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L’Ambassadeur de la République Fédérale d’Allemagne près le Bénin Hans Jörg Neumann « Sous l’Arbre à Palabres » au siège de l’événement précis: Le doyen du corps diplomatique parle de la démocratie béninoise, du FADeC et des élections


Hans Jorg NeummannLes personnalités continuent de se succéder dans la rubrique phare « Sous l’arbre à Palabre » de votre journal. Cette fois-ci, c’est le doyen du corps diplomatique au Bénin, son Excellence monsieur l’ambassadeur de la République fédérale d’Allemagne, Hans Jörg Neumann. Extrêmement ponctuel, le 16e ambassadeur allemand au Bénin et 91e invité de ‘’Sous l’arbre à palabres’’ de ‘’L’Evénement précis’’ se prête à l’exercice. Dans des échanges à cœur ouvert, le diplomate allemand explique l’attachement de son pays aux relations avec le Bénin, notamment, à travers l’appui à la décentralisation, à l’eau potable et à l’environnement. Occasion pour lui de donner son appréciation sur la gestion du fonds Fadec dont l’Allemagne est l’un des grands contributeurs et surtout d’évoquer les progrès réalisés par le Bénin ces dernières années et qu’il a notés comme étant des pas importants. Son opinion de la presse béninoise, les rapports des Béninois à la ponctualité et à l’environnement ont aussi été abordés. Enfin, un coin de voile a été levé sur le jardin secret de ce grand amateur d’art moderne et de littérature, amoureux de l’ananas béninois ‘’pain de sucre’’.

Et si on en parlait

Comment se portent justement les relations bénino-allemandes?
Je dois d’abord avouer qu’être ambassadeur d’Allemagne près le Benin est une tâche agréable  parce que notre coopération bilatérale se porte très bien. Nous avons des relations amicales et étroites, guidées par un véritable  esprit de partenariat entre les deux pays. Je me sens bien dans cette relation contrairement à d’autres ambassadeurs qui rencontrent assez de difficultés dans d’autres pays. La politique bilatérale doit être vue dans le contexte de la politique d’Allemagne envers toute l’Afrique.  Cette politique  repose sur une vision réaliste du continent. Fondée sur des valeurs universelles en étant guidée par ses propres intérêts, l’Allemagne a toujours souligné que les Africains sont les premiers responsables de leur continent. C’est un partenariat sur un pied d’égalité!! La coopération entre l’Allemagne et l’Afrique se concentre sur six domaines clés guidée par nos valeurs et nos intérêts, à savoir, la paix et la sécurité, la bonne gouvernance et l’Etat de droit ; l’économie, le climat et l’environnement, l’énergie et les matières premières, et bien sûr, le développement, l’éducation et la recherche.

Quels sont les domaines prioritaires de cette coopération ?
Depuis 1960, mon pays est représenté au Bénin.  Je suis déjà le 16ème  ambassadeur allemand. Notre coopération a commencé pratiquement avec l’indépendance et a évolué sans interruption même dans les périodes difficiles. C’est un partenariat de première qualité marqué par le respect mutuel, la confiance et une franchise qui permet d’aborder tous les acquis et les défis. Il existe des liens étroits dans beaucoup de domaines (culture, universités, économie). Pourtant, le secteur de la coopération bilatérale est le plus important. Depuis des années, notre engagement a couvert un grand nombre de secteurs comme l’aménagement des forêts, la santé, l’éducation, l’infrastructure ou l’approvisionnement en eau. Actuellement, nous nous concentrons sur trois pôles prioritaires : appui à la décentralisation et aux communes, soutien au secteur agricole et à la protection des ressources naturelles ainsi que l’accès à l’eau potable.
Comme dans le passé, aujourd’hui, de nombreux experts allemands travaillent au Bénin dans beaucoup des structures telles que la GIZ  (coopération technique avec un personnel de plus de 200 personnes), la KfW (coopération financière), les fondations politiques et de nombreuses ONG.  De plus, il existe un grand nombre de relations de base entre des communes allemandes et béninoises. Les relations personnelles sont un complément important  à la coopération officielle. J’aimerais aussi souligner que l’Allemagne  souhaite que le peuple béninois ait la certitude d’avoir l’Allemagne comme  ami en Europe; un ami qui a fait preuve de bonnes relations  à travers des actions concrètes et  non pas seulement par des mots. Nous voulons laisser des traces visibles au Bénin par le biais de nos projets de coopération.

Quelles sont les grandes phases de cette coopération ?
Avec nos partenaires internationaux et les partenaires béninois, les progrès dans le secteur eau sont encourageants.  Nous sommes aussi très contents en ce qui concerne la décentralisation.  Mais il y a aussi des champs avec moins de succès.  Quand je vois les listes pour les législatives, je dois constater que notre lutte pour encourager les femmes du Bénin de se présenter aux élections n’a pas encore produit assez des fruits.  Les hommes n’ont pas encore montré leur volonté de leur céder assez de places sur les listes. Autre point. En Allemagne, on travaille avec beaucoup de rigueur. Nous aimons que les rendez-vous commencent à l’heure et que les délais convenus soient respectés.  Nous avons des partenaires béninois avec lesquels ça marche bien mais malheureusement aussi des partenaires avec lesquels il y a encore de grandes possibilités d’amélioration.
Sur le plan politique, la coopération est encourageante. Le Bénin a fait preuve d’une expérience encourageante de respecter les règles démocratiques depuis plus de vingt ans. Sa politique extérieure était marquée par le souhait d’un bon voisinage et de coopération avec les autres pays. La taille d’un pays et surtout son poids politique jouent certainement un rôle. Mais pour résoudre les problèmes internationaux, il faut d’abord la confiance des autres. Ce sont souvent les petits pays qui ont fait preuve de capacités. Dans l’Union européenne, il y avait des présidences remarquables de nos partenaires de petite taille. Le Bénin soutient souvent, sur le plan international, des projets ou des candidatures allemandes.

Que gagne la République fédérale d’Allemagne de sa coopération avec le Bénin ?
Comme je viens de le dire, le Bénin est un partenaire fiable sur le plan international.  En ce qui concerne la qualité de partenaire économique du Bénin,  nous espérons que notre soutien va changer le Bénin en partenaire riche qui va acheter nos marchandises.  Evidemment, la coopération avec une grande assistance financière doit prendre fin un jour et doit se changer en partenariat économique.

A combien est estimée la communauté allemande vivant au Bénin ?
A peu près 200 personnes (y compris le personnel de l’ambassade et le personnel des institutions allemandes et leurs familles).

Les investisseurs allemands au Bénin se sentent-ils en sécurité au Bénin ?
Le Benin est un pays avec une sécurité générale beaucoup plus développée que dans certains pays de la région.  La paix sociale, la paix religieuse est encourageante.  En ce qui concerne la sécurité économique, le Bénin est déjà avancé dans les dernières années. Dans l’index de « Doing business », nous avons pu constater une progression.  Mais malgré les progrès considérables,  il reste encore un long chemin pour un climat d’investissement qui va vraiment attirer les hommes d’affaires allemands. Je parle notamment, d’un système juridique et d’une administration performante.  La lutte contre la corruption a juste débuté.

Qu’est-ce qui justifie l’intérêt que vous portez à ces axes de la coopération allemande au Bénin ?
On doit dire une chose. Il y a plusieurs motivations pour l’Allemagne dans son engagement à investir en Afrique. Nous avons des principes qui nous guident. Nous sommes des lobbyistes pour notre pays. Si on travaille au Bénin, on a des objectifs. C’est de Gaulle qui a dit un jour que « les Etats n’ont que des intérêts ». Et c’est vrai. Maintenant quel est notre intérêt ? On a constaté que le continent africain est un continent de stabilité où l’économie peut fonctionner. C’est bien évident que nous voyons en ce moment des milliers de réfugiés qui vont vers l’Europe à la recherche d’un environnement plus favorable économiquement. Donc, c’est dans notre intérêt que dans tous les pays d’Afrique, les gens trouvent des conditions favorables pour rester chez eux. En ce moment, l’Allemagne a déjà un très grand nombre de réfugiés politiques.

A combien peut-on évaluer le volume de l’investissement allemand au Bénin ces deux dernières années et pour les cinq prochaines années ?
Je peux constater que plus de 900 millions d’euros ont été investis au titre de la coopération financière et technique au Bénin pendant les cinq  dernières décennies. Tous les trois ans, les grands axes de la coopération bénino-allemande sont déterminés dans des pourparlers bilatéraux.  Ce sont, tout d’abord, nos partenaires béninois qui proposent les projets concrets. Pour la période en cours –  2014 à 2016  – notre coopération prévoit un investissement de 105 millions d’euros. Malheureusement les investissements des entreprises privées sont très rares au Bénin. Un des rares investisseurs d’une taille importante est Heidelberg Cement qui travaille au Bénin avec le nom CIMBENIN.  Les exportations du Bénin en Allemagne en 2013 sont inférieures à un million d’Euros. Les importations béninoises ont eu une valeur de 93 millions d’Euros.

Pour vous qui observez le Bénin depuis près de quatre ans bientôt, quels sont les progrès que vous avez notés dans le développement du pays ?  
J’ai déjà mentionné les progrès dans le secteur de l’eau. De même, il y a entre autres un certain progrès dans quelques secteurs d’infrastructures comme l’approvisionnement de l’électricité ou de l’internet.  La décentralisation, un facteur majeur pour inclure les communes dans la lutte pour le développement a progressé.  Via le Fonds FADEC, le pourcentage des moyens financiers a  augmenté lentement, mais constamment.  Evidemment, le processus d’organisation des élections législatives et surtout communales était trop lent. Mais, finalement nous avons des dates.

Quelles sont justement les leçons que l’Allemagne a tirées de la gestion  du FADEC ?
Vous touchez là un point très important et cette question m’a été déjà posée à plusieurs reprises. Simplement parce que cela fait déjà beaucoup plus de 10 ans qu’on est actif dans ce domaine d’appui. Mais, on ne doit pas oublier que la décentralisation n’est pas un processus d’aujourd’hui à demain. Il faut durer dans le temps pour installer ce système. Donc, on doit tout d’abord être patient. Si j’observe les réalisations en 10 ans, on ne peut pas dire que des progrès n’ont pas été enregistrés. Pas autant qu’on le souhaitait, mais il faut dire qu’il y a un effort. Aujourd’hui, quand je rends visite aux communes, je constate qu’il y a beaucoup plus d’intérêt de gestion de la part des maires. Et l’instrument qui est vraiment l’instrument clé, est le FADEC. Evidemment, l’Etat central hésite un peu à remettre cet argent que l’Allemagne et les autres partenaires donnent chaque année pour ce fonds. C’est un peu notre bébé parce que c’est évidemment vrai que celui qui a l’argent a le pouvoir. Mais on doit constater que, chaque année, il y a un tout petit pas en avant. Même si le budget n’est pas encore satisfaisant, on avance. Il faut remarquer qu’on entend souvent l’argument que les communes n’ont pas assez de gens qualifiés pour gérer ces fonds. Et les maires, à juste titre, répondent que pour former les gens, il leur faut de l’argent. C’est vrai qu’il y a de petits problèmes. Il y a eu récemment un audit effectué par le parlement. On a retenu qu’il y a  des points corrects, mais on ne doit pas être trop strict simplement parce que c’est encore un processus. C’est un travail en construction. Je dirai en général que la décentralisation avance et il faut avoir de la patience et je suis très confiant que ça va s’améliorer progressivement. Mais n’attendons pas des miracles d’un jour à l’autre. C’est comme avec la démocratie béninoise qui est grandissante. Il faut de la patience.

Etes-vous satisfait ?
Oui, et nous avons notre façon de contrôler les progrès. La GIZ est très active sur le terrain. Je crois que le 31 mai 2015, il y  aura un changement et un certain nombre des gens que  nous avons formés vont sortir. Ce qui est normal. Mais il y a les fonctionnaires qui restent. Ils ont appris et doivent savoir comment gérer un budget. Ils doivent veiller par exemple parce que le FADEC n’est pas pour acheter des véhicules aux élus locaux, mais pour construire des écoles, des hôpitaux et autres.

Les élus locaux sont en colère après le rapport des députés, qu’en dites-vous ?
Il faut comprendre que les députés n’ont pas fait un mauvais travail, mais plutôt  un travail peut être un peu trop détaillé. Il y a quelques maires qui se sont plaints que la chose est politisée. Mais en général, c’est une bonne chose que le parlement s’occupe d’un tel audit. C’est aussi normal que les maires réagissent sur le traitement. Pour résumer: Je pense que c’est un bon jeu démocratique.

Quel est le montant déjà investi par l’Allemagne  dans le FADEC ?
Je ne peux pas vous le dire exactement pour le passé.  Mais entre 2006 et 2014 nous avons dépensé à peu près 14,5 millions d’Euros. Ensuite la coopération allemande a accordé à nouveau en 2014 à peu près 15 millions d’Euro pour le FADEC pour les années 2015 et 2016.

En votre qualité de doyen du corps diplomatique, vous aviez, le 23 janvier 2015 à la présidence de la République, affirmé que le Bénin a fait des progrès énormes. De quels progrès parliez-vous ?
Ce sont justement les progrès dans les secteurs du développement. Les progrès pour les investisseurs constatés par le rapport « Doing business ».  La participation du Bénin sur le plan politique international et sa volonté de s’engager, par exemple, contre la peine capitale. Des projets pour améliorer les infrastructures sont en cours.

Les voix s’élèvent pour réclamer plus de liberté d’expression sur les médias du service public. Pensez-vous que cette liberté n’existe pas ou que le gouvernement utilise plus les médias du service public que les autres forces politiques ?
En Allemagne, il existe des lois concrètes pour les médias du service public.  Gouvernement et opposition ont les mêmes droits de se prononcer pendant une campagne électorale. Le nombre des publicités électorales auxquelles les partis ont droit dépend de leurs résultats lors des dernières élections.  Evidemment, nos médias du service public ont le devoir d’organiser des discussions où chaque parti, d’un certain poids, a la chance de participer.  Je suis optimiste que la HAAC va jouer son rôle et va veiller à un accès équilibré aux médias de service public pendant la campagne électorale.

Les  progrès  qu’on accroche à la démocratie béninoise  suffisent-ils pour  en conclure qu’elle se porte bien, selon vous ?
La démocratie béninoise est encore jeune.  Les institutions nécessaires pour le fonctionnement d’une démocratie existent et travaillent. La Cour constitutionnelle  fonctionne. Finalement, les élections sont en cours. Les droits de manifester sont respectés; la presse est libre, les droits humains sont respectés.  Malheureusement – faute de moyens financiers – il y a encore des lacunes. J’espère que le déroulement des élections prochaines  va montrer que tous les acteurs vont jouer leur rôle. Le Bénin a bien joué son rôle de président de l’Union africaine, et c’est ça qui montre qu’il y a beaucoup de talent politique.

Dans quel domaine il y a encore des choses à corriger ?
Je peux encore souligner qu’à mon avis, la démocratie est en marche. J’ai déjà mentionné, le quatrième pouvoir, la presse doit être renforcée, surtout les médias financés par les contribuables doivent être beaucoup plus ouverts à tout le monde et non pas  être réservés uniquement pour les actions du Gouvernement. Là aussi, on doit faire des progrès pour que le quatrième pouvoir puisse progresser. Au niveau de la justice qui est un pouvoir élémentaire, j’ai déjà mentionné que le système judiciaire doit être amélioré et c’est aussi une question d’argent. Et, j’ai constaté que le groupe de PTF qui s’investit dans ce domaine a constaté qu’il y a manque de moyens dans beaucoup de tribunaux. Pas moyen pour tout juge de voir toutes les décisions rendues dans un certain cas et dans les autres tribunaux en deux ou trois clicks et de pouvoir comparer au cas qui se présente à lui. Il faut également une bibliothèque électronique pour les juristes et voir comment ça pourrait aider dans le travail. C’est aussi très  important et ce sont des choses à améliorer. Je voudrais parler d’un sujet qui m’a particulièrement marqué dans toute l’Afrique. C’est cette mentalité  selon laquelle le vainqueur prend tout. Ça veut dire que les minorités ne sont pas protégées et  une démocratie dépend fortement de la manière dont  la minorité ou l’opposition est incluse dans le processus politique. Si je prends les commissions au niveau du parlement, ce sont tous des politiciens de la majorité. Chez nous, c’est selon les pourcentages de vote, les partis ont le droit de prendre la présidence d’une certaines commission. Le président de l’Assemblée nationale, avec chaque parti, selon leur poids, a droit  à un vice-président et c’est clair que les minorités sont respectées. Ici, c’est très important qu’il y ait des mécanismes appliqués afin que l’opposition puisse  être beaucoup incluse dans le processus de décision.

Dans quel domaine la démocratie  béninoise bégaie-t-elle, selon vous ?
Le rôle des medias est d’une importance majeure comme organe de contrôle des autres institutions. Mais ce contrôle a un prix. Si on veut avoir des journalistes indépendants et des journaux de qualité, on doit payer des salaires qui garantissent cette indépendance. Les droits de l’opposition doivent être respectés. L’art de compromis doit être appris de manière que tout le monde se retrouve.  Une opposition doit toujours être constructive.

Vous voulez donc dire que la démocratie n’est pas la dictature des plus forts ?
Ça, c’est bien clair, une dictature n’est jamais une démocratie et une dictature n’est jamais plus forte. La démocratie, c’est bien sûr le système où la majorité prend les décisions mais les droits de la minorité doivent toujours être pris en compte parce que c’est évidemment la minorité d’aujourd’hui qui peut être la majorité de demain. Et si vous les traitez de manière inappropriée, est-ce qu’ils vont être meilleurs ?  Non. Donc, si je vois en tant qu’opposition que mes droits ont été respectés, alors, je ferai en sorte que les droits de l’opposition soient respectés lorsque je serai dans la majorité. Donc, les mots dictature et démocratie s’excluent.

Vous êtes l’un des ambassadeurs qui ont demandé au Gouvernement d’écouter davantage son opposition. Quels sentiments vous ont animé au soir de la marche de l’opposition et de la mouvance ?
Comme les autres ambassadeurs, j’étais soulagé quand les manifestations de l’automne passé se sont bien déroulées. Tout le monde – gouvernement comme opposition – a bien respecté les règles.  J’espère de même que cet esprit va être gardé pour la période des élections.  Heureusement au Bénin, on ne doit pas se poser la question de savoir combien de morts il y aura pendant la campagne électorale (comme c’est le cas dans quelques pays de la région). Je crois qu’on sent depuis un certain temps la volonté sincère du Gouvernement de discuter avec l’opposition. Prenons l’exemple de l’ORTB. Il y a maintenant plusieurs émissions qui incluent l’opposition. Il y a donc un vrai débat.

Le Bénin aborde un cycle d’élections, législatives, communales et locales puis présidentielles ; avez-vous des craintes pour la démocratie béninoise ?
La démocratie béninoise n’est pas encore parfaite mais le Bénin a montré depuis 1990 qu’il y a une grande volonté de faire avancer cette démocratie.  J’étais très soulagé quand les dates pour les élections 2015 ont été fixées. Maintenant j’espère que la campagne électorale et les élections vont se dérouler dans un esprit démocratique. …. Je crois que tout comme les législatives et les communales dont les dates sont connues et sont en cours, les élections présidentielles également vont respecter les délais constitutionnels. Il y a un dialogue entre les différents partenaires, pas aussi intense comme on le souhaiterait, mais il y a quand même un dialogue. Nous allons maintenant observer comment les élections vont se dérouler   avec beaucoup d’intérêt. Est-ce que nous aurons les résultats le 26 avril ? Est-ce que ce sera un résultat accepté par tout le monde ? Est-ce que les gens ne vont pas se battre ? Mais ici, il y a une chose dont on est content. On n’a pas à craindre ou de discuter le nombre de morts pendant le processus comme dans certains pays de l’Afrique, où on a peur de compter des centaines de morts à cause d’une élection. C’est une chose que j’aime beaucoup, donc, pour le dire en une phrase, la démocratie au Bénin est encore jeune et fait tout le temps des pas en avant.

La Liste électorale permanente informatisée (LEPI) que votre pays a contribué à financer est-elle, selon vous, une source de fiabilité électorale ?
La LEPI de 2011 était financée en grande partie par des PTF.  Sa correction a été financée à 100 pourcent de l’Etat béninois.  Malgré ses lacunes, la Lépi de 2011 n’était pas mauvaise. Les PTF espèrent qu’elle peut être une base fiable pour les élections. La lépi de 2011 n’était pas mauvaise. Il y avait des lacunes, il y avait le besoin de corriger. Mais déjà en 2011, elle était beaucoup plus fiable au Bénin que ce qu’on a trouvé dans d’autres pays africains. Je suis sûr que la Lépi que nous avons en 2015 ne sera pas aussi parfaite. Il y aura probablement encore une fois quelques oubliés, mais c’est une très bonne base pour une élection. Donc, c’est un bon signe après toutes les discussions que maintenant, le résultat est présenté. Ça a duré beaucoup plus longtemps. C’est vrai, mais les élections seront sans pression. On ne doit pas regarder en arrière, on doit regarder devant. Mais, on ne doit pas oublier, c’est un document sur lequel on doit travailler tout le temps, prendre  en compte les Béninois de l’extérieur. Chaque année, il y a des changements, les gens vont se déplacer, et là, j’espère qu’on ne va pas répéter l’erreur de 2011 et travailler sur une Lépi pendant trois ans. Vous avez maintenant un Cos-Lépi qui doit continuer à travailler parce que, pour les présidentielles, il y aura encore quelques changements. On doit être capable de travailler avec des documents pour que dès qu’on a une élection, ils soient prêts. Donc, travailler avec la Lépi, c’est que tout le monde doit faire de son mieux  pour que ça reste un instrument permanent.

Il parait que vous étiez fâché lorsque des politiciens béninois ont soutenu que la Lépi de 2011 n’existait pas et que c’est maintenant que le Bénin est en train de réaliser sa Lépi ?
Fâché et choqué  ne sont pas des mots qu’on utilise en diplomatie. Mais, nous étions un peu surpris de l’ampleur de cette discussion lorsque nous avons entendu que la Lépi existe. On peut dire qu’il y a des choses à corriger. Les PTF n’étaient pas fâchés ou choqués, mais nous avons toujours dit notre mot qui est que la Lépi existe malgré le fait qu’il faut l’améliorer.

C’est cela qui a fait que vous êtes resté à l’écart du financement de sa correction?
Ce n’est pas une surprise. On a discuté sur cette question et on a dit que nous avons porté notre assistance pour que la Lépi soit là. C’est bien de le faire, mais on ne va pas recommencer. Nous sommes finalement très contents de savoir que tout s’est bien passé. Nous sommes contents que le Bénin ait pu corriger sa Lépi sans notre assistance directe. La preuve que c’est faisable. La preuve que le Bénin n’a pas toujours besoin des PTF  quand il est en difficulté.

Donc, vous donnez raison à celui qui disait à la remise de la Lépi à la Céna  que c’est celle de 2011 qui a été corrigée !
C’est très bien que cette fois, il y ait eu plus de transparence. Je reconnais qu’il y avait eu des problèmes de communication en 2011 sinon, on aurait pu épargner certaines polémiques.

Vous avez décliné l’appel de la CENA par rapport au financement de son budget pour les élections !
Nous sommes très favorables à tout le travail que la CENA fait. Le PNUD a envoyé une délégation à la Céna pour voir comment elle s’organise et quels sont ses besoins pour le bon déroulement du processus. Donc, nous avons discuté de cela avec la CENA pour voir les défis qui restent à relever. Mais, là encore, nous avons compris que le Bénin peut encore gérer les difficultés de la CENA. Maintenant, il est beaucoup plus facile aux PTF de financer une institution béninoise si les demandes viennent à temps. Si la demande arrive, on échange entre nous. L’Union européenne demande ce que chacun peut faire. Mais si la demande est venue il y a quatre, cinq ou six semaines, l’Allemagne a son budget certes mais il y a des gens dans les autres pays en période électorale qui ont fait leur demande il y a un an. Et les autorités allemandes ont fini de distribuer les fonds qui sont prévus pour l’aide aux pays en développement.  Donc, comprenez que malgré la volonté des PTF, ils ne puissent pas répondre favorablement à toutes les sollicitations. Si le cas est urgent ou grave, le PNUD va appeler l’Union européenne. On va discuter et essayer de faire quelque chose.   C’est une question d’argent. C’est une question de matériel et la CENA doit faire un plan détaillé de tout ce qui doit être fait et nous allons observer et voir par quel moyen nous pouvons peut être l’accompagner. On ne peut pas dire non. C’est pensable que nous pouvons peut-être l’accompagner, mais il faut encore des clarifications.

Le débat sur la révision de la constitution agite l’opinion publique béninoise ; L’Allemagne suit-elle ce débat ?  
Evidemment l’Allemagne – comme tous les PTF – suit les discussions concernant la révision de la constitution.  La loi fondamentale de l’Allemagne – notre constitution – est un document vivant qui est amélioré si nécessaire. Sauf les règles fondamentales,  tous les articles peuvent être changés avec la majorité nécessaire.   Comme ça, il y a eu déjà de nombreux changements.   Pour l’Allemagne une révision d’une constitution est donc quelque chose de tout à fait normal. Je ne crains pas pour le Bénin un scenario à la burkinabè.  Le Bénin a – comme la constitution le prévoit – une alternance régulière.  Le président Boni Yayi a répété maintes fois qu’il respecte la constitution et qu’il va partir quand son mandat sera terminé.  J’ai confiance en sa promesse. Je suis convaincu qu’un scenario à la burkinabé  ne va pas se produire au Bénin. Je ne pense pas que la majorité des Béninois accepteraient qu’un président ne respecte pas sa parole. Votre Cour constitutionnelle a été très claire dans sa décision, on ne touche pas aux fondamentaux de la constitution. Et je suis d’avis que ce serait choquant s’il y avait un changement de constitution. Maintenant, est-ce qu’il y a possibilité que les choses se passent comme chez les voisins ? Non, je ne pense pas. Les conditions ne sont pas les mêmes et le Bénin, depuis l’avènement de la démocratie, a vu plusieurs alternances au pouvoir. Vous n’avez pas eu un président qui s’est éternisé au pouvoir. Le président Boni Yayi n’a rien fait qui soit contraire au respect de la constitution. Je crois que le Bénin n’a pas à regarder ce qui s’est passé au Burkina Faso et qui est un exemple pour tout le continent. Les hommes politiques béninois sont bien mûrs et ont observé avec attention ce qui s’est passé à côté et ont déjà dit que ça ne peut pas se passer au Bénin.

Qu’est-ce qui vous a marqué depuis que vous séjournez au Bénin ?
Positivement, la bonne coopération bilatérale entre nos deux pays. La facilité d’accès aux responsables politiques. L’amabilité du peuple béninois. Négativement, la pollution et la négligence des peuples de protéger leur environnement, le non-respect les dates de rendez-vous et le gaspillage.  Pendant la visite du pape Benoit  XVI en 2011 j’ai eu la preuve que les Béninois sont capables d’être à l’heure et de soigner leur ville. Mais après le départ du pape, cette discipline a disparu à nouveau.

Pensez-vous que la démocratie béninoise peut atteindre la démocratie allemande ?
J’ai l’espoir que la démocratie béninoise va de plus en plus s’améliorer. Il y a beaucoup de choses qui doivent encore s’améliorer. Vos partis politiques ne sont pas encore comparables avec les partis politiques allemands qui ont un profil clair. Beaucoup d’électeurs ne savent pas la différence d’un parti à un autre. Quel est le programme de tel ou tel parti ? Il n’y a pas de parti sauf  le parti  communiste qui a un programme qui se distingue vraiment des autres. Il n’y a pas un parti écologiste. Il n’y a pas un parti libéral ou socialiste, conservateur. Or, il faut tout ça pour  une démocratie qui fonctionne. Mais, j’en suis sûr, le Bénin va avancer.

Avez-vous le sentiment que la pauvreté recule réellement vu l’aide et tout le travail d’accompagnement que vous faites à l’endroit du Bénin ?

Cette fois, je vais utiliser le mot ‘’choqué’’ parce que j’ai circulé et j’ai vu des gens qui n’ont pas l’électricité, qui n’ont pas l’eau courante, ni d’infrastructure médicale. Ce qui veut dire qu’il y a au Bénin des gens qui meurent pour des maladies alors que cela ne devrait pas être le cas. Vous avez vu le dernier rapport de l’Unicef. Il y a encore la malnutrition. J’ai vu très peu de  gens qui ont vraiment faim mais  j’ai également vu des gens qui sont malnutris. J’ai vu dans le Bénin profond que le système éducatif a fait des progrès mais il reste encore beaucoup de choses à faire aussi longtemps que les gens n’ont pas une formation de base, aussi longtemps que c’est encore possible d’acheter parfois des voix dans une élection à 2000 francs Cfa.   Parce que, pour certaines personnes en difficulté économique, une élection est une grande possibilité de gagner un peu d’argent pendant les élections. Là aussi, ce sont les lacunes d’une démocratie. Donc, le Bénin avance parce qu’il y a beaucoup d’écoles dans les campagnes, mais il faut encore beaucoup plus d’enseignants et de professeurs qualifiés. Il faut un système de santé beaucoup plus approfondi. La différence entre l’élite béninoise et celle qui n’a pas la formation ou l’accès à la vie citadelle est trop grande. L’écart est trop grand.

Que reste-t-il à améliorer au Bénin?

A partir des choses que j’ai déjà mentionnées, il y a quelque chose qui m’a marqué. C’est qu’il y a beaucoup de Béninois et de Béninoises qui n’ont pas conscience de leur environnement. Quand je vois des gens brûler des ordures, et ne savent pas ce que ça crée autour d’eux, je crois que dans ce domaine il faut encore beaucoup sensibiliser. La circulation béninoise est aussi un problème. Je me demande si tous ceux qui circulent à longueur de journée savent le faire sur des bases réglementaires.  Et là, le nombre de victimes m’a beaucoup frappé et je suis très inquiet parce que ça se produit tous les jours. C’est une bonne chose si certains participants à la circulation écrivent sur leurs voiture ou motocycles que c’est Dieu qui les protège mais ils doivent aussi assister Dieu avec leur comportement pour éviter des accidents.

Carte d’identité: « Je suis un refugié de base »

Né à Berlin Est en 1956, Hans Jorg Neumann est juriste de formation. L’homme qui a 27 années de diplomatie à son compteur a la particularité d’avoir été au cœur même d’un des grands moments de l’histoire du 20ème  siècle. Il avait, à peine trois ans, quand ses parents s’enfuient avec ses frères et lui, de l’autre côté à Berlin Est. Le Mur de Berlin n’était pas encore érigé. « Mes parents se sont enfuis en 1959 parce que mon père qui travaillait à l’université de Berlin, s’est aperçu que la direction politique de l’Allemagne de l’Est n’allait pas dans la direction qu’il souhaitait », dit l’homme qui se définit lui-même comme « un refugié de base». C’est de l’autre côté du Mur, dans une ville près de Francfort que Hans Jörg Neumann fera ses premiers pas à l’école. Il y a d’ailleurs gardé des attaches, puisque sa mère et ses frères y vivent toujours. Son baccalauréat en poche en 1975, il décide de devenir professeur, mais son père l’en dissuade à cause du peu de débouchés qu’offre cette profession à l’époque. Après son service militaire, ses grades lui donnant la possibilité d’embrasser le domaine de son choix, il décide de devenir juriste, sans grande conviction, après qu’un ami lui annonce vouloir le devenir lui-même. Il y prend goût. « Comme je n’avais pas une idée de ce que je voulais vraiment faire, j’ai commencé avec la jurisprudence. Finalement j’ai aimé ce que j’ai fait ». Les villes de Francfort et Lausanne (en Suisse) marquent son cursus universitaire. Après avoir passé une année comme avocat, il commence sa carrière de diplomate. Le choix de la diplomatie s’était imposé à lui lors d’un séjour aux Etats-Unis dans le cadre d’un programme d’échanges entre 1973 et 1974. « C’est pendant cette année-là que j’ai décidé de travailler dans le champ international ». Après deux années passées à Bonn, « très fier », il rejoint Le Caire pour son premier poste à l’étranger. Il passera au total quatre ans en Egypte avant de revenir en Allemagne où il se voit responsabiliser pour tous les pays du Maghreb, de la Mauritanie jusqu’en Egypte. Entre 1996 et 1998, il occupe le poste de consul de l’ambassade d’Allemagne en République Tchèque. Retour ensuite à Berlin, devenue la capitale après la chute du Mur.  Il y travaille comme responsable à la direction du droit de travail, du droit social et s’occupe également de tous les problèmes des Allemands en difficulté à l’étranger. En 2001, les Etats-Unis l’accueillent en tant que conseiller politique à Washington.  C’est à ce poste qu’il vivra les attentats du 11 septembre. Il en parle avec une émotion à peine voilée plus de 13 ans après. « Je suis arrivée 6 semaines avant le fameux attentat de New-York.  J’ai vu à Washington de mes propres yeux le Ministère américain de la Défense brûler, parce que notre ambassade avait une vue sur l’édifice. J’ai vu personnellement cette attaque. C’était très difficile ». Après un séjour de trois ans comme numéro deux à l’ambassade d’Allemagne à Bucarest, il rentre en Allemagne et est nommé inspecteur au Ministère des Affaires étrangères. Certains collègues critiqués n’en garderont pas que de bons souvenirs : « J’ai fait des audits dans tout le monde, à une cinquantaine de postes. Comme j’étais quelqu’un qui a pris très au sérieux son travail, il y avait parfois des critiques que les collègues n’ont pas aimé ». Après cet épisode, il revient en Afrique, mais au sud-Sahara, plus précisément au Bénin où il est en poste jusqu’à cet été où il aura totalisé près de quatre années.

Intimité: Un grand amateur de culture

Divorcé avec trois enfants, Hans Jorg Neumann est un grand amateur de culture. L’art moderne, la musique et surtout la littérature captent son attention. Le summum, pour lui, s’installer confortablement dans un fauteuil, un cocktail et tout un grand nombre de livres qu’il lira l’un après l’autre. Sportif amateur de football, il fait partie de l’équipe de foot de l’ambassade. Il est resté très fidèle, depuis l’âge de 6 ans au club Eintracht Francfort. A table, il n’est pas difficile et est incapable de résister s’il aime un plat. Il adore le poisson de mer fraîchement pêché, les fruits et légumes du Bénin. Pour lui, l’ananas béninois ‘’pain de sucre’’ est le  meilleur au monde.

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