Entretien avec Yannick Ayi Baglo: « L’Accord de Paris s’est avéré plus ambitieux que prévu au démarrage de la COP21 »

ayi BagloLa 21e Conférence des Parties à la Convention-Cadre des Nations unies sur les changements climatiques (COP21) s’est achevée le 12 décembre 2015 par l’adoption, par 196 pays,   de l’Accord de Paris sur le climat. Présent au Bourget durant les négociations, Yannick Ayi Baglo, conseiller technique aux changements climatiques du ministre de l’Environnement chargé des changements climatiques revient sur les conclusions de cet accord.

L’Evénement Précis :Monsieur Baglo, il y a un mois, 196 pays dont le Bénin, ont adopté dans l’euphorie, l’Accord de Paris sur le climat. C’est quoi la suite?

Yannick Ayi Baglo : Le calendrier du climat existe et la suite c’est qu’il reviendra à notre pays le Bénin, en tant que Partie à la Convention-cadre de le suivre de très près, afin d’en tirer les meilleures opportunités. Ainsi, un «dialogue facilitateur» se tiendra en 2018 pour évaluer les contributions nationales de réduction des émissions nationales. A la même période, le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) rendra un rapport sur les impacts d’un réchauffement de 1,5°C.  Les Etats ont jusqu’au 21 avril 2016 pour déposer les instruments de ratification, d’acceptation ou d’approbation, selon les cas. Le 22 avril 2016, la ratification aura lieu lors d’une cérémonie présidée par le secrétaire général de l’Organisation des Nations unies, Ban Ki-Moon à New York. Rappelons que l’entrée en vigueur de l’accord en 2020 nécessitera qu’il soit ratifié par au moins 55 pays représentant au moins 55% des émissions mondiales de Gaz à effet de serre (GES)  et les pays peuvent s’en retirer dans un délai de trois ans, sur simple notification.  En gros, le changement commence dès aujourd’hui avec déjà l’importance de la prise en compte du climat et de ses aléas dans les différents domaines de développement.

Qu’est-ce qui va changer pour l’Afrique ?
Permettez-moi, pour répondre à votre question, de faire une analyse toute simple de l’Accord de Paris par rapport aux attentes des pays africains à la COP21 :
• L’ambition de l’accord : L’Accord de Paris s’est avéré plus ambitieux que prévu au démarrage de  la COP21. Il a pour objectif de «maintenir la hausse de la température moyenne globale bien en deçà de 2°C par rapport au niveau de l’ère préindustrielle» (ce qui était l’objectif initial) et de «poursuivre ses efforts pour limiter la hausse de température à 1,5°C» comme souhaité par nos pays africains. Au vu des émissions actuelles de gaz à effet de serre et des chiffres harmonisés des Contributions Prévues Déterminées au Niveau National (CPDN) des Etats, ce chiffre reste irréaliste car 1,5°Ca  surtout une portée symbolique et politique.
• Les engagements revus tous les cinq ans : 187 pays sur 195 ont dans le cadre de la COP 21 transmis au Secrétariat de la Convention-Cadre des Nations Unies sur les changements climatiques  leurs documents d’engagement, les CPDN. L’analyse de ces contributions place la planète sur une trajectoire de +2,7°C  à +3°C. Il est donc devenu très important de prévoir la révision de ces CPDN tous les cinq ans. Notons que les contributions n’ont aucune valeur contraignante et sont hors accord mais leur révision est résolument fixée dans la décision d’adoption.Malheureusement, à ce jour, la première révision n’est fixée qu’en 2025alors que l’accord doit entrer en vigueur en 2020. Notons également que de nombreux pays dont les plans de réduction des émissions de GES courent jusqu’en 2030 sont pressés de les actualiser d’ici à 2020.
• L’équité et la différenciation des efforts : L’autre sujet qui intéressait les pays africains à la COP21 est «la justice climatique», avec la différenciation des efforts demandés aux pays, en fonction de leur responsabilité historique dans la problématique du réchauffement climatique depuis les débuts de l’ère industrielle.Cet aspect de l’accord met un point sur la dynamiquede responsabilité des pays du Nord et du Sud qui faisait partie des points de blocage des négociations, en notifiant les efforts qui doivent être accomplis «sur la base de l’équité». Ainsi le texte de l’accord dit que les pays riches «devront continuer à cotiser davantage au pot commun de la finance climat en assumant des objectifs de réduction des émissions en chiffres absolus», tout en aidant les pays émergents et en développement qui eux, «devraient («should») accroître leurs efforts d’atténuation (…) eu égard aux contextes nationaux différents».
• Les finances climatiques : le Fonds vert, créé en 2009 à Copenhague lors de la COP15, et destiné à aider à lutter par la transition énergétique contre le changement climatique, tout en s’adaptant à ses effets néfastes, alors qu’il devait être crédité de 100 milliards de dollars par an, cinq ans après, est toujours en panne. La décision du nouvel accord fait de ce montant de 100 milliards de dollars par an, un minimum à partir duquel «un nouvel objectif chiffré collectif» devra être fixé «avant 2015». Il est nécessaire aujourd’hui que les pays africains puissent être prêts à postuler et à recevoir valablement ces fonds en se dotant de projets concrets et valables au vu des critères prédéfinis.
• La problématique de la transparence: chaque partie devra fournir «régulièrement», tous les cinq (05) ans, des informations sur son plan national de réduction de ses émissions de GES, afin de permettre de mesurer les progrès accomplis dans le cadre de leur engagement national. De même, la mobilisation des finances climatiques mise en œuvre par les pays développés doit faire l’objet d’informations qualitatives et quantitatives, tous les deux (02) ans.
• Les pertes et les dommages : l’accord reconnaît aux pays pauvres «la nécessité d’éviter et de réduire au minimum les pertes et dommages liés aux effets néfastes du changement climatique et d’y remédier».Dans ce cadre, le texte parle de  la mise en place de systèmes d’alerte précoce et d’un mécanisme de provision pour assurer les dommages liés aux catastrophes naturelles extrêmes, mais ne prend pas en compte la «responsabilité ou compensation de la part des pays riches envers les pays pauvres».
• Le caractère juridique de l’accord : Un accord «ambitieux et réaliste», «juridiquement contraignant» afin de rendre l’accord réellement efficace. Ainsi l’a présenté le président français François Hollande et le ministre Laurent Fabius. Mais la problématique du mécanisme de coercition reste à éclairer vu qu’à son état actuel, l’accord ne prévoit pas de sanctions aux contrevenants. La contrainte de l’accord se résout strictement dans sa forme juridique sous la forme d’un traité international qui oblige les parties à ‘’l’exécuter de bonne foi’’.

Au Bourget on a reproché une certaine passivité aux négociateurs. Partagez-vous le sentiment de ceux qui pensent que l’Afrique a été dribblée par les grandes puissances au Bourget ?
Non, l’Afrique n’a pas été dribblée lors de la conférence de Paris et mieux encore, permettez-moi de saluer l’efficacité des négociateurs africains pour leur veille et leur implication intelligente dans les négociations qui ont été menées au présent accord.

Pendant la COP21, les organisations de la Société civile sont montées au créneau pour dénoncer les multinationales qui exploitent et polluent les pays pauvres. On a même vu des activistes nigérians exiger le départ de leur pays des compagnies pétrolières. Est-ce possible, selon vous ?
En ce qui me concerne, je pense que ce que nous visons aujourd’hui n’est pas de lancer une chasse climatique aux sorcières. L’objectif est plutôt une conscientisation radicale de ces gros émetteurs en vue de leur permettre de verdir leurs activités. Rappelons que ces gros pollueurs ont quand même une part très active dans le développement de nos pays et que la problématique de transfert de technologies propres les concerne directement. D’ailleurs de nombreuses sociétés et grosses firmes industrielles, à la lumière de la COP21 se sont engagées à participer à la finance climat.

On assiste de plus en plus à une véritable ruée vers les énergies renouvelables en Afrique. Ne court-on pas le risque de voir débarquer tout et n’importe quoi sur le continent?
Oui c’est clair. Il faut dire que chaque fois que dans un système quelque chose de nouveau et de très important apparaît, il vient avec de nombreuses tares. Il est clair que notre continent à divers niveaux recevra de nombreuses propositions en termes d’énergies renouvelables et de solutions vertes. Mais il reviendra aux autorités à divers niveaux avec l’aide des spécialistes des questions d’énergie du continent de tamiser les propositions afin d’en tirer les meilleures opportunités.

 L’accord de Paris sur le climat est là. Quelle est maintenant la partition de chaque pays pour que cet accord ne soit pas qu’un succès diplomatique?
En vue de pérenniser les acquis de la COP21 et les grandes décisions y relatives, il revient aujourd’hui à nos Etats de mettre en place des structures autonomes chargées du suivi de l’Accord de Paris qui, fort des documents de contributions soumis au Secrétariat de la Convention-Cadre des Nations Unies sur les changements climatiques se chargera de mettre en place un cadre facilitant la mise en œuvre des engagements. Ces structures pourront aussi assister celles chargées de constituer les guichets pour le Fonds vert climat.

Entretien réalisé par Flore S. NOBIME

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