça conduit à l’amputation quand l’infection des tissus est très prononcée et que l’excision, parce qu’il faut enlever tous les tissus morts, ne peut pas être faite sans toucher les tissus nobles comme les vaisseaux. Là, on est obligé d’amputer. Quand  ça arrive au niveau du cancer également, on est obligé d’amputer la partie concernée.

Comment se transmet la maladie concrètement ?
Il m’est difficile de le dire. On connait l’agent causal, le Mycobacterium ulcerans. Je le disais tantôt, c’est un microbe de la même famille que le microbe de la lèpre et le microbe de la tuberculose. On sait également que ce microbe vit dans l’environnement, dans les zones marécageuses. C’est pour cela que c’est dans ces zones-là qu’on a souvent l’ulcère de Buruli. Au Bénin on en rencontre dans l’Atlantique, dans la zone de Zè, la zone de Toffo, la zone d’Allada qui fait frontière avec le Couffo, également dans la zone de Zinvié, également dans les zones de Zogbodomey. On n’en rencontre pas au nord. Comment ce microbe quitte l’environnement pour attaquer l’homme, jusqu’à maintenant, on ne peut pas encore l’expliquer de façon explicite.

Quels sont les facteurs favorisant l’apparition de l’ulcère de Buruli ?
C’est déjà la fréquentation des milieux marécageux. Il y a des gens qui vivent à Cotonou et qui vont dans leurs villages situés dans des zones marécageuses où ils  attrapent la maladie. Je dirais qu’il y a également les conditions immuno génétiques de chaque individu, parce qu’il y a des gens qui vivent certes dans ces milieux, mais qui n’attrapent pas la maladie.  Donc, entrent en ligne de compte la constitution de l’individu, sa susceptibilité à la maladie. La pauvreté également est un facteur, parce que si on n’est pas très pauvre, on ne va pas rester dans ces milieux, et même quand on y reste, dès qu’on constate la maladie, on va se faire soigner et en ce moment, le traitement de la maladie est léger et les conséquences n’y sont presque pas.

On a l’impression qu’ils y a plus de femmes malades que d’hommes dans votre centre…
Je ne dirai pas oui. C’est vrai qu’on voit plus de population féminine. Les femmes sont exposées parce qu’elles vont énormément faire les travaux champêtres, les lessives également au bord de l’eau. Elles y emmènent les enfants. C’est pourquoi on voit beaucoup de femmes à l’hôpital. Mais, dans nos statistiques il n’y a pas de différence au niveau des sexes. La différence se situe surtout au niveau des âges.

Quelle est  justement la tranche d’âge la plus touchée ?
Les enfants de 0 à 15  ans. Généralement, dans 60% des cas, ce sont les enfants qui sont malheureusement atteints. A tout âge on peut être affecté, mais ce sont les enfants de moins de 15 ans qui sont le plus affectés, parce qu’ils sont les plus dégourdis, qu’ils s’amusent un peu partout dans ces milieux. Egalement, quand il y a quelque chose sur le corps de l’enfant, il ne le signale pas, tant que ça ne lui donne pas de fièvre ni de douleur. Ce n’est que plus tard qu’on le découvre.

Que conseillez-vous pour éviter la maladie ?
Quand un individu a quelque chose sur le corps qui lui semble étrange, qu’il aille directement dans les centres spécialisés ou aille voir l’agent de santé le plus proche. On pourra alors lui dire si c’est l’ulcère de Buruli ou autre chose. Et, pris en charge très tôt, cela amoindrit les conséquences.

Guérit-on de l’ulcère de Buruli ?
La maladie est guérissable. Nous avons trois méthodes de traitement. Nous avons le traitement médicamenteux qui est fait à partir de deux antibiotiques. C’est là que le défi est raisonnable, mais reste un challenge. Quand les malades sont dépistés tôt, ce traitement médial suffit à lui seul pour guérir. Les gens  ne sont pas obligés de passer par la chirurgie et c’est pour cela que nous sensibilisons tout le monde pour qu’on ait un dépistage précoce. Quand la lésion a déjà évolué, après le traitement médicamenteux qui dure deux mois, nous passons à la phase de chirurgie où nous enlevons tous les tissus qui sont nécrosés. On fait les pansements pendant un certain temps et après on fait des greffes pour accélérer la cicatrisation. Du début jusqu’à la fin du traitement, et même après la fin du traitement, il y a la troisième méthode, la kinésithérapie pour limiter les séquelles.

En quoi consiste le traitement médicamenteux et dites-nous si les produits sont-ils disponibles et accessibles ?

Le traitement médical consiste en l’injection d’un produit appelé Streptomycine, et un comprimé à avaler, appelé  Rifampicine. On est encore en train de développer pour changer la Streptomycine en Clarithromycine, qui est un second médicament à avaler. Donc, les deux produits seront avalés. Le traitement, heureusement est encore accessible parce que ce ne sont pas les malades qui paient. Ce sont les ONG et consorts qui achètent les médicaments et mettent à disposition. Depuis 1998, la Déclaration de Yamoussoukro a fait de la prise en charge de l’ulcère de Buruli, une prise en charge gratuite. Donc, les traitements médicamenteux, chirurgical et kinésithérapique sont des traitements gratuits. Les malades sont obligés de prendre en charge les coûts indirects. C’est pour cela que notre adresse à l’endroit du gouvernement et à l’endroit des bonnes volontés est de nous aider à nourrir les malades. Dans tous les hôpitaux en général les malades reçoivent des denrées alimentaires. Chez nous, malheureusement ce n’est pas le cas encore, et ce qu’on a est extrêmement insuffisant. On demande encore beaucoup plus de moyens. Nous lançons un appel aux bonnes volontés pour nous aider à nourrir nos malades.

Quelles conséquences entraine l’ulcère de Buruli ?
Elles sont d’abord physiques. Le malade peut avoir des déformations. Elles sont également économiques et sociales, parce que l’individu qui exerçait un métier est obligé de l’abandonner, l’élève est obligé de laisser l’école. Les conséquences sont également familiales, parce qu’un individu ne reste jamais seul à l’hôpital. Il faut qu’un parent laisse ses activités à lui, pour pouvoir l’assister. Parfois, pour un malade, nous avons trois ou quatre personnes à gérer, parce que quand la maman vient par exemple, elle arrive avec un enfant sur le dos et un autre enfant. Les conséquences sont également communautaires, parce que tout le monde est obligé de participer. Et ce qui est encore difficile, c’est l’après traitement. Ceux qui ont abandonné leurs activités ou qui s’en sortent avec des handicaps, il faut pouvoir les aider pour une réinsertion sociale. Il y a d’autres difficultés, comme au cours du traitement où manger pour le malade est très difficile. Or, déjà qu’il  a une grande ulcération, il faut lui apporter beaucoup d’éléments nutritifs pour que la cicatrisation soit et pour qu’également il puisse correctement suivre les soins. Les conséquences sont lourdes, c’est pourquoi on demande aux gens de venir assez tôt pour que toutes ces conséquences que je viens de lister soient amoindries.

Combien de patients recevez-vous annuellement au centre d’Allada?
Actuellement nous gérons cent (100) malades environ par an. Dans le passé on en gérait 300, voire 400. Tout le Bénin compte environ 400 à 600 nouveaux malades qu’on gère dans les hôpitaux. A part les hôpitaux, les malades moins graves, on les gère dans les centres périphériques. C’est-à-dire qu’il y a une équipe qui leur fait les pansements et leur donne les médicaments, et quand l’heure de la chirurgie arrive, on les envoie dans les centres spécialisés.

Gérez-vous d’autres pathologies dans le centre ?     
Tout à fait. La plaie est une pathologie très lourde. Nous avons plein de pathologies, nous avons les ulcères drépanocytaires, ceux qui ont des problèmes cardiaques développement également des plaies, nous avons les problèmes vasculaires. Les problèmes vasculaires peuvent être d’origine veineuse ou artérielle, nous avons les diabétiques qui développent des plaies, nous en avons beaucoup dans le centre, nous avons les infections cutanées, nous avons les plaies chroniques, etc. Il y a plusieurs types de plaies que nous prenons en charge. Même les brulés, nous les prenons en charge, compte tenu de notre expertise.
 
A quelles difficultés êtes-vous confrontés ?
Essentiellement des difficultés de moyens. Parce que, techniquement, les moyens que nous avons sont d’abord pour les ulcères de Buruli. Mais du point de vue humain, on ne peut pas voir les autres plaies et ne pas les soigner. Nous n’avons aucune dotation  pour ces lésions, et nous sommes obligés de puiser dans les dotations de l’ulcère de Buruli pour les prendre en charge. Le défi, c’est avoir beaucoup plus de moyens pour faire face également à cet afflux important d’autres malades.

Réalisé par Flore S NOBIME

N'hésitez pas à partager ...Share on Facebook0Share on Google+0Tweet about this on Twitter0Share on LinkedIn0

Reviews

  • Total Score 0%



One thought on “Dr Ange Dossou, médecin au centre de traitement de l’ulcère de Buruli d’Allada: « Nous lançons un appel pour nourrir nos malades»

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *