Edito: Face au protectionnisme nigérian

Le dossier que nous publions aujourd’hui sur l’économie nigériane montre une réalité : le pays ne reculera plus dans sa volonté de se doter d’une industrie performante qui le protège contre la monoproduction du pétrole. Depuis plusieurs années déjà, cette volonté s’est matérialisée par l’interdiction des importations de différents produits. Et le Bénin a fait mine de ne pas voir venir le danger. L’arrêt des importations de riz en avril dernier, n’a rien dit à personne. Mais avec l’arrêt programmé des importations des véhicules d’occasion, c’est tout un pan de l’activité économique qui va mourir. 5000 emplois directs sont menacés au Bénin.
J’entends d’ici ceux qui prétendent que le Nigeria est une opportunité pour l’économie béninoise. Ils ont raison puisque depuis toujours, nous avons préféré le petit commerce informel qui enrichit quelques-uns à la grande industrie qui impacte directement le PIB. Ils ont raison, d’autant plus que le Nigeria a une demande gargantuesque en ce qui concerne les produits vivriers, ou, plus globalement, ceux du secteur primaire : maïs, soja, haricot, l’huile de palme, les pastèques, la tomate, le gari, etc. En raison des faibles volumes que nous produisons, il est impossible de satisfaire ce marché. Le satisfaire réellement reviendrait tout simplement à affamer notre population ou priver nos industries de matières premières pour le plaisir du Nigeria : personne ne peut l’accepter. Mais je trouve aussi que tous ces économistes et ces chercheurs ont raison, parce qu’ils n’ont jamais envisagé le Bénin comme pays producteur de biens manufacturés. Notre pays est un « Etat-entrepôt » pour reprendre le titre d’un ouvrage du professeur John Igué. « Etat-entrepôt » ? Oui, c’est là où nous en sommes, vivotant de petit commerce informel, attendant les déchets des autres que nous arborons fièrement, après les avoir recyclés. Le jour où nous penserons le Bénin comme pays pouvant produire et produisant des biens industriels, nous nous rendrons vite compte que le Nigeria est un concurrent dangereux. Dangereux pourquoi ? Parce que les Nigérians ne respectent aucune règle communautaire et qu’ils sont prêts à tout pour protéger leur industrie.
Il y a quelques années, deux sociétés béninoises productrices d’acier ont rencontré un bien curieux problème. S’étant vu opposées le fait que, malgré tous les agréments, ils ne pouvaient pas exporter vers le Nigeria, ils ont décidé de vendre leurs productions sur le Tchad.  Là encore, le Nigeria a catégoriquement refusé que l’acier béninois transite par leur territoire. Catégoriquement. Regardez pourtant ce que fait Dangote aujourd’hui avec son ciment !  Un autre exemple, plus récent, celui d’une société béninoise produisant des concentrés de tomate. Elle a obtenu tous les agréments auprès de la CEDEAO, CEDEAO qui s’est donné la peine de distribuer la liste de tous les produits et sociétés agréés à tous les Etats membres. L’agrément ayant été signé à Abuja, personne ne peut croire que les Nigérians n’en sont pas informés. C’est pourtant ce qui s’est passé lorsque les camions de la société béninoise se sont pointés aux frontières pour acheminer les produits sur Lagos. Les douanes nigérianes ont prétexté de ce qu’elles n’étaient pas informées et ont bloqué les cargaisons. Aucun accord ne résiste devant la volonté du Nigeria de protéger son industrie. C’était comme cela, et ce sera davantage cela.
Pendant ce temps, que constatons-nous au Bénin ? Lors de la soirée politique animée par la fondation Friedrich  Ebert, le mardi 06 décembre dernier, le   professeur John Igué, l’un des panélistes de cette soirée, a révélé que d’après une étude de son laboratoire,  il y a environ 10.000 produits industriels nigérians de différentes marques qui circulent sur nos marchés. Je dis bien 10.000 ! Ils ont réussi à écraser le maigre tissu industriel de chez nous, tout en empêchant nos produits d’accéder à leur territoire. Ils continueront à le faire si nous ne faisons rien pour protéger le peu qui reste encore. Comment comptent-ils faire ?
Il y  a quelques années, la société Fludor a mené une lutte épique pour accéder au marché nigérian. Bien qu’ayant pu obtenir gain de cause, elle n’a pas cessé de rencontrer des obstructions sciemment organisées par les autorités d’Abuja. On a fini par la convaincre de venir s’installer au Nigeria. Participant à la soirée politique de ce mardi 06 décembre, le directeur général de Fludor, Rolland Riboux,  a laissé entendre qu’à la date d’aujourd’hui, l’essentiel des activités de la société se mène désormais au Nigeria. Le pays a réussi à attirer un industriel  installé au Bénin, pour créer des emplois et payer les impôts là-bas. Voilà la stratégie du Nigeria : attirer le peu de gens qui veulent investir chez nous. Et ils y réussiront tant qu’on n’aura pas ouvert les yeux.

Par Olivier ALLOCHEME

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